BITCH PLANET VOLUME 1 : EXTRAORDINARY MACHINE

Bienvenus à tous dans un futur assez inquiétant, où les hommes sont parvenus à soumettre de manière assez radicale toutes ces bonnes femmes qui leur ont cassé les pieds des années durant, à coups de parité entre les sexes, et d'égalité des droits et conditions de vie. Pardonnez moi cette introduction sexiste et volontairement provocante, mais elle résume sûrement ce que doivent penser nombre de mâles, convaincus de l'infériorité de la "femelle", objet de soumission et d'humiliation, et rien d'autre. Dans cet avenir dystopique mais pas forcément absurde (aujourd'hui encore dans certains pays la femme n'a pas même le droit de conduire) elles sont envoyés dans un pénitencier d'un genre bien singulier, en orbite autour de la Terre, qui s'occupe d'accueillir et réformer toutes ces détenues qui ont un jour enfreints la loi ou les bonnes moeurs, et se sont placées en marge d'un système totalement corrompu et pourri jusqu'à l'os. Kamau Kogo est la plus dangereuse et identifiable d'entre elles. C'est une ancienne d'athlète d'un niveau remarquable, et le mystère règne autour de sa personne. Le jour où elle vient en aide à une autre détenue qui se fait tabasser, elle est repérée par l'organisation du pénitencier (le fameux "Bitch Planet, donc") et se retrouve élue pour incarner la nouvelle donne dans la prison, une nouvelle image de marque à présenter aux hommes, qui sur Terre se passionnent pour un jeu débile et violent, le Megaton. Ce sport ressemble vaguement au football américain, avec deux équipes qui doivent aller marquer un essai, sans qu'il existe de restrictions particulières au niveau des règles, et où finalement tous les (mauvais) coups sont permis. Kamau va donc devoir former la sienne, et participer à ce jeu particulier. D'un coté nous avons les hommes, sournois, viles, lâches, de véritables ordures. De l'autre les femmes, des captives, des victimes, prises sur le vif, sans fards, dès les premières pages où un nouveau contingent de prisonnières débarque, et que les corps sont exposés nus et violemment, sans rien cacher ou magnifier. Si Kamau est une grande sportive, à ses cotés vous allez apprendre à compatir voire admirer Pénélope, qui est obèse et impressionnante. Kelly Sue DeConnick tisse une jolie métaphore sur la volonté injuste du plus fort qui tente de soumettre à ses caprices le plus faible, à travers le prisme de l'opposition des sexes, et de la politique déviante. Et ça marche. 


La plupart des critiques mettent en avant le caractère féministe de cette bande dessinée. Mais qu'entendre par là précisément? En quoi cette œuvre peut-elle être réellement être vue comme telle? Au-delà du titre volontairement provocateur, je me contenterais juste de remarquer que trop souvent on confond féminisme et singerie des pires habitudes des hommes; amener la femme à égalité avec son homologue masculin, ce n'est pas lui faire proférer des jurons du matin au soir, ce n'est pas la faire se comporter comme un chauffeur routier bodybuildé et aviné, qui rote et frappe pour affirmer son identité. D'ailleurs ce comportement n'est pas celui d'un homme, juste celui d'un individu malotru, mal élevé, et qui pense que parler plus fort que les autres fait de lui une meilleure personne. Non, le féminisme c'est autre chose, placer sur un pied d'égalité ne signifie pas à gommer les différences et tout uniformiser, cela ne signifie pas non plus se mettre au niveau de l'autre en imitant ses pires travers. C'est tout simplement l'acceptation que l'autre puisse exister et être considéré pareillement, tout en le laissant affirmer et clamer haut et fort ses propres différences, ses propres caractéristiques. Ce que j'ai beaucoup apprécié dans ce Bitch Planet c'est justement de voir à quel point le gouvernement est corrompu, à quel point il emploie de minces artifices pour justifier ses actes et interner les femmes "non conformes", lorsqu'il prétend défendre la vertu et l'ordre moral. Il est perverti, au dernier degré, avec une conduite et des fantasmes qui ont poussé sur le terrain fertile de la frustration.
Cet album, au niveau graphique, récupère de nombreux éléments lui permettant d'imiter le style des années 70, que ce soit avec cette mise en couleur pigmentée, classique de l'époque, ou avec des tons clairs et très contrastés. Valentine DeLandro s'attache à nous montrer que l'absurdité de demain trouve ses racines dans ce qui s'est fait hier. Les différents chapitres sont entrecoupés de fausses pages de pub/prospectus imaginaires, dont le but est de nous faire sourire et de nous interloquer. Bien sûr nous avons entre les mains un pamphlet humaniste, mais aussi une caricature au vitriol de ce que peut devenir une société lorsqu'elle se laisse manger de l'intérieur par la frustration et la corruption. Un comic-book de science-fiction aussi drôle que glacial, aussi intelligent qu'exaspérant, par moments. A défaut d'être le chef-d'œuvre de l'année, c'est une lecture que je vous recommande sans hésitation.




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