LE DAREDEVIL DE BENDIS ET MALEEV REVIENT EN MARVEL SELECT (Tome 1 : LE SCOOP)

Il est totalement légitime de penser que le cycle d'histoires réalisées par Brian Bendis et Alex Maleev est entré de plein-pied dans le Panthéon du comic-book mondial. Nous avons là en effet un run de qualité excellente, crédible, et ultra intelligent que Panini propose à nouveau à partir de ce mois-ci dans la collection Marvel Select à un prix fort raisonnable. Il s'agit simplement d'une sorte d'extraordinaire roman graphique urbain et divisé en 51 épisodes; il est tout à fait logique de placer ce cycle sur un pied d'égalité avec des monuments comme les X-Men de Chris Claremont John Byrne, le Thor de Walter Simonson où le Daredevil de Frank Miller par exemple. Miller (puisque nous l'évoquons) avait choisi de plonger le personnage dans un univers hard boiled assemblé autour d'histoires désespérées, de pourriture urbaine, d'une violence omniprésente et de frontières mal définies entre le bien et le mal. Lorsque Bendis démarre son travail sur Daredevil au numéro 16, avec David Mack au dessin, il choisit comme idée directrice une trame inspirée du genre noir, et puise son inspiration dans le rythme nerveux et ultra sombre de James Ellroy, avec quelques clins d'œil à Quentin Tarantino et le style cru et réaliste d'une série comme les Sopranos. Le premier véritable arc narratif est ainsi un chef-d'œuvre en tous points parfaits; il permet de regrouper tous les personnages de la série, de jouer intelligemment avec les interactions entre tous ces intervenants, dont les caractéristiques sont mises violemment à nu. L'histoire oscille entre le présent et le passé et finit par assumer un ton qui la fait ressembler à une tragédie shakespearienne. Daredevil, Matt Murdock, Foggy Nelson, les hommes de main du Caïd et la famille Fisk tout entière se retrouvent pris au piège de la machine de précision diabolique de Brian Bendis. Le fragile équilibre qui permet à la structure en place de se maintenir cahin caha explose lorsque quelqu'un tente d'assassiner Murdock à la sortie du tribunal, et lorsque Wilson Fisk est victime d'une basse trahison, et poignardé sauvagement. Hell's Kitchen s'enflamme et devient plus que jamais les cuisines de l'enfer, où tout le monde s'apprête à rôtir. 


Le pire des dangers, pour Daredevil, ne provient pas forcément des types en costumes et aux super-pouvoirs, mais se niche plutôt dans les bas fonds de la ville, les gangs et les petits truands, la guerre de succession qui risque d'exploser si le Caïd est évincé. Le héros, tache écarlate qui déchire la grisaille et l'étouffante noirceur mise en place par Matt Hollingsworth (complice aux couleurs de Maleev) bondit d'une page à l'autre, et se retrouve coincé entre le marteau et l'enclume, sa vie privée mise à jamais en danger par un "scoop", une révélation aussi inattendue qu'inéluctable, qui a pour conséquence de faire voler en éclat son existence, son équilibre déjà précaire. Bien sur, cette exploration de l'intime violé et d'une vie foulée aux pieds est magnifié par le boulot irréprochable d'un artiste de la trempe d'Alex Maleev. Observez donc l'économie de mouvement et la précision des expressions, dans certaines planches quasi photographiques, qui s'accordent à merveille avec le style tout à tour taiseux (beaucoup de moments silencieux) et frétillant (Bendis écrit des dialogues fort naturels qui empruntent beaucoup aux codes en vigueur dans les séries télévisées modernes) du scénariste. La pertinence des angles de vue, le découpage racé et dynamique qui plonge le lecteur dans l'urgence et le désespoir de Matt, tout cela c'est la marque de fabrique de Maleev, qui crédibilise au maximum ce récit incontournable dans la vie du Diable de Hells Kitchen. Récit qui dès le départ ne s'offre pas sans un minimum d'efforts. Bendis choisit d'effectuer des allers retour temporels, des ellipses, de se focaliser sur les personnages qui d'habitude ne mériteraient pas plus d'une vignette de la part des autres artistes; ou encore il ralentit et dilate l'action  par de menus détails insignifiants sur le moment mais qui ont pour effet de renforcer l'immersion du lecteur dans ce polar sombre et impitoyable. Au fil des épisodes l'évidence est là : Bendis signe ce qui est le chef d'oeuvre de toute une (riche) carrière, et chaque regard (Ben Urich, Vanessa Fisk ...) est une fenêtre grande ouverte sur le microcosme névrosé de Daredevil, qui réussit le tour de force d'explorer cet univers encore plus en profondeur que ne le fit Miller en son temps. Ceux d'entre vous qui n'ont jamais lu cette tranche de vie absolue de Matt Murdock, ou ne la possèdent pas dans leurs bibliothèques, ont donc une nouvelle chance de combler cette lacune. Cette fois pas de doute ou d'hésitation : le cycle de Bendis et Maleev est in-con-tour-na-ble. 




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