INTERVIEW AVEC J.SCOTT CAMPBELL (PARIS COMICS EXPO PARIS 2016)

Aujourd'hui nous revenons quelques semaines en arrière, et plus précisément à la Paris Comics Expo qui s'est tenue au Parc Floral  de Vincennes, à la mi-avril. Nous avions rendez-vous, le dernier jour, avec J.Scott Campbell, un des dessinateurs américains les plus appréciés chez les fans de comic-books, plus particulièrement encore chez les amateurs de jolies formes et d'héroïnes séduisantes. Le créateur de Danger Girl, et de la variant cover de Gwenpool #1, en exclusivité pour la PCE, répond avec gentillesse à nos questions.  Interview où on parle aussi bien de sexualisation des comics, des All-New All-Different Marvel, que de café. 


Quand vous étiez-jeunes, quel genre de lecteur étiez-vous? Vous aimiez déjà les super-héros, les comics?

Quand j'étais jeune je n'étais pas vraiment conscient de l'existence de tous ces comics... J'ai découvert cela en regardant les dessins-animés du samedi après-midi, comme Spider-Man notamment. C'était excellent, j'adorais la narration. Mon premier vrai comic-book a été l'adaptation en Bd de Star Wars, mais j'ai plus apprécié parce que j'étais fan de la saga, pas parce que c'était une Bd.
J'ai du attendre d'aller au lycée pour vraiment m'y intéresser, je me souviens très bien du travail d'Arthur Adams, entre autres. C'est la première fois que j'ai pensé "Wow, c'est formidable" et il est une des raisons qui m'ont poussé à me lancer et à collectionner les comics. Il a influencé beaucoup d'artistes, oh oui!

En tant qu'artiste, par la suite, quand avez-vous réalisé que vous étiez en train de vraiment réussir dans ce job?

Bonne question... Et bien je crois que beaucoup d'artistes pensent en fait qu'ils n'ont pas encore accompli ce qu'ils auraient voulu accomplir... Moi j'ai eu de la chance car je suis devenu assez connu avec ma première vraie série, Gen 13. Je pensais que personne n'allait y prêter attention. Les lecteurs étaient excités avec ce titre, et même si je n'ai pas de suite réalisé mes ambitions au niveau professionnel, au niveau commercial j'ai eu de la réussite dès les cinq premiers numéros. C'était très étrange!

Vous avez un grand talent pour dessiner des filles, des femmes, particulièrement belles et sexy. Que signifie la beauté dans un comic-book, pour vous? Quand peut-on parler de véritable beauté plastique et artistique?

Alors ça c'est une bonne et délicate question. Quand j'ai commencé à dessiner j'étais aussi dans l'animation. La période où sont arrivés des personnages comme la Petite Sirène, avec ses magnifiques cheveux, ou bien Roger Rabbit, avec surtout Jessica Rabbit. J'ai pensé : voilà, je veux dessiner des choses comme ça. Pas seulement le dessin en soi, mais les formes, les poses, les courbes... Quand il faut dessiner un personnage masculin, ce n'est pas aussi naturel, c'est surtout de la force brute, une présence forte mais statique dans les détails, comme les cheveux, les vêtements... Les femmes sont plus cohérentes avec mon esthétique, j'ai plus de facilités pour les représenter car elles semblent plus naturelles. Dans un comic-book les hommes et les femmes sont très différents à aborder. 

Vos personnages sont souvent comme les flammes d'une bougie, aspirés vers le haut, fragiles et forts à la fois...

Oui, c'est une belle image. Mais je le répète, avec les femmes, c'est toujours aussi naturel que délicat, quand on réalise un premier jet au crayon, chaque ligne, chaque courbe compte, la moindre erreur et l'ensemble est pénalisé. C'est un vrai challenge par exemple d'effectuer des sketches durant les salons. Vous pouvez très facilement trop en faire, trop de lignes, pas assez de spontanéité. Ce n'est pas le nombre de traits qui compte, c'est la subtilité que vous placez dans votre dessin. Et ça peut mettre beaucoup de pression sur un artiste.

Parmi tous vos travaux, il y en a un dont vous êtes particulièrement fier, ou un autre que vous ne feriez plus de la faire manière?

Oh c'est toujours difficile de juger, je ne suis pas très clément avec mes travaux dans le passé. Il y a eu un moment, au début des années 2000, où je n'étais pas satisfait de certaines vieilles choses, j'avais exagéré, avec un style trop cartoony. Je me retournais sur cette période et je n'aimais pas trop cela. La série dont je suis le plus fier est sûrement Danger Girl, car c'est mon titre, et j'ai en ai apprécié le succès différemment, et ce n'était pas du comic-book de super-héros traditionnel. C'était très plaisant. Bien sur je repense aussi à Gen 13, car c'est ma première vraie réussite sans laquelle rien ensuite n'aurait été possible. Mais Danger Girl est spéciale, c'est celle qui m'appartient.

Question volontairement provocatrice : quelle place ont ou devraient avoir les femmes dans les comics aujourd'hui? Et que répondre à celles et ceux qui pensent que vos personnages sont parfois trop sexualisés, comme les jeunes filles de Gen 13, justement....

C'était la manière de faire dans les 90's. J'étais probablement trop jeune, je ne referais pas tout de la même manière, c'est vrai. Cela étant dit, je suis vraiment contre une représentation trop unisexe des personnages, j'aime les différences prononcées entre les hommes et les femmes dans un comic-book, et les dessiner presque pareil ce n'est pas rendre hommage à ces dernières, et leurs charmes. Tout aplatir, ou tout banaliser, ce n'est pas non plus rendre service aux artistes, le manque de sexualisation aussi peut être un défaut. Le mieux pour tout le monde, ce sont toutes ces femmes dans l'industrie des comics, qui dessinent, et apportent leur talent et leur vision. En tant qu'homme je ne me permettrais jamais d'imposer mes opinions à une femme, mais parfois certains lecteurs ou critiques voudraient imposer les leurs aux dessinateurs, ce n'est pas bon non plus. Échanger des points de vue est intéressant, faire du politiquement correct, ce n'est pas toujours intéressant. Je tiens compte de ce que me disent les fans, mais je ne peux pas me laisser influencer par certains d'entre eux. La plupart aiment aussi les jolies filles dans les comics.

Vous avez pensé quoi de la fameuse polémique concernant la variant cover Spider-Woman, de Milo Manara? 

Il y a deux points de vue dans cette polémique. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui critiquent l'aspect anatomique, la position. C'est du beau travail, crédible, bien exécuté. Après il y a ce que cette pose signifie en soi, les allusions. Et bien je dirais juste que nous avons vu Spider-Man, et d'autres personnages masculins, dessinés dans des poses fort semblables! Je peux vous en montrer tout un tas, et personne n'a rien dit. Donc une partie du public se montre hyper sensible dès qu'on dessine une héroïne... Aux States ce genre de comics vise une cible "familiale" et le public le plus large possible, donc je comprends la polémique, sa nature, mais Milo Manara est un dessinateur érotique avant tout, et quand on engage un artiste avec ces caractéristiques, il faut s'attendre à un travail qui soit ainsi, c'est logique! Les gens ont sur-réagi, et on a trop écouté ceux qui étaient le plus en colère, ou criaient plus fort...

En tant qu'artiste, vous naissez et puisez vos racines dans les années 90. Quel est aujourd'hui l'héritage de cette grande décennie pour les comics?

C'était une belle décennie, chargée en idées neuves! D'ailleurs Marvel et Dc ont bien failli couler à l'époque, car les créatifs avaient des idées propres qu'ils voulaient faire naître ailleurs. J'aimerais que nous revenions à cet esprit, que les séries creator owned deviennent la norme, que les grandes maisons d'édition tentent des choses avec leurs personnages, la même audace que durant ces années 90, quand ils avaient tenté de les recréer, avec Marvel Reborn, par exemple. Marvel et Dc ont trop de tendances rétro aujourd'hui, et ont peur de la nouveauté. Même le public semble être frileux aux nouveautés, et réclame du Captain america, du Spider-Man... Finalement l'esprit des années 90 aujourd'hui est présent dans ... l'univers cinématographique Marvel par exemple, et la Bd est devenue une sorte de side-kick pour le film, et ce n'est pas intéressant, dans ce cas.

Justement, Marvel a lancé sa ligne All-New All-Different, mais sont-ce là des comics vraiment nouveaux et différents? Est-ce envisageable? 

Les personnages tels que crées par Stan Lee restent des références, qu'on ne parvient pas à dépasser. C'est dur de créer de vrais nouveaux succès. En ce moment, All-New All-Different signifie trop souvent changer de sexe, ou changer de couleur de peau... Ce n'est pas aussi créatif que ce que cela devrait être, juste de légers changements dans ces personnages. 

Deadpool est peut-être la dernière vraie grande intuition de Marvel?

Probablement! Cela fait plus de vingt ans, et ça parle aussi à un public plus adulte, comme aux jeunes. Mais bon le problème c'est aussi quand les artistes se disent : Si je crée quelque chose pour Marvel, qui aura les droits? Et ils veulent conserver ces droits. Moi aussi je me pose ce genre de questions.


Quand on voit que Neil Gaiman invente un personnage (Angela) et qu'il en vend les droits à une autre maison d'édition (Marvel) des années plus tard, est-ce une nouvelle façon d'écrire des comics?

Je ne sais pas, mais cela participe bien à l'absence de capacités créatives, c'est beaucoup plus simple d'avoir déjà un personnage "clé en main". 

Changeons un peu de sujet... Nous sommes à Paris, quels sont les artistes et séries françaises que vous connaissez et appréciez le plus?

Je suis un grand fan de Blacksad! Les dessins sont somptueux. C'est ma Bd préférée de cette dernière décennie! J'aime aussi beaucoup Sky Doll, une série que j'ai lu avec grand plaisir.

Quel est le dernier comic-book que vous ayez lu et qui vous a vraiment emballé, au niveau du dessin?

Et bien bonne question... en fait j'allais dire le premier tome de Blacksad mais ce n'est pas récent... Alors peut-être un travail de L.F.Yu, je ne me rappelle plus, un truc avec les Avengers, ou Secret Wars... C'est un superbe dessinateur. 

Et la dernière fois que vous vous êtes endormi en lisant un comic-book, tellement c'était ennuyeux?

Récemment, ça m'arrive bien plus souvent! Je suis dans le business depuis si longtemps que ça devient de plus en plus dur d'être stimulé par de bons comics. C'est aussi ma faute!
Cependant j'aime beaucoup aller sur Internet, y découvrir de nouveaux artistes, plus que de nouveaux titres. J'aime être stimulé par les autres dessinateurs, me dire "à celui-ci j'aimerais bien emprunter ceci, à cet autre lui prendre cela..."


Notre question fétiche, que nous posons à tous les artistes que nous interviewons. Si le Scott d'aujourd'hui pouvait s'adresser au Scott de quinze ans, que lui dirait-il? Des conseils, des remarques..?

Et bien je n'ai pas passé assez de temps à l'école de commerce! Sois plus attentif à ça, à l'aspect commercial, parce que si tu prends les bonnes décisions, à ce niveau, tu seras aussi plus libre en tant qu'artiste, par la suite. Je lui dirais de travailler encore plus dur, car c'est ça qui te permet par la suite de pouvoir dessiner ce que tu as envie de dessiner, et comme tu as envie de le dessiner. Tu feras de meilleurs choix pour ta carrière d'artiste!

Allez, pour finir, la plus belle chose de la France, et ce que vous aimez le moins? 

Oh... et bien ce que j'aime le plus ici, c'est la façon dont vous appréciez l'art, vous le reconnaissez. L'architecture, les bouquinistes... j'aime comment la France apprécie l'art! Ce que j'aime le moins...? Et bien peut-être le café! 


Pas de café pour Scott Campbell, alors, mais en compensation, un repas bien mérité. Nous avions rendez-vous avec lui quelques minutes avant la pause déjeuner du dimanche midi, et même s'il était visiblement débordé et très demandé, il s'est montré très affable, disponible, et d'une réelle envie de répondre et échanger, ce qui est un plaisir et un honneur pour qui comme moi a la chance de le rencontrer.



Avec tous nos remerciements pour la sympathique équipe de la PCE, qui nous a accueillis avec classe et gentillesse, durant ces trois jours parisiens. 

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