INFINITE CRISIS : LA GRANDE SAGA DEBUTE VRAIMENT DANS LE TOME 4 (LES SURVIVANTS)

Si Infinite Crisis est en soi une aventure en sept volets, il s'agit pourtant d'un événement bien plus vaste et ramifié, qui a été préparé et amené des mois (années) durant, lors de nombreuses mini séries et autres répercussions dans énormément de titres mensuels. Les trois premiers albums parus chez Urban Comics sont concentrés sur ces prémices, et le quatrième attaque le vif du sujet, avec la moitié initiale du noyau dur. Durant ces premières années du nouveau siècle, l'univers Dc était devenue plus sombre, amoral, violent, au point de céder régulièrement au désespoir. Superman n'avait plus rien du héros gentil boy-scout innocent, Batman était devenu une sorte de croisé psychotique, Wonder Woman avait tué en direct télévisé devant un public médusé. Officieusement, Infinite Crisis (jusque dans le titre) est une sorte de suite de ce qui se produisit en 1985 avec Crisis on Infinite Earths, et qui est aussi le berceau de ce que nous connaissons aujourd'hui avec les New 52 (le concept des 52 univers parallèles est y clairement dévellopé). La trame est axée autour de quatre personnages qui sont originaires du monde défunt au terme de la première grande Crisis. D'un point de vue extérieur, ils assistent à la lente et inexorable perte des valeurs et points de repères moraux de notre Terre, jusqu'au moment où ils décident d'agir pour que l'univers puisse repartir sur de meilleures bases. Clairement, il est conseillé de savoir ce qui a précédé, et quels sont les rapports de force entre les héros avant de se lancer dans la lecture, au risque de se retrouver perdu, et de passer à coté de beaucoup de points importants (qui sont les Omac, par exemple? Ou encore pourquoi Wonder Woman a brisé le cou de Maxwell Lord, et que signifie cette guerre du Spectre et de la magie?) Les quatre larrons sont Kal-L (Superman, mais en provenance de Earth 2), Lois Lane (la Lois de Earth 2 donc...), Superboy Prime, et Alexander Luthor. Kal-L est désespéré et au départ animé de bonnes intentions, car sa bien aimée est malade, et il est convaincu que s'il parvient à la ramener dans son univers d'origine, à redonner vie et lustre à la Terre-2 au détriment de la première, alors elle sera sauvée. Le fait est qu'il n'y a pas de raison de pleurer un monde dépravé et privé de ses valeurs, et qu'il vaut mieux le remplacer par une copie parfaite et équilibrée. Ou pas?

En tous les cas, tout le monde ne l'entend pas de cette oreille, même ceux comme Batman qui sont un peu tombés en disgrâce. Si la Terre-2 est de retour dans l'équation, il faut en féliciter (ou blâmer) Alexander Luthor, qui a su utiliser les restes de l'Anti-Monitor pour rebâtir ce monde, et le peupler comme bon lui semble en vue d'une oeuvre stable et contrôlée. SuperBoy Prime de son coté n'assume dans cette histoire que le rôle de la force de frappe, le gros bourrin jeune et impulsif qu'on envoie au champ de bataille, où il trucide plusieurs personnages avant de se faire emprisonner dans la Force Véloce. Même si vous êtes allergiques aux grands crossovers et aux histoires dantesques qui impliquent l'intégralité de l'univers narratif d'un éditeur comme Dc Comics, il convient de noter que vous serez face à une véritable histoire, patiemment structurée, un récit majeur et abouti, particulièrement intelligent. Si le concept des Terres parallèles avait fini par donner la migraine à plusieurs générations de lecteurs, il revient dans Infinite Crisis avec toute sa force et son potentiel, et c'est finalement très bien expliqué et amené. De plus les raisons qui poussent Kal-L à agir, et le discours qui soutient que notre monde est si corrompu qu'il ne mérite pas son existence même est parfois explicité d'une telle façon qu'on finit par accepter cette hypothèse, et qu'on se dit qu'en effet la nature n'a pas été juste avec le Multivers, et que les meilleurs n'ont pas forcément survécus. Geoff Johns explore de nombreuses facettes de la condition humaine et du super-héroïsme pur et dur avec cette orgie visuelle, orchestrée par Phil Jimenez. Le dessinateur n'a jamais été aussi bon et en forme que dans ces pages, où il fait preuve d'une remarquable habileté à placer un maximum de personnages en situation, tout en maintenant lisibilité et force émotive dans chaque planche. Les détails foisonnent, et l'ensemble est cohérent et efficace. Il se dégage d'Infinite Crisis ce qui manque jusque là dans l'opération New 52, à savoir un amour pour une longue généalogie, un passé foisonnant et fascinant, dans lequel puiser pour rendre les héros attachants et crédibles. Un parfum old-school par endroits, l'assurance de dire ou faire des choses qui peuvent se contredire, mais qui nous rappellent que c'était cela, aussi, qui faisait qu'on aimait tant (ou pas) l'univers Dc. 


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VENOM SPACE KNIGHT #1 : LA REVIEW ALL-NEW ALL-DIFFERENT

Du Flash Thompson d'autrefois, ce grand gaillard un peu couillon et un peu loser pour qui Peter Parker était une tête de turc au lycée, il ne reste absolument plus rien. Tout comme il ne reste guère de traces tangibles du grand Venom/Eddie Brock qui tourmentait Spider-Man et souhaitait lui manger la cervelle. Aujourd'hui, le symbiote alien a été purgé de toute sa rage, sa haine, et est devenu un simple instrument pour mener à bien des missions dans l'espace. Une sorte de combinaison high-tech qui évolue au gré de l'humeur, des circonstances, et permet à Flash de se targuer du titre de "Agent of the Cosmos" bien qu'il ignore lui-même ce que cela peut vraiment vouloir dire. En révélant les origines du symbiote et en abordant le sujet de la race des Klyntar, Bendis a probablement mis un point final à ce qui était un des personnages les plus fascinants car controversés, durant les années 90. Expurgé de ce qui faisait de lui une terreur homicide et en même temps une force contre nature au service du bien, le Venom qui subsiste est désespérément lisse, aseptisé, et finalement sans grand intérêt. Avec Robbie Thompson, on a l'impression de lire un vague résumé de ce qui existe chez Dc, avec les Green Lantern (mais à des années lumière de ce que Geoff Johns a bien écrit récemment) ou de ce qu'on a déjà vu chez Marvel il y a peu avec les Gardiens de la Galaxie. Avait-on besoin des Agents du Cosmos? Bien sur que non, d'autant plus que cette première mission confiée à Venom (par télépathie, c'est pratique et moderne) est totalement ennuyeuse et sans le moindre enjeu d'envergure. Une histoire creuse de cargaison de drogue extra-terrestre dans l'espace, avec cerise sur le gâteau un robot aux pulsions suicidaires qui finit par devenir le side-kick de Venom. Certaines scènes sont assez limites, voire purement enfantines, comme lorsque le héros parvient à échapper aux griffes de ses adversaires en pressant un gros bouton rouge situé sur le tableau de bord, qui provoque dépressurisation et évacuation de tout l'engin spatial de manière instantanée. Mais ils sont donc complètement imbéciles ces aliens, qui traversent le vide sidéral à bords d'engins qu'on peut ouvrir comme une boite à sardines juste en appuyant sur une touche ultra voyante, à la portée de tous? Bref, ça sent la paresse scénaristique, et la panne d'inspiration. Restent les dessins d'Ariel Olivetti. Je devrais dire les peintures, tant son style est pictural, magnifique au niveau des couleurs, des décors. Mais attention là-encore, il ne faut pas être allergique au travail sur ordinateur (c'est assez criant chez Olivetti) et surtout aux planches contaminées par une fixité figurative exagérée. Tout parait figé dans une froide beauté d'où est exclu le mouvement, la passion. La version All-New All-Different de Venom va donc en dérouter plus d'un, à commencer par moi-même; la nostalgie de ce qui fut me terrasse, ce matin. 


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EUROHIT : LE PUNISHER FAIT LE TOUR D'EUROPE (EN 1992)

Retour aujourd'hui sur des épisodes inédits du Punisher, jamais traduits en français. Plus précisément sur la première véritable série régulière de l'anti héros à tête de mort, et un arc narratif du nom de "Eurohit", qui en 1992 emmène Frank Castle dans un long voyage à travers l'Europe et la pègre du vieux continent.
A peine arrivé à Londres, Frank Castle risque d'être arrêté par Interpol mais parvient à semer ses poursuivants. Il est en cela aidé par un certain Nigel Higgins, qui voit en lui une sorte de modèle, un exemple dont il souhaiterait suivre les traces, sans en avoir l'étoffe. Mais que fait donc le Punisher en Angleterre? C'est la grande inauguration du Tunnel sous la Manche qui l'a décidé à franchir l'Atlantique. Ce tunnel facilitera grandement les éhanges économiques, mais aussi les transactions souterraines et les activités illégales des malfrats, comme l'a bien compris Wilson Fisk, qui a investi des sommes colossales dans ce but. Castle a une piste : un tueur aussi doué qu'infaillible du nom de Snakebite, qu'il compte bien refroidir, après avoir obtenu certaines informations. Mais rien ne se passe comme prévu, à cause de l'impétuosité et de l'inexpérience de Nigel. Parmi le cast de ce story arc, un des rôles les plus importants est aussi tenu par la belle rousse Morgan Sinclair, chargée de la supervision des travaux dans le tunnel. Cette dernière est prise en otage par Snakebite, sauvée par Castle, puis brièvement incarcérée avec celui ci, avant une évasion simpliste et une escapade en France, dans les Vosges, là où réside son oncle Philippe, qui a lui aussi succombé sous les balles des hommes du Kinpin. Outre Snakebite, le comité d'accueil qui attend notre couple dans la panade est des plus affûtés : on y retrouve Chauffard, sur l'avant bras duquel a été greffé un canon mitraillette, et Batroc, le roi de la savate (boxe française), le super vilain frenchie le plus caricatural de l'histoire, qui entre son accent improbable (Zis is Batroc) et ses moustaches à la Georges Decrières, semble droit sorti d'un univers Marvel parallèle, du genre, les "super héros à la belle époque". Et ce n'est là que la première étape d'un petit tour d'Europe qui joue avec malice sur tous les poncifs que peuvent avoir les Américains, quand ils pensent à notre continent. Bien que le récit soit écrit par deux anglais...

Le voyage du Punisher en Europe ne s'arrête pas là, bien entendu. On le retrouve ensuite en Forêt Noire (Allemagne, pour les incultes), en Italie, en Espagne. A chaque fois, les criminels locaux forcent le sourire. Par exemple, en Espagne, on retrouve un jeune toréador (quelle imagination...) et le terroriste Tarantula, qui finira même par faire équipe avec notre justicier. Ils se sauveront mutuellement la vie en fin de saga, et finiront par se découvrir des points communs que nous ne soupçonnions pas forcément lors de leur premier face à face, sur les pages d'Amazing Spider-man une vingtaine d'années auparavant. Abnett et Lanning, les deux scénaristes responsables de ce story-arc, sont britanniques, et ils n'ont pu résister à l'envie de mettre Frank Castle en situation chez eux. On aurait juste souhaité qu'ils dépeignent le reste du continent avec plus de subtilité, mais nous en sommes fort loin. Aux crayons, c'est Doug Braithwaite, un autre briton, qui se charge des sept parties. Après s'être fait les os sur des séries cultes la bas, comme Doctor Who ou encore Judge Dredd, il s'est ensuite attelé à cette saga estivale du Punisher. On lui reprochera d'être un peu trop brouillon, anarchique, de peu se soucier d'esthétisme dans ses planches, qui sont certes efficaces, mais brutes et mal dégrossies par moments. A sa décharge, on lui a demandé de faire vite, et pas forcément bien. Pour les lecteurs qui souhaitent se plonger dans ce Eurohit, il vous faut récupérer les numéros 64 à 70 de la première on-going du personnage, ce qui ne devrait pas être difficile : ces numéros se négocient facilement à un euro l'unité sur différents forums spécialisés. Pour se convaincre qu'il y a bien une vie avant Garth Ennis, et que ce bon vieux Frank a roulé sa bosse même de par chez nous. Un globe-trotter armé qui ne laisse pas de commentaires sur Tripadvisor. 



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SWEET TOOTH VOLUME 1 (DE JEFF LEMIRE) ARRIVE CHEZ URBAN COMICS *** CONCOURS ***

Elle est enfin arrivée. La série que nous avons le plus apprécié ces dix dernières années. le petit chef d'oeuvre de Jeff Lemire, publié sur le label Vertigo, et chez Urban Comics en français. Ce bijou indispensable s'intitule Sweet Tooth. Cette expression désigne les enfants gourmands, qui aiment un peu trop les sucreries. Elle se déroule dans un monde post apocalyptique, alors qu'une partie importante de la planète semble avoir été décimée par un virus inconnu. Peu de temps auparavant, d'étranges créatures sont apparues : des enfants nés avec des caractéristiques génétiques très particulières, en faisant des êtres mi humains mi animaux. Comme le petit protagoniste du récit, Gus, qui ressemble aussi bien à un cerf qu'à un garçonnet. Ces hybrides sont pourchassés, et Gus grandit à l'ombre de ce qui reste de la civilisation, dans les bois, avec son père malade. Après la mort de ce dernier, il faudra que le gamin explore le monde extérieur, se heurte à la cruauté et à l'absurdité de ce qu'il en reste, quitte à devoir digérer de bien horribles désillusions au passage. Gus a des souvenirs très fragmentaires de sa mère, et de moments particuliers de son enfance, qui pourraient être la clé et l'explication de toute la catastrophe qui a suivi. Seul, il ne pourrait survivre très longtemps, alors la rencontre de Jepperd -une sorte de survivaliste bourru et débrouillard, une figure paternelle mal dégrossie et touchante, qui rassure par sa masse physique et sa capacité à prendre des décisions, mais inquiète par ses secrets et son passé- est capitale pour aller de l'avant. On retrouve dans ce premier tome des thèmes et des idées qui ne sont pas si éloignés que cela de la longue saga de The Walking Dead, par exemple. Si le monde est partie en sucette et que seuls les plus forts et les plus cyniques paraissent en mesure de survivre, est-il plausible qu'il existe encore quelque part un refuge pour les enfants hybrides pourchassés, et que dans cet enfer existentiel se dégage une parenthèse de sérénité et d'espoir? Ou bien tout simplement la trahison et la désillusion sont-elles naturelles, lorsque l'être humain est poussé dans ses derniers retranchements? Lemire semble suivre le chemin tracé par Kirkman, mais il fait un pas de coté évident dans la manière de présenter la foi en ce que l'humanité à de meilleur. Sweet Tooth est un road-trip angoissant, mais pas nihiliste. 


Dans Sweet Tooth, nous trouvons des thèmes forts et pas toujours commodes à aborder, comme l'exploitation et les abus sur mineurs, qui reviennent régulièrement à travers la figure du jeune protagoniste, et ses amis "freaks" qu'il parvient en cours de voyage à rencontrer. Une petite communauté aussi étrange que sympathique, dont les vicissitudes arracheront une larme aux plus endurcis d'entre vous. Lemire puise à pleines mains dans les métaphores et utilise l'excuse de la science-fiction catastrophiste pour porter un regard aussi sévère sur le genre humain que non dénué d'amour et de compassion pour ceux qui se contentent de la marge, et n'ont pas perdu de vue le sens des vraies valeurs qui devraient habiter en chacun de nous. L'auteur est maître dans la manière de juxtaposer des scènes d'action où le suspens et l'anxiété pour le destin des personnages nous fait oublier le reste, et de longs moments d'introspection, où les motivations, les peines et les failles de chacun sont révélées au grand jour. Personne n'y échappe, et elles deviennent d'ailleurs le moteur, et les armes, pour poursuivre la route qui mène au salut. Reste le dessin, toujours de Jeff Lemire. Là, il est évident que ça ne peut passer pour tout le monde. Car son trait est résolument underground, disgracieux selon les codes en vigueur dans la majorité des comics, et si nous avons à de nombreuses reprises de véritables leçons d'expressivité tout au long de Sweet Tooth, un oeil non averti et rétif risque vite de se lasser et d'abandonner la lecture. Une erreur inqualifiable car au delà du style si particulier de l'artiste, Sweet Tooth apparaît déjà comme une oeuvre majeure de ce début de siècle, un conte cruel et désenchanté pour adultes, en réalité destiné à tous les publics. Une sorte de Pixar dévoyé qui ose plonger dans les tréfonds de notre société, et qui attend son extrême conclusion pour dévoiler un message positif. Et tant pis si le dessin vous répugne ; regardez les yeux de Gus, la dure froideur de Jepperd, les émotions qui affleurent sur tous les visages... et ne faîtes pas l'erreur de voir là la laideur, quand sous vos yeux s'étale en fait un chef d'oeuvre. 




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Notre dossier consacré à Jeff Lemire en 2012



Et comme nous sommes très généreux (enfin non...pour être foncièrement honnêtes, c'est surtout Urban Comics qui s'est montré très généreux, et vous offre ces deux exemplaires...) nous vous donnons l'opportunité de remporter votre exemplaire de Sweet Tooth volume 1. Rien de plus facile, vous nous laissez juste un commentaire avec une bonne raison de vous l'envoyer. N'oubliez pas d'indiquer clairement votre nom que je puisse vous contacter si vous gagnez. amis belges ou suisses, ça vous concerne aussi bien sur. Bonne chance!


MARVEL'S JESSICA JONES : LA REVIEW DE LA SERIE NETFLIX

Si l'évidence vous a échappé jusque là, laissez-moi vous le répéter : les séries produites par et pour Netflix sont d'une qualité artistique extraordinaire, et associent traitement bluffant de l'image, de l'action, story-telling de haute volée, et crédibilité à l'épreuve des balles. Après Daredevil, c'est au tour de Jessica Jones de casser la baraque, avec treize épisodes qui vous laisseront accrocs à la détective privée de chez Alias Investigations. Pourtant rien ne prédispose l'héroïne chère à Brian Bendis à devenir une star du petit écran. Après avoir eu son heure de gloire relative en tant que personnage principal du titre Alias, on l'a surtout vue par la suite endosser le rôle de la compagne forte (et chiante, souvent) de Luke Cage, devenu entre temps le parfait exemple du black power cool chez les Avengers. La Jessica de Netflix est indéniablement plus attirante et séduisante que celle qui fit ses premiers pas chez Marvel, mais sa vie n'est pas un roman à l'eau de rose pour autant. On comprend vite qu'elle possède des pouvoirs hors du commun (elle arrête une voiture d'une seule main dans le premier épisode...), et que son quotidien est miné par des problèmes existentiels d'importance, qui la poussent à toucher un peu trop de la bouteille, et à se déprécier physiquement. L'héroïne est aussi hantée à l'intérieur que sa silhouette hante les bas-fonds de la ville à la recherche de photos sordides (en général des adultères) pour payer son loyer, ses factures, à la demande de clients qui l'utilisent pour des flagrants délits qu'ils regrettent par la suite. Une ombre plane sur Jessica et se matérialise par l'apparition rapide et angoissante d'un visage, un murmure, un spectre qu'on comprend issu du passé récent, et qui tourmente sa victime, la paralyse, l'entraîne toujours plus bas vers la dépression et la peur. Il s'agit en fait (qui a lu les comics le sait déjà) d'un certain Killgrave, alias l'Homme Pourpre. Lui aussi a un don singulier, celui de pousser les personnes qu'il aborde à lui obéir au doigt et à l'oeil. Il vous approche, et vous devenez son jouet, sa marionnette. Jessica est donc tombée entre les griffes de cette ordure malfaisante, et si elle est parvenue à lui échapper (dans le premier épisode elle le croit mort) il est plus difficile de se défaire de la honte et de l'impuissance qui l'ont presque détruite. D'autant plus que lorsqu'elle accepte un cas au départ presque banal (une jeune fille recherchée par ses parents, un cas de fugue ou d'étudiante amoureuse qui prend la tangente en apparence) elle finit par comprendre lentement que l'horrible réalité l'a finalement rattrapée. Killgrave est toujours de ce monde, et il orchestre pas après pas de nouvelles machinations diaboliques, qui risquent fort de vite concerner notre privé à pouvoirs. 

Bien sur, pour mener à bien une telle série, où l'action et les super pouvoirs n'occupent pas la place primordiale qui est la leur au cinéma, il faut s'appuyer sur des acteurs irréprochables et qui incarnent leurs personnages à la perfection. Une fois encore, Netflix rempli sa mission avec aisance. Jessica, pour débuter, est Krysten Ritter. Vous l'avez peut-être déjà aperçue en junkie perdue dans la série Breaking Bad (elle meure sous les yeux de Walter White qui ne bouge pas le petit doigt pour la sauver d'une overdose; elle s'étouffe dans son vomi...) et ici elle crève l'écran, dans un mélange de sensualité et de fragilité. Tour à tour innocemment aguicheuse ou renfrognée dans des attitudes de garçon manqué (sa posture, son langage corporel dans beaucoup de scènes) on devine la carapace nécessaire pour se protéger d'un quotidien qui la mine en profondeur. A coté d'elle, Luke Cage (qui aura droit lui aussi à sa série, mais qui est déjà fort présent dans celle-ci) est Mike Colter. Plus discret et indéchiffrable, ce Cage là n'est pas aussi cool que celui des comics, mais il garde suffisamment de potentiel pour avoir beaucoup à dire quand viendra son tour sur Netflix. Les scènes de sexe avec Jessica sont à la hauteur de la résistance et des pouvoirs des deux amants, le mobilier en garde encore des traces... Et bien sur pour un héros crédible, il faut un ennemi à la hauteur. Charismatique, dangereux, pervers, insaisissable. Après le Wilson Fisk interprété par Vincent D'Onofrio, voici Killgrave campé par David Tennant qui remplit le cahier des charges à vous en donner envie de lui exploser le nez dès son apparition. A noter une certaine évolution de ce vilain, au fil des épisodes, surtout à partir de la fin du premier tiers de la saison. Autour de ces acteurs, le reste du cast de Jessica Jones essaie de vivre avec plus ou moins de bonheur. Certaines trouvailles fonctionnent et sont prometteuses (comme le fait d'avoir inséré Patsy Walker en amie fidèle et animatrice de radio), d'autres sont plus poussives ou chancelantes (le second rôle du policier impliqué dans la traque de Jessica, ou le triangle amoureux lesbien qui a le mérite d'exister contre les standards en vigueur de ce genre de séries, mais qui plafonne rapidement). C'est que le budget est ici plus resserré, et qu'il est plus difficile de développer treize épisodes centrés autour d'une héroïne qui n'a pas le vécu ou la généalogie d'un Matt Murdock, pour qui il serait possible de s'étendre dix saisons durant. Du coup certaines scènes de baston sont bien plus cheap que les éminents ballets concoctés chez le Diable de Hell's Kitchen, et il est clair que les moments de remplissage ne manquent pas, ralentissant l'évolution de la trame principale. Il n'empêche qu'au final nous tenons là encore une série de qualité, ciselée avec amour et compétence, qui nous prouve que ce qui se passe en grand secret, dans la crasse et les ruelles de New-York, est à mon sens plus passionnant que ce qui se déroule en plein jour et dans le ciel, chez les Avengers ou Thor au cinéma, par exemple. Marvel chez Netflix, c'est déjà ce que je préfère, et je ne suis pas le seul! 


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BLACK KNIGHT #1 : LA REVIEW ALL-NEW ALL-DIFFERENT

Ma passion pour le personnage de Dane Whitman remonte au moment où la série Avengers était écrite par Bob Harras et Steve Epting. En gros, dans les années 90, durant mes dernières armes au lycée. Les plus jeunes ne se souviennent peut-être pas, mais alors le Black Knight était devenu un héros d'envergure au sein des Vengeurs (ainsi les nommait-on), très humain et attachant. Malheureusement des choix éditoriaux peu glorieux le remisèrent dans le cône d'ombre de Marvel, et ces dernières années le pauvre Dane n'a pas connu les projecteurs, si ce n'est pour des apparitions superflues au sein de l'Euroforce ou du service secret anglais du Mi-13. Une façon pudique de dire que personne ne savait trop quoi en faire. Changement de ton avec l'opération All-New All-Different qui sort le personnage du placard. Le voici dans sa propre série mensuelle, pour de nouvelles aventures totalement inédites. Dane n'est pas sur Terre, mais bel et bien sur le Weirdworld, ce monde où tout semble aussi absurde que dangereux, et l'impossible devient le quotidien. Si vous avez oublié de quoi il s'agit, les prochaines Secret Wars (début en janvier pour la Vf, le guide de lecture à venir sur UniversComics) devraient vous rafraîchir la mémoire. Bonne idée du scénariste Frank Tieri, il glisse un petit résumé habile des caractéristiques du héros, qui se remémore les capacités et les enchantements de son arme (l'épée d'ébène) et de son premier détenteur, Sir Percy, qui combattit pour le Roi Arthur lui-même. Une malédiction flotte sur celui qui possède la lame, et Whitman n'y fait pas exception. Puis nous sommes plongés dans l'action, avec une bataille rangée sur le territoire de la Nouvelle Avalon, dont Dane est devenu le souverain (je vous laisse le soin de découvrir comment), face à une armée de reptiles bizarres. D'autant plus étranges qu'il ne reste rien de ces créatures après leur défaite, puisqu'elles se volatilisent et sont réduites à néant. Nous faisons ensuite la connaissance de deux aides de camps précieux, Alkyra et Bolten, qui se haïssent mais appuient les gestes du Black Knight et l'encadrent, militairement et politiquement. 
C'est qu'il se passe des choses très insolites sur le Weirdworld (forcément, vu le nom), jusqu'à l'apparition hors de propos d'un sous-marin atomique de la seconde guerre mondiale! Dane mène l'enquête, tout en entretenant le mystère sur les raisons qui font qu'il ne peut revenir en arrière, et ne souhaite pas rentrer sur Terre. Même si certains de ses anciens alliés se décidaient à venir le chercher? Tieri fait vraiment du bon travail pour ce qui est de la recherche de nouveaux objectifs, nouveaux défis, nouvelles bases, pour crédibiliser Dane Whitman. On le découvre tourmenté, humain (lorsqu'il enregistre ses exploits et mémoires), évasif. Beaucoup d'éléments nous seront vite dévoilés dans les mois à venir, et nul doute que l'épilogue des Secret Wars a quelque chose à y voir. Luca Pizzari fait de son mieux pour que le dessin s'adapte à l'environnement, avec des planches tourmentées, fantasmagoriques, sous subtile influence des années 70. Si les visages représentés ne sont pas toujours excellents, le dynamisme est de mise, et l'ensemble est solide. Bref, même s'il y a fort à parier que ce titre restera assez confidentiel du coté des chiffres de vente, vous avez de bonnes raisons d'y jeter un oeil.


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DEADPOOL : L'ART DE LA GUERRE

L'Art de la Guerre est un traité de stratégie, enseignant au lecteur l'art de bien mener une guerre, de la remporter, donc. On l'attribue à Sun Tzu, au V° siècle avant Jésus-Christ, qui s'est inspiré de la philosophie chinoise, associant aspect technique et philosophique. Ce même auteur que rencontre Deadpool au début de cet album qu'on devine sanguinolent, entre un ouvrage expliquant comment bien gérer des conflits armés, et un mercenaire qui ne rechigne pas à jouer du sabre ou de la mitraillette. En gros, Deadpool est parvenu une nouvelle fois à se balader dans le temps, et il va interpréter à sa manière déviante ce texte oriental. En fait, il va même tenter de faire publier l'ouvrage au temps présent, mais comme vous pouvez le comprendre pour d'évidentes raisons de redondance, aucun éditeur ne va se révéler intéresser. Seule solution pour être édité, apporter de l'eau au moulin de la guerre, à savoir provoquer une situation explosive pour que le livre soit vu comme pertinent ou nécessaire. Deadpool se creuse brièvement la tête avant de se décider à placer ses billes sur un vilain bien connu de l'univers Marvel, le spécialiste dès lors qu'il s'agit de tromper l'adversaire et d'instaurer un climat malsain de défiance et de fourberie : Loki, le demi-frère de Thor. Avec un tel as dans la manche, Wade espère mettre Asgard puis la Terre en ébullition. Bien entendu, il faut voir cette aventure comme une grosse blague potache, une sorte de divertissement grossier où le prétexte de départ (l'ouvrage de Sun Tzu) n'est qu'une excuse pour mettre Deadpool et les autres personnages dans des situations grotesques et barbares. Peter David a déjà été beaucoup plus inspiré et subtil. Déjà, le premier épisode est lent et met des plombes avant de décoller vers quelque chose de plus précis. Et une fois que nous sommes plongés dans le feu de l'action, les nombreux clins d'oeil au Marvelverse ne suffisent pas pour sauver ce récit de l'approximation et de l'ennui. Le seul moment où j'ai vraiment souri est lorsque Deadpool choisit avant tout quelle version de Loki il va employer, et le scénariste en profite pour nous glisser subtilement combien ces différentes incarnations (enfant, femme...) finissent par être embarrassantes et absurdes. Je suis plus satisfait par le travail de Scott Koblish, qui s'est démené pour rendre l'ensemble vivant et crédible. Tout d'abord il y a les couvertures, qui reprennent sympathiquement les codes propres aux estampes japonaises. ensuite le dessin à l'intérieur a un petit coté désuet, old-school, singeant les techniques d'il y a quelques décennies, ce qui rend l'album un peu particulier au niveau de l'atmosphère, de l'ambiance qui s'en dégage. Il s'agit bien entendu d'un récit qui est en marge de la continuity actuelle, puisque Deadpool vit actuellement bien d'autres rebondissements, beaucoup plus passionnants quand ils sont écrits par le duo Posehn et Duggan. Pour sourire franchement avec Peter David, on préférera lire ses différentes versions de Facteur X (hormis la plus récente, moins inspirée), qui ont toujours conjugué humour à froid et trames fort intelligentes. 

MURDER FALCON : WARREN JOHNSON ET LE METAL POUR SAUVER LE MONDE

 Avec un titre pareil, on s’attend à du bruit, de la fureur et une aventure fracassante. Murder Falcon (ici réédité dans une version augmen...