OLDIES : ANN NOCENTI, CONSCIENCE SOCIALE ET POLITIQUE DE DAREDEVIL

Lundi dernier, nous avions quitté Daredevil en fâcheuse posture, malmené et laissé pour mort par Typhoid Mary. Le héros aveugle va mettre un certain temps à se remettre sur pieds, d'autant plus qu'en parallèle son titre mensuel est fortement impacté par le crossover Inferno, qui voit des ordres de démons infecter Manhattan, avec les objets du quotidien qui prennent vie, comme le métro par exemple, qui avale ses passagers. Daredevil va peu à peu se reprendre et vivre de rapides aventures à la campagne, mais c'est finalement à partir du numéro 271 que la scénariste Ann Nocenti va à nouveau frapper un grand coup. Nous parlons souvent de conscience sociale et politique, lorsque nous évoquons cette artiste, et pour cause, à partir de ce fameux numéro, c'est tout un discours qui va s'élaborer, contre la consommation excessive de viande, l'élevage intensif, et la maltraitance des animaux. Ainsi que le rôle de la femme, piégée par la publicité et les injonctions masculines, à la recherche d'une perfection illusoire. Nous pénétrons ainsi à l'intérieur d'une ferme ultra moderne, où les profits augmentent au fur et à mesure que les frais diminuent. En contrepartie, les bêtes qui vont finir à l'abattoir grandissent dans des conditions inhumaines. La fille du propriétaire -une certaine Brandy- a bien conscience des activités de son père, et elle ne peut rester les bras croisés. Fille à papa élevée dans la ouate, elle a toutefois développé une conscience personnelle qui la pousse à devenir chef d'un groupe d'activistes, qui lutte pour le droit des animaux, mais aussi pour une forme moderne de féminisme. Les chemins de Brandy et de Daredevil se croisent, lorsque pour des raisons différentes ils se retrouve dans la ferme incriminée : grande stupeur au menu, avec la découverte, dans une sorte de cuve cryogénique, des corps de jeunes femmes soumises à des modifications génétiques et physiques, les amenant à rejoindre la perfection, telle qu'on pourrait l'attendre dans l'imaginaire machiste, de ceux pour qui la bimbo décérébrée et consentante est l'idéal féminin. Une de ces créatures est libérée, lorsque sa cuve se brise. Elle ne porte pas de nom, simplement un numéro de série (numéro 9) ; c'est une blonde aux formes généreuses, qui ne vit que pour servir l'homme auquel elle va s'attacher. Et bien entendu, puisque Daredevil est plus ou moins responsable de sa libération, autrement dit de sa naissance, voilà qu'elle s'attache à notre héros, et fait de son mieux pour le servir, lui prépare de savoureux petits sandwichs, ou lui dispense massages et compliments à longueur de journée. Une créature totalement soumise donc, qui entre bien vite en conflit avec Brandy la rebelle.


Nocenti est honnête avec le lecteur : elle présente les contradictions de Brandy, qui prétend vivre dans la marge de son père, s'émanciper de son ombre, mais a toujours eu besoin de son argent pour sa propre existence. Numéro 9 est une bombe sexy qui semble ne pas avoir de personnalité propre, mais au fur et à mesure des épisodes, on découvre qu'elle est plus attachante et intègre qu'on pourrait le penser. Une femme tragique, dotée de surcroît du pouvoir de guérir de toutes ses blessures, même face à la dernière version en date de Ultron, trafiquée et relâchée dans la nature par Fatalis, à l'occasion d'un autre crossover qui croise la route de Daredevil, les Actes de Vengeance. Une fois résolu le dilemme moral et éthique entre Brandy et son père (au passage nous avons droit à de jolies scènes de crêpages de chignons, sans doute un fond de jalousie motive t-il la rebelle à s'en prendre à la blonde docile) le récit devient moins passionnant. Les Inhumains s'en mêlent, puisqu'ils sont sur Terre à la recherche du fils du couple royal, momentanément éloigné de leur refuge pour des raisons d'état. Karnak l'intellectuel réfléchi et Gorgone la brute séductrice finissent par se taper dessus, excités à l'idée que Numéro 9 puisse leur préférer l'ami rival. C'est que dans la coulisse Blackheart, le rejeton de Mephisto, se plaît à manipuler les esprits, et faire monter l'animosité. Tout cela va se terminer carrément aux enfers, dans un long épilogue mystique et poétique, qui n'est pas très clair et noie le poisson. Nous étions partis avec une dénonciation sociale bien vue, et pertinente, et on quitte l'aventure embarqués chez le diable, le prince du mensonge, sans trop comprendre le comment du pourquoi, et surtout l'intérêt de ce genre de final. Romita Jr est encore au dessin pour la grande majorité de ces épisodes. Excellent Romita, ajouterais-je, tant à l'époque il avait ce don de synthèse, faisant naître mouvement et vie de chaque planche, avec un trait dur et nerveux, et l'encrage remarquable de Al Williamson. Ces épisodes furent publiés dans les années 90 par Semic, dans les petits fascicules "version intégrale" et sont toujours en attente d'une publication librairie, qui viendra peut-être un jour. Ce ne sont pas les plus connus de la longue carrière de Daredevil, mais ils sont indiscutablement parmi les plus surprenants et novateurs. Et méritent grandement une (re)lecture de votre part. 



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