GAMING : BATMAN - THE TELLTALE SERIES AU BANC D'ESSAI

Batman - The Telltale Series : l'adaptation du chevalier noir que nous méritons ?
Attention, cet avis contient quelques spoilers sur les cinq épisodes de Batman - The Telltale Series. A lire donc à vos risques et périls.

L'année 2016 s'achève bientôt, et qui dit fin d'année, dit, forcément, un regard rétrospectif sur celle-ci. En ce qui concerne les adaptations de comics, 2016 a plutôt été une année riche (six films cette année et pas moins de neuf séries, qu'elles soient nouvelles ou non), ce qui fera évidement dire à certains, "on en a marre des super-héros". Parmi ces films, l'un d'entre s'annonçait comme un événement : Batman V Superman : L'aube de la justice. En plus de faire confronter les deux plus grandes icônes des super-héros de comics, le film se devait d'offrir une vision neuve de l'Homme Chauve-Souris, quatre ans après le dernier volet de la trilogie de Christopher Nolan qui lui était consacrée, The Dark Knight Rises.
Pour résumer mon avis, je n'ai pas aimé le film de Zack Snyder, en particulier à cause de sa vision de Batman. Je n'arrive pas à accrocher à ce Batman meurtrier, presque terroriste, qui est à l'opposé de son homologue de papier dans le comics The Dark Knight Returns de Frank Miller (qui aurait servi d'inspiration à Snyder), et qui en devient presque ridicule, lorsque l'on évoque le nom de sa mère. De plus, la morale du personnage en devient douteuse, lorsqu'on se rend compte que ce Bruce Wayne, est prêt à prendre les armes après que Superman, "l'étranger" aie détruit des immeubles (alors que le monde semble oublier qu'il empêchait Zod de l'anéantir), faisant de Batman un soldat américain interventionniste, appelant donc à défendre sa patrie en prenant les armes pour se défendre face à ceux qui pourrait l'envahir.
Pour beaucoup, le Chevalier Noir a donc raté son retour. Et les fans de Batman étaient en droit d'attendre une adaptation digne du héros. C'est alors que les petits gars de Telltale Games sortent fin Août le premier épisode de leur nouvelle série/jeu/histoire interactive (vous arrivez toujours à suivre ?), Batman - The Telltale Series. Pour les non-connaisseurs, Telltale développe des jeux vidéos qui, sous la forme de séries en cinq épisodes, laisse la possibilité au joueur de faire les choix qui feront avancer l'histoire. L'histoire serait a priori différente en fonctions des décisions du joueur. Aussi, en plus de changer l'histoire, le joueur peut également choisir le comportement que peut avoir son héros par rapports aux autres personnages. Cette formule a fait la gloire des développeurs sur deux autres adaptations de comics, The Wolf among us (adapté de Fables) et bien sûr, The Walking Dead.



Telltale propose donc de réinterpréter Batman et tout son univers. Nous retrouvons un Chevalier Noir à ses débuts dans sa lutte contre le crime, dirigé alors par un certain Carmine Falcone. Jusque-là, l'histoire nous offre un air de déjà vu et nous rappelle Batman Begins de Christopher Nolan. Il faudra attendre la fin du premier épisode pour voir que Telltale va s'amuser, tout au long des cinq épisodes, à déconstruire tout ce que nous semblions connaître de la mythologie du Croisé Masqué, à commencer par le mythe fondateur du héros, concernant l'assassinat de ses parents. En effet, la force de cette série de jeu réside sans doute dans son écriture, car les scénaristes ont réussis le pari audacieux de réinventer l'univers de Batman (du haut de ses 75 ans d’existence) tout en continuant de le rendre passionnant, mais surtout surprenant. Ainsi, exit le Thomas Wayne idéal et exemplaire pour son fils, et bienvenue au milliardaire corrompu qui a détruit des familles entières pour s'enrichir et pour contrôler Gotham, au côté notamment de Falcone. Le père de Bruce Wayne n'est pas le seul à bénéficier d'une réécriture astucieuse, en témoigne Oswald Cobblepot, qui apparaît ici comme un pseudo révolutionnaire, et ancien ami de Bruce, bien plus crédible que dans le matériau de base. Le fait qu'il ait été ami avec Bruce rend leur relation encore plus complexe et intensifie encore plus la rivalité Wayne/Cobblepot que l'on a déjà pu voir dans d'autres médium. Telltale a réussi à dépoussiérer le Pingouin et à en faire un personnage charismatique et intéressant (je refuse de dire que la série Gotham y est également parvenu).
Tous les autres personnages du "Bat-Verse" bénéficient également d'une écriture solide, notamment Catwoman, Harvey Dent, ou encore Jim Gordon et bien sûr Alfred. Chacun de ces personnages sont fidèles à leurs homologues de papiers, tout en ayant une touche d'originalité qui colle parfaitement à leur caractérisation (Catwoman est définitivement un personnage ambigu qui, a l'instar d'un chat, fait ce qu'elle veut, quand elle le veut, et n'hésite pas à sortir les griffes si on l'en empêche).



Mais la nouveauté notable du jeu est sans doute le fait que le joueur peut enfin incarner Bruce Wayne, qui peut s'avérer être plus important que Batman. La dualité des deux identités du personnage est parfaitement bien développée, Bruce Wayne n'a sans doute jamais eu autant de charisme que dans Batman - The Telltale Series. Le personnage est profond, il a bien plus de relief depuis qu'il apprend que tout ce pour quoi il se bat risque d'être fondé sur un mensonge (ses parents se seraient fait assassinés parce que son père dérangeait trop les gangsters et les bureaucrates corrompus qu'il fréquentait). Le fait que cet héritage familiale soit remis en cause permet donc au joueur l'opportunité fascinante d'incarner le Batman/Bruce Wayne qu'il souhaite. Nous pouvons donc choisir à plusieurs moments si nous voulons agir en étant Bruce Wayne (et sa ruse), ou alors avec Batman (avec sa violence et son autorité) ce qui offre des situations plutôt variées quand il s’agit d’obtenir des informations, qui ne peuvent parfois être obtenues que si l’on choisit l’un des deux alter ego. Le jeu regorge de choix cornéliens qui feront patienter le joueur quelques minutes avant de prendre sa décision, ou pas, étant donné qu’un « timer » force le joueur à faire des choix dans la précipitation, comme par exemple, lorsqu’il a le choix entre sauver Catwoman ou Harvey Dent, celui-ci pouvant être défiguré en fonction du choix effectué.
Cependant, le défaut central réside également dans ces choix. Alors que le joueur pense que ses choix influencent définitivement l’histoire, on se rend bien vite compte que certains d’entre eux n’ont pas une grande importance car ils nous font aller dans la même direction que si l’on avait choisi le contraire. Dans le premier épisode, le joueur a le choix entre bien accueillir chez lui Carmine Falcone, ou alors être désagréable avec lui, mais quoi qu’il choisisse, le jeu emmènera le joueur dans la même direction, comme si Telltale voulait plus nous faire découvrir une nouvelle histoire, leur histoire de Batman, délaissant en revanche l’aspect ludique. C’est dommage quand on constate la force d’écriture des développeurs, on se dit qu’en ayant que s’ils avaient écrit une situation différente pour chaque choix dans l’histoire, le jeu aurait pu atteindre le titre de chef-d’œuvre, comme, dans le même genre de jeu, Life is Strange de Dontnod. 
De plus, contrairement aux autres Telltale (Walking Dead en tête), le joueur se retrouve plutôt passif dans le jeu, dans le sens où il n’a pas à faire de grands déplacements pour interagir avec son environnement, il lui suffit la plupart du temps d’appuyer seulement sur un bouton. Les séquences de détectives quand à elles demandent un peu plus de jugeote, mais ne relève pas non plus d’un défi insurmontable digne du plus grand détective du monde. On retiendra par contre les séquences de combats, beaucoup plus intenses que dans les précédents jeux du développeur, bien mieux rythmées et chorégraphiées, l’idée également de planifier les attaques avant un combat donne lieu à des scènes impressionnantes. N’oublions pas non plus la superbe direction artistique du jeu, sombre, qui donne un aspect très comics au jeu, et qui ne mande pas de s’inspirer (comme le montre l’écran d’accueil du jeu) des travaux de Jim Lee, Neal Adams ou encore Greg Capullo, sans oublier bien sûr Bob Kane (ce qui est presque ce qui s’est fait de mieux en dessin sur Batman). Toutefois, on notera quelques textures qui font un peu taches dans les décors, ou même certains visages qui apparaissent ratés (notamment vers la fin  de l’épisode 2). On espère que les développeurs utiliseront des « patch » ou corrigeront le tir avec des prochaines mises à jour. Enfin un mot sur le doublage, qui apparaît a posteriori comme excellent, mention spécial pour Troy Baker, qui après avoir doublé Le Joker et Double-Face pour les Batman Arkham, double ici à merveille Bruce Wayne.  



Et si Batman – The Telltale Series n’était pas au final, l’adaptation que nous attendions de l’Homme Chauve-Souris cette année ? Si ce n’est pas le cas, le jeu de Telltale s’en rapproche de très près, nous faisant redécouvrir l’univers de Batman avec passion et beaucoup de surprises. C’est un plaisir pour le fan qui y redécouvrira sous un nouvel angle de nombreux personnages ou éléments familiers, mais également pour le néophyte qui rentrerait pour la première fois dans l’univers de Batman. Mais malgré toutes les qualités du jeu et ses bonnes intentions, on regrettera le fait que Telltale ait abandonné l’aspect ludique de son œuvre pour nous faire vivre « simplement » une histoire interactive, très proche d’un film d’animation, qui pourrait paraître d’ailleurs un peu trop courte (on compte une heure et demi par épisode, si le joueur se focalise uniquement sur son objectif principal, sans prendre le temps de regarder tous les clins d’œils, ainsi que les interactions autour de lui). On attend néanmoins avec impatience la deuxième saison du jeu, qui promet d’être encore plus intense que la première.


Un grand merci à Clément Bastianini, auteur de cet article, ici à sa première collaboration avec UniversComics. 

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