BATMAN VAMPIRE : LA TRILOGIE DE DOUG MOENCH ET KELLEY JONES

Bon sang mais c'est bien sûr, avec toute la symbolique qui accompagne Batman, il est totalement normal que tôt ou tard le personnage se retrouve confronté avec des vampires. Au point de se transformer lui-même en un suceur de sang! Qui dit vampire dit évidemment Dracula, le prince des ténèbres, et c'est lui qui est l'adversaire de notre héros dans la première des trois parties qui composent cet album, qui vient de sortir chez Urban Comics. Trois aventures qui ont la particularité d'être scénarisées par Doug Moench et dessinées par l'excellent Kelley Jones; à l'époque il s'agissait de titres considérés comme des Elseworlds, c'est-à-dire une histoire isolée qui ne participe pas à l'habituelle continuité de l'univers DC, et qui propose une version fantastique, imaginaire ou improbable, d'une situation que nous connaissons déjà sous une forme routinière. Commençons par le dessinateur : Jones a un style très particulier, son Batman inspire la peur, il est gothique, sa cape est immense, parcourue d'une sorte de tissu de nervures, que l'encrage et la mise en couleurs soulignent admirablement. Les proportions ne sont pas respectées, car le personnage est tour à tour spectral, massif, menaçant et animalesque. On le voit vouté, grimaçant, vivant dans l'ombre, au point même d'ailleurs que Bruce Wayne ne sort plus le jour, et calque ses habitudes sur celles du vampire le plus classique. D'ailleurs au départ, dans la première histoire intitulée Pluie de Sang, le playboy milliardaire a des nuits agitées, un songe très réaliste, avec la visite d'une belle femme qui s'empare de son corps, et de son sang, et le laisse exsangue. En fait de songe, il s'agit d'un moyen pour Talya d'immuniser et de protéger Batman, face à la grande menace qui l'attend, celle de Dracula. Celui-ci a débarqué à Gotham, et ils profite du fait que personne ne s'intéresse aux sans-abris, aux marginaux qui vivent en retrait de la société, pour en faire une sorte de réserve en hémoglobine, discrète mais efficace. Le commissaire Gordon a reçu l'ordre d'enquêter mais sans trop faire de remous. Le mythe de la chauve-souris, entendue comme le super héros que nous connaissons, et celui du prince des vampires, s'entremêlent dans un long face-à-face qui finit par pervertir complètement les codes du genre, et laisser un Dark Knight différent, qui accepte définitivement ses caractéristiques, pour devenir à son tour ce que la symbolique laisse supposer depuis le départ. C'est bien sûr très violent, et en même temps extrêmement sensuel.


Au-delà de la violence et de l'hémoglobine qui coule, certaines scènes sont en effet particulièrement sensuelles, érotiques. Les gros qui se plantent dans la gorge de jolies demoiselles en sous-vêtements, les formes qui s'offrent aux lecteurs dans leur plus simple appareil... l'acte de boire du sang est aussi une violence charnelle évidente, est d'ailleurs lorsqu'une personne est retrouvée exsangue comme Bruce Wayne, visité chaque nuit par Talya, elle ressent un abandon et une quiétude profonde, qui n'est pas sans rappeler celle de l'orgasme. Le petit monde de Batman n'est pas non plus oublié; ainsi dans le second récit Les héritiers de Dracula, nous retrouvons le Joker, qui a décidé d'exploiter les vampires qui sont restés en ville. Il devient provisoirement leur chef, en leur promettant un festin sanguinaire chaque jour. Catwoman est aussi de la partie; elle se fait mordre par un garou, et devient à son tour une créature mi-humaine mi-animale, qui respecte fidèlement le chat, sont félin totémique. Et dans la dernière partie, nous pouvons lire aussi les mésaventures de Doubleface, Killer Croc, et d'autres personnages récurrents. Que vaut donc ce Batman Vampire, sincèrement? C'est déjà -et c'est une bonne chose- une des versions graphiques les plus surprenantes, audacieuses et personnelles qui aient été présentées depuis le début de la carrière du Dark Knight. Kelley Jones livre vraiment un travail remarquable, et même si certaines cases sont trop torturées ou déformées pour remporter l'adhésion de tout le monde, sa vision gothique et cauchemardesque a marqué profondément de son empreinte la saga de Batman. Moench lui, offre un récit finalement codifié et pas si surprenant que cela. Il a au moins l'intelligence et l'intuition de récupérer tous les éléments pouvant rapprocher l'iconographie classique du Batman, de l'homme chauve-souris comme peut l'être Dracula, Prince des Ténèbres. Un parallèle intéressant mais qui a tendance à un peu trop s'étaler, pour donner naissance à une foire d'empoigne cauchemardesque, un fantasme sombre. Mais il y a beaucoup de choses intéressantes à découvrir dans cet album, qui est artistiquement de haute volée, et présenté dans une magnifique édition comme Urban Comics en a l'habitude. Nous vous conseillons d'y jeter un œil, ou à défaut d'y planter les crocs.



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