McKay prend son temps avec une série qui s’impose comme l’une des bonnes surprises récentes de Marvel. Les épisodes, pris isolément, se lisent comme des aventures autonomes, presque des chroniques nocturnes indépendantes, tandis que le drame de fond se construit sur la durée pour former un ensemble cohérent, encore en cours à l’heure actuelle. Cette structure permet à Moon Knight d’évoluer sur un terrain largement vierge, de se réinventer sans renier ce qui fait son identité, et d’offrir au lecteur des repères familiers. Le personnage du Docteur Badr est à ce titre une excellente trouvaille. D’abord présenté comme un adversaire acharné, il devient un allié précieux lorsque la situation l’exige. Un protagoniste qui s’impose avec une évidence naturelle, sans que le scénario ait besoin de forcer le trait. McKay multiplie d’ailleurs les bonnes idées en apparence discrètes. Les séances chez la psychiatre sont portées par des dialogues souvent très justes, qui renforcent le caractère énigmatique d’un héros à la croisée des chemins, contraint de se redéfinir après avoir perdu l’essentiel de ses attaches affectives, victime de choix malheureux et d’un comportement erratique. Le scénariste enrichit alors sa galerie de personnages secondaires, et le retour de Nelson Greer, alias Tigra, ancienne partenaire de Moon Knight à l’époque des Vengeurs de la Côte Ouest, s’avère particulièrement savoureux. L’évocation de la judéité de Marc Spector, et de son renoncement partiel à ses racines au profit de la mission d’un autre dieu, est également traitée avec finesse et intelligence. Une preuve supplémentaire que McKay a parfaitement compris le personnage dont il a hérité. Au dessin, Alessandro Cappuccio, jusque-là surtout remarqué en VF chez Shockdom avec le premier volume de Timed, et depuis confirmé sur Ultimate Wolverine, accomplit un véritable tour de force en imposant « son » Moon Knight. Oubliez l’élégant costume blanc immaculé ou le spectre lunaire classique. Ici, Moon Knight est urbain, sombre, presque englouti par l’obscurité qu’il épouse. Son costume devient parfois une sorte de carapace souple, tant l’artiste insuffle une rigueur et une puissance physique impressionnantes aux poses, aux combats et aux apparitions surgies de nulle part. Plutôt que par le blanc, c’est par le noir que se dessine la silhouette du justicier. La blancheur éclatante n’apparaît souvent que sous forme de reflets, ce qui le rend encore plus inquiétant. Un choix visuel fort, particulièrement efficace. Ce Moon Knight se rapproche presque du Punisher : peu de subtilité, aucun goût pour les états d’âme, et des remords qui semblent avoir déserté depuis longtemps. Un relooking et un nouveau départ qui comptent parmi les meilleures réussites récentes de Marvel. Une excellente raison de s’y remettre, ou de replonger, grâce aux beaux volumes Marvel Deluxe.
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