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LES RÉSIDENTS : LE TROISIÈME ALBUM DU "MYTHE DE L'OSSUAIRE"


 Quelque part à Toronto, dans une barre d’immeubles, un cadre de vie où tout semble banal, presque figé dans un quotidien morne. Là résident des individus sans véritable lien entre eux : un dealer et une jeune femme accro aux substances illicites, un enfant et sa mère célibataire, un homme qui lutte pour payer les soins de son épouse atteinte d’un cancer incurable, ou encore un locataire irascible dont la frustration éclate dans ses interactions avec les autres. Et puis il y a Félix, un Afro-Américain à l’âge de la retraite, dont l’appartement va devenir le point de départ d’une aventure aussi complexe que fascinante, surtout d’un point de vue graphique. Aux côtés de Jeff Lemire, nous quittons progressivement la grisaille des vies ordinaires pour plonger dans quelque chose de cosmique, de grandiose, d’extrêmement dérangeant. Tout commence avec Félix, retrouvé mort. Loin de leur quotidien qui basculent dans l'étrange, les autres habitants pénètrent dans son appartement et se retrouvent alors dans un territoire inconnu, une sorte de porte d’entrée vers les enfers. Une descente vertigineuse commence, comme si un autre monde s’ouvrait devant eux une fois franchie la fatidique porte. Ils n’ont d’autre choix que d’avancer, cherchant désespérément une issue, tandis que tout autour d’eux, la réalité semble avoir radicalement changée. L’immeuble tout entier est comme emporté dans une dimension parallèle, une vision cauchemardesque qui échappe à toute explication. Pour rendre tangible cette atmosphère oppressante, il fallait un artiste maîtrisant l’art de la pénombre, du drame et de l’horreur, avec une approche quasi expressionniste. L’Italien Andrea Sorrentino remplit ce rôle à merveille, lui qui possède déjà tous les automatismes nécessaires pour collaborer avec Lemire. Ensemble, le duo développe ici le troisième volet d’une fresque ambitieuse intitulée Le Mythe de l’Ossuaire, donnant vie à un récit aussi immersif qu’inquiétant.


Chaque personnage mis en scène par Jeff Lemire est marqué par ses failles : certains souffrent d'une solitude écrasante, d'autres sont pris dans les griffes d’addictions diverses, ou encore hantés par une jeunesse traumatisante. Peu à peu, des liens se tissent entre eux, même si parfois de façon superficielle. Cependant, la descente ne se fait pas de manière monotone : les dangers sont nombreux, et les "résidents" se retrouvent aussi menacés par des créatures surgissant de l’ombre, que Sorrentino représente dans un rouge sanguinolent. Ces créatures semblent même capables de prendre l’apparence des autres pour mieux les tromper. Au passage, on retrouve d'autres éléments graphiques caractéristiques du Mythe de l'Ossuaire, sans pour autant pouvoir relier tous les points. La performance de Sorrentino est d'autant plus saisissante qu'il parvient à varier les styles et les approches selon le cadre qu’il souhaite illustrer. Vers la fin de l'album, par exemple, les personnages atteignent un étage qui ressemble en tout point à un jardin d'Éden (et la sempiternelle question de la pomme et du serpent), tandis que la conclusion propose une vision frappante d'une cité cauchemardesque où triomphe le mal absolu. Récemment, Sorrentino a fait l'objet de vives critiques et d'une polémique dont il se serait sans doute bien passé. Dans un dessin publié dans le mensuel Batman, il aurait apparemment utilisé l'intelligence artificielle pour plusieurs vignettes (le conditionnel de rigueur, même si ça semble assez évident). On sait aussi qu'il a recours à des illustrations photographiques sur lesquelles il applique une saturation intense, puis qu'il les retravaille. Nous n'avons ici aucune preuve pour dire que cet album n'est pas uniquement le fruit de son propre talent. Il faut reconnaître que la dimension graphique des Résidents contribue largement à l'atmosphère envoûtante de cette histoire. Ces dernières années, Jeff Lemire a pour sa part multiplié les projets et les créations, parfois au risque de perdre un peu d'inspiration et de ne pas toujours livrer des chefs-d'œuvre à ses lecteurs. Toutefois, Les Résidents fait partie de ses meilleurs travaux des trois ou quatre dernières années et constitue probablement le chapitre le plus intéressant, jusqu'ici, du Mythe de l'Ossuaire. Malheureusement, les deux auteurs ont décidé de mettre cet univers horrifique en pause pour l’instant, mais vous pouvez parier que nous serons là lorsqu’ils reviendront aux affaires. Mentionnons aussi l’édition grand format proposée par Urban Comics, d'une qualité indéniable, qui trouvera aisément sa place en valeur sur vos étagères.


Lire aussi dans le Mythe de l'Ossuaire :


Des milliers de plumes noires

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GIDEON FALLS : LA SÉRIE HORRIFIQUE SI SINGULIÈRE DE LEMIRE & SORRENTINO


 La Genèse de ce Gideon Falls remonte aux études cinématographiques de Jeff Lemire, aussi infructueuses que frustrantes. Elles ont fini par convaincre l'auteur canadien de se lancer dans la bande-dessinée, pour raconter ses propres histoires. Parmi les tout premiers récits que Lemire avait inventés, il y avait celui mettant en scène un homme, fouillant parmi les poubelles de Toronto, pour dénouer les fils d'une étrange et complexe machination, à mi-chemin entre folie et théorie du complot. Cette œuvre n'a finalement jamais vu le jour, mais vingt ans plus tard elle ressurgit sous forme d'une nouvelle série mensuelle, en duo avec l'italien Andrea Sorrentino, déjà aperçu et grandement apprécié avec le même scénariste, sur Green Arrow et aussi Old Man Logan. Ici aussi, nous trouvons un protagoniste (Norton sinclair) qui ramasse de la petite ferraille, tout en pensant avoir mis la main sur une conspiration secrète. Sa psy fait tout pour le dissuader et le reconnecter à la réalité, mais lui est fermement convaincu que ce n'est pas seulement sa fantaisie qui s'exprime. En parallèle, nous suivons l'arrivée du nouveau prêtre de la ville de Gideon Falls, le père Wilfred Brown, qui vient prendre service en remplacement du précédent, décédé sans que nous sachions dans quelles circonstances. Cela a son importance, car il apparaît une nuit au nouveau venu, et le guide un champ de céréales au centre duquel se trouve une vieille grange, qui aura par la suite un rôle central dans cette série. Bref, c'est très énigmatique, doté dès les premières pages d'un potentiel immense : c'est tout bonnement une des séries majeures du circuit indépendant de ces dernières années, qu'il est impossible d'ignorer. 



Au fur et à mesure que Norton rassemble des clous ou des débris, Lemire révèle des petits détails de l'histoire et Gideon Falls (la série, mais aussi la ville) devient de plus en plus inquiétant et mystérieux. Le double déploiement narratif (Sinclair/Père Brown)  permet à l'auteur d'approfondir de la même manière les deux personnages, qui semblent constamment s'approcher et s'éloigner. Ce lien profond mais encore flou qui les unit est également bien restitué par les dessins. Le travail de Sorrentino est d'ailleurs sublime. Il continue de creuser dans une veine faussement réaliste, s'inspirant de planches photographiques préalablement montées et remontées. C'est d'une beauté plastique évidente, oscillant entre noirceur et onirisme, avec en plus les couleurs magiques d'un certain Dave Stewart, un des meilleurs dans sa profession. La narration cotonneuse et fragmentée de Lemire permet au dessinateur de se livrer à des intuitions vertigineuses et incroyablement efficaces. Si vous avez l'impression que certaines pages sont imprimées dans le mauvais sens, soyez assurés que tout ceci est voulu et programmé par la doublette aux commandes ! On trouve d'ailleurs des planches où la perspective est parfois inversée, où les deux protagonistes se font face, comme dans un jeu de miroir. Le procédé est parfait pour alimenter le sentiment d'étrangeté, antichambre de l'horreur, qui va exploser au fil des numéros. C'est que Norton et le père Brown ont vécu des événements traumatisants dans leur vie, et on peut en dire autant de Clara, autre intervenante majeure du récit (sans oublier la psychiatre qui suit Norton). La jeune fille est une membre des forces de l'ordre de Gideon Falls qui, au départ, ne veut pas croire à l'histoire de la grange. Mais ce qui va lui tomber sous les yeux bousculera ses certitudes et la poussera dans un jeu de piste dont le lecteur se sortira pas indemne. Gideon Falls est donc une série difficile à cerner. Drame humain, plongée dans une folie qui n'en est pas forcément une, enquête et science-fiction humaniste, c'est un peu de tout ceci, et plus encore, qui fait la richesse d'un titre exigeant et artistiquement abouti. L'intégrale chez Urban Comics comprendra deux gros tomes à 39 euros chacun, dans un grand format luxueux, dont la maison d'édition est désormais coutumière. Un des plaisirs à peine coupables de la rentrée. 


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LE MYTHE DE L'OSSUAIRE DE LEMIRE ET SORRENTINO : DES MILLIERS DE PLUMES NOIRES


 Au départ, c'est l'histoire d'une rencontre. Deux jeunes filles fort différentes mais qui vont devenir les meilleurs amies du monde : Trish est orpheline et elle est passionnée de littérature fantastique et fantasy, Jackie (Jacqueline) de son côté vit avec une mère célibataire qui court les hommes pour exister, et possède plus ou moins les mêmes penchants littéraires. Si la première cité arbore un look bien sage, la seconde a les cheveux courts, un piercing dans le nez et des airs de garçon manqué. En tous les cas, l'entente va être rapidement à la limite du fusionnel. Pas seulement parce qu'elles sont capables ensemble d'écrire et d'inventer des récits et des jeux de rôle qui mettent en scène leurs obsessions artistiques, mais tout simplement parce qu'elles semblent se compléter en terme de caractères. D'ailleurs, à moins d'être complètement naïf, on comprend très vite que derrière cette amitié forte se cache quelque chose d'autre, un sentiment pas forcément partagé mais qui existe, au moins de manière unilatérale. Une relation qui ne pourra jamais être assumée mais qu'il serait stupide de ne pas remarquer. Nous sommes comme toujours avec Jeff Lemire face à l'enfance ou l'adolescence… et forcément le changement. Rien ne peut rester tel quel, l'évolution fait partie de l'ordre naturel de l'existence, surtout quand on est à un âge où fatalement on est destiné à évoluer fortement. Si pendant des années les deux jeunes filles vont écrire, fantasmer, jouer, s'emporter et rêver, l'entrée au lycée sera forcément vécue comme le moment charnière où les certitudes commencent à se désagréger. C'est l'époque des premières fêtes, des garçons qui commencent à vous draguer, des passions qui s'affinent. Trish ne parvient pas à accepter tout cela; pour elle, il était clair que la relation avec son amie était d'ordre exclusive et que rien ne pouvait venir s'interposer entre toutes les deux. Du coup, quand elle la voit en train de répondre aux avances d'un garçon bien plus âgé qu'elle, elle ne peut s'empêcher de blesser Jackie par les mots et de ressentir à nouveau un sentiment d'abandon qui ne la quitte jamais vraiment. Une dispute éclate et plus tard, ce sera même un baiser maladroit, qui ne fera qu'empirer les choses. Et à partir de cet instant, Trish ne reverra plus jamais Jackie. D'ailleurs, personne ne la reverra plus jamais.


Tout cela sent bon le renouveau du filon horrifique dans la bande dessinée américaine, et comme souvent, c'est chez Urban Comics que ça se passe. Après The nice house on the lake, la mythologie que déploient Jeff Lemire et Andrea Sorrentino est vraiment des plus fascinantes. Des milliers de plumes noires s'achève un peu comme le volume sorti le même jour, Le Passage. C'est-à-dire que le lecteur n'aura pas forcément toutes les clés en main, ou pour être plus clair, ne lira pas une solution et une morale définitives, assénées lourdement par un scénariste tout heureux d'avoir atteint la fin de son raisonnement. Ici, il est impossible de déterminer s'il s'agit d'une happy end ou au contraire si c'est le désespoir total qui l'emporte. Disons que les deux derniers épisodes de cette mini série en cinq parties sont différents des autres parce qu'on quitte la route un peu plus balisée du rapport entre les deux amies, l'enquête et le mystère de la disparition de l'une d'entre elles, pour plonger vraiment dans le fantastique, quelque chose qui ressemble beaucoup d'ailleurs à Gideon Falls, une des séries précédentes des deux artistes à l'œuvre aujourd'hui. On découvre comme la création d'un univers parallèle, dont on ne connaît pas très bien les connexions avec le nôtre et dans lequel Trish et Jackie sont appelées (peut-être) à se retrouver. Trish est un personnage qu'on devine tourmentée, fait de subtilité, d'amères défaites, mais animée par la volonté de poursuivre la lutte. Elle est accompagnée par une ombre qui ne la quitte jamais; elle semble entendre des voix; et surtout; que sont vraiment ces plumes de corbeaux qui tombent, non pas dans un silence profond, mais en émettant une sorte de grincement, comme celui de petits os qui entreraient en contact. Des corbeaux qui sont également présents dans Le Passage, tout comme cette vision d'horreur, cette apparition dotée d'un masque qui semble attendre la jeune femme de l'autre côté (de quoi, d'ailleurs ?). Alors oui, la réalité est vraisemblablement qu'il va falloir continuer à lire, c'est-à-dire à dévorer les prochaines propositions de l'auteur canadien pour développer le Mythe de l'ossuaire. Autant dans Le Passage l'unité d'espace et de temps imposait le choix logique d'un roman graphique, à lire tout d'une traite, autant ici le nombre de personnages qui intervient et le changement de situations géographiques rend pertinent la décision d'opter pour une mini série. Et revenir sur l'art de Sorrentino finit par être complètement redondant :tant chacune de ses œuvres montre à quel point il est capable de malaxer, pervertir et transformer le matériau de départ, pour en faire quelque chose qui ne ressemble à rien d'autre si ce n'est sa propre vision de l'art. La sensation est qu'il travaille beaucoup à partir de photos mais qu'il sait littéralement explosé ensuite le réalisme, à travers des visions cauchemardesques, un contraste poussé à son paroxysme et bien sûr le travail sur les couleurs de Dave Stewart, qui ici magnifie la noirceur omniprésente. On soulignera aussi quelques pages qui semblent se répondre, dans leur construction, entre le tout début et la toute fin de l'ouvrage. Comme un parcours, une trajectoire, qui guide le lecteur de la réalité à son négatif. On peut se sentir perdu, mais surtout fasciné. 






LE MYTHE DE L'OSSUAIRE DE LEMIRE ET SORRENTINO : TOUT COMMENCE AVEC LE PASSAGE


 Jeff Lemire, encore et toujours. Il faut dire qu'Urban Comics a pris la décision récemment de consacrer chaque mois éditorial à un auteur en particulier, qui est mis en avant sous la forme de plusieurs publications nouvelles, s'ajoutant à celles déjà présentes au catalogue. Le mois d'avril 2023 était donc l'occasion idéale pour parler du canadien, puisque outre l'histoire des petits vampires de Little Monsters (notre chronique de jeudi à lire ici), nous retrouvons deux albums grand format de réelle qualité, qui permettent de plonger dans un nouvel univers horrifique instauré avec la collaboration du dessinateur italien Andrea Sorrentino, désormais partie intégrante d'un binôme ultra efficace et talentueux. Attention, il ne s'agit pas ici de l'horreur la plus décomplexée : ne vous attendez pas à voir des scènes chargées en hémoglobine et des intestins au soleil, nous sommes plutôt dans la suggestion, c'est-à-dire ce point de bascule où une situation en apparence banale commence à devenir angoissante, plonge le lecteur dans une interrogation quasi mystique, là où la peur nous assaille sans que nous soyons en mesure de comprendre véritablement pourquoi. Vous aimez par exemple les nouvelles de Guy de Maupassant, dont l'atmosphère transcende la nature même de l'épouvante, alors bienvenue chez Jeff Lemire, qui ressuscite un peu ce mécanisme dans ce qu'il a fini par appeler avec son dessinateur fétiche une forme "d'horreur existentielle". Tout cela commence avec un "roman graphique", Le Passage, suivi d'une première mini série (Des milliers de plumes noires). Le passage s'ouvre avec un épisode isolé qui fut offert aux États-Unis gratuitement dans le cadre du free comic book day de l'an dernier. On y retrouve un scénariste chargé de mettre au point une création inédite et qui est actuellement en panne sèche d'inspiration, et en retard de plus de deux semaines sur le travail qu'on lui a demandé de livrer. Il part alors s'installer dans une petite maison isolée, près d'une sorte de clairière loin de tout contact avec les autres. Sa situation sentimentale est assez floue; on devine qu'il est en train d'essayer de sauver son mariage et en même temps il a une relation extra-conjugale qui continue de le solliciter. Accompagné de son chien, le type tente tant bien que mal de se remettre à l'ouvrage, mais il fait la rencontre d'une sorte de double de lui-même, intégralement nu, apparition spectrale affublée d'un masque rouge inquiétant qui surgit au milieu de nulle part et le happe dans ce qui peut être interprétée comme une absorption, une dissolution de l'individu. C'est particulièrement dérangeant et ouvert à toute forme d'interprétation de la part du lecteur. Un petit épisode très efficace qui sert de mise en bouche éloquente pour tout ce qui va suivre.




Vient ensuite le tour du roman graphique à proprement parler, Le Passage (The Passageway en VO) de 95 pages. Il y est question d'un géologue du nom de John Reed, qui est dépêché sur une île perdue au milieu de nulle part, dans une atmosphère poisseuse et désolée, pour apporter son expertise au sujet d'un trou béant qui est apparu dans le sol. Quand on y jette une pierre, on n'entend pas l'impact qu'elle produit en heurtant le sol, ce qui indique soit une profondeur incommensurable soit un mystère assez inquiétant. L'île est déserte, il n'y a qu'un phare désormais éteint et qu'il faut réparer, et sa gardienne, une femme de peu de mots, un peu sauvage voire même disons-le franchement inquiétante. Le passé du géologue et teinté de douleur et de tragédie puisque dès les premières pages on apprend que sa mère s'est noyée un jour à la mer et qu'il fait des cauchemars en la revoyant, mais cette fois privée de ses deux yeux. Plus les pages se tournent plus le mystère grandit et un sentiment d'inconfort monte lentement, par petites touches, parfaitement amené grâce aux dessins d'Andrea Sorrentino, notamment des doubles pages audacieuses, avec une construction des planches qui fait exploser les cadres préexistants. Des corbeaux qui s'envolent peuvent ainsi constituer à travers leur étrange balai les onomatopées même qu'il produisent, ou encore le parcours du géologue sous terre épouse le regard du lecteur, qui va devoir se frayer un passage sur une double splash page. L'ombre est maîtrisé à merveille et il y a également de très belles teintes de gris, ce que nous devons probablement à Dave Stewart et sa science de la colorisation. Le récit est ramassé dans une durée de temps très limitée. On entre dans le récit juste à point pour  constater qu'il y a un problème dans la nature du sol, puis pour passer une nuit pas si tranquille que cela, et le lendemain la situation précipite ! Là encore, nous ne sommes pas dans l'horreur pure et dure; ne vous attendez pas à voir débarquer une créature suintante de sang ou un massacre à la tronçonneuse. Mais c'est l'ambiance, la terreur sourde qui se manifeste à plusieurs reprises qui fait que le lecteur est mis dans une position malaisante, du début à la fin. Ici aussi, chacun pourra trouver et tirer la leçon qu'il souhaite de ce qu'il va lire, sachant que l'univers que Lemire et Sorrentino ont décidé de mettre sur pieds n'en est encore qu'à ses premiers balbutiements et qu'il est pour le moment impossible de vraiment en cerner les petits détails. Nous pouvons déjà jouir de la peur diffuse qu'il parviennent à nous communiquer, c'est déjà beaucoup. D'autant plus que tout ceci est présenté dans un très bel écrin : un album grand format comme Urban Comics nous y a bien habitués ces temps derniers.






PRIMORDIAL : L'ODYSSÉE DES ANIMAUX DANS L'ESPACE DE LEMIRE ET SORRENTINO


 Puisqu'à nouveau les tensions entre les Etats-Unis et la Russie rythment notre quotidien, quoi de plus pertinent que de replonger dans la bonne vieille époque de la guerre froide, ou pour être plus précis, la course à l'espace? Dans les années 1950, les animaux servent déjà de cobayes, y compris pour ce qui est des mystères de la conquête spatiale. Là où il serait trop dangereux et encore incertain d'envoyer des hommes, une chienne ou des primates peuvent parfaitement faire l'affaire. Petit retour en arrière et récapitulatif pour ceux qui n'aiment pas l'histoire : En 1957, l'Union soviétique a lancé la fusée Spoutnik 2. À l'intérieur se trouvait Laika, la célèbre chienne, qui est devenue ainsi le premier être terrestre vivant à orbiter autour de la Terre. Malheureusement, le voyage de Laika n'est pas des plus transparents ni des plus déontologiques, comme le prouve le traitement cavalier qu'elle a reçu pendant le processus de préparation et, surtout, sa mort rapide après le lancement de Spoutnik 2. En 1959, ce sont cette fois les États-Unis qui lancent leur dernière fusée en date dans l'espace. À l'intérieur se trouvent deux singes nommés Able et Baker. Une fois encore, les animaux maltraités sont également morts dès qu'ils ont atteint l'espace. Ou tout du moins, c'est ce qu'on nous a raconté jusqu'ici. Car il y a ceux qui remettent en question la version officielle de l'histoire. En pleine guerre froide, alors que la course à l'espace entre les États-Unis et l'URSS devient de plus en plus cruciale, cela peut sembler assez étrange et inattendu que les deux principales puissances mondiales décident d'arrêter complètement leurs programmes spatiaux, du jour au lendemain. Beaucoup de temps et d'argent avaient été investis; il n'y avait aucune raison impérieuse de fermer les robinets. Et si quelque chose de grave, de déconcertant, qu'il vaudrait mieux cacher à l'opinion publique, avait fortement influencé cette décision? Amis complotistes, vous avez une heure pour répondre. Jeff Lemire emploie de son côté six épisodes pour donner sa version. Tout commence avec un flashback, et l'entrée en scène d'un certain professeur Donald Pembrook. Bardé de diplômes, le type est heureux d'être convoqué pour examiner les archives de la conquête spatiale. Il entrevoit alors un tournant dans sa carrière. Sauf que ce qu'on attend de lui, c'est juste de faire "le ménage" pour ne conserver que les outils éventuellement recyclables pour le gouvernement américain. La grosse désillusion. 


Au milieu de tant de documents inutiles, Pembrook trouve quelque chose qui retient son attention : c'est une disquette. Un enregistrement des signes vitaux des singes qui ont été envoyés dans l'espace. Le gouvernement américain a signalé à l'époque que les deux animaux étaient morts peu de temps après le lancement. Clairement, Pembrook n'est pas d'accord avec ce qu'il découvre : selon ces relevés scientifiques, les singes étaient encore vivants lorsque le vaisseau est entré en orbite. Le chercheur décide de passer quelques appels pour rapporter ce qu'il a découvert, mais ces coups de fil, loin de résoudre quoi que ce soit, ne font que soulever encore plus de questions. Le lendemain, alors que Pembrook se trouve devant l'immeuble où il travaille, un homme à l'allure mystérieuse s'approche de lui et lui demande de monter dans une voiture… un enlèvement en bonne et due forme, qui va l'amener à rencontrer une ancienne collaboratrice russe du projet Laika, qui s'était alors occupée avec amour de la malheureuse chienne perdue dans l'espace. Tous les deux vont devenir des cibles, car même s'ils en savent peu, c'est déjà beaucoup trop pour les services secrets et leurs objectifs de discrétion absolue. Pendant ce temps-là, le lecteur ébahi se rend compte que nos trois animaux sont bel et bien vivants, qu'ils ont acquis une forme de conscience inédite, qui leur permet de communiquer, et qu'ils cherchent le moyen de… rentrer sur Terre! Avec des influences assumées (au niveau de l'esthétique) comme 2001 : l'Odyssée de l'espace, Lemire et Sorrentino nous conduisent par la main à travers une œuvre de grande et de petite envergure à la fois. Il y a de grands concepts, des idées qui pourraient bien passer au dessus de la tête de pas mal de lecteurs, qui jouent avec notre compréhension de l'espace et du temps. Mais rien ne se superpose jamais à ce qui fait vraiment évoluer l'intrigue : son noyau émotionnel. Quelque chose d'aussi simple que les liens forts qui peuvent unir un chien et son maître. L'universel au service de l'intime. Des existences insignifiantes au service d'un album qui aborde l'immensité infinie de la réalité. Andrea Sorrentino nous séduit une fois de plus avec un travail exceptionnel. Des compositions de pages originales, une narration dynamique et un style très personnel; une fois de plus on remarque à quel point Lemire et lui se complètent à merveille. La capacité de l'italien à mélanger espionnage et science-fiction, dans une synthèse visuelle cohérente, est admirable et la lisibilité est toujours notable, même quand l'artiste tend à l'abstraction.  Mentionnons également la couleur du sensationnel Dave Stewart, qui permet à Sorrentino d'atteindre son potentiel maximum. Urban Comics nous fait le plaisir de publier Primordial dans un format oversized qui fait que nous profitons au mieux de cette beauté, qui à défaut d'apporter toutes les réponses, nous plonge dans les limbes délicieuses du mystère conceptuel de la réalité, et probablement, de la création artistique. 




BATMAN IMPOSTER : DERNIÈRE LECTURE AVANT "THE BATMAN"


 Il y a quelque chose de familier et en même temps de totalement différent, dès les premières pages de cet album. Si nous sommes bien plongés dans l'univers de Batman, rien ne ressemble à ce que nous sommes coutumier de lire. C'est que l'esthétique est ici bien plus proche du film à sortir en salle, que des comics actuels; d'ailleurs, même physiquement, ce Batman là ressemble avant tout à Robert Pattinson. C'est "un héros" plus fragile, plus instable, que celui capable de se mesurer à Darkseid ou d'emmener la Justice League dans des missions improbables. Il ne disparaît pas de manière surnaturelle devant les yeux du commissaire Gordon, mais utilise tout un système de poulies à travers la ville, pour se déplacer et assurer ses effets. De même, un réseau de motos est disséminé à travers Gotham, et c'est le moyen de transport privilégié qu'il emploie. C'est donc un Batman particulièrement urbain et tâtonnant qui nous est proposé, un homme qui depuis trois ans mène une croisade sans fin, qui semble porter quelques modestes fruits, mais qui l'oblige à se mettre en danger chaque nuit. Au point que lorsqu'arrive l'aube, son corps et son esprit sont parcourus par de nouvelles blessures, systématiquement. C'est d'ailleurs ainsi que s'ouvre Batman Imposter, lorsque la chauve-souris débarque chez la psychothérapeute Leslie Thompson, qui le connaît bien pour s'être occupé du jeune Bruce Wayne après l'assassinat de ses parents. Sérieusement blessé, il finit alors par être recueilli et soigné chez la thérapeute, qui découvre que sous le masque se cache son ancien patient. Dès lors, en échange d'une thérapie matinale tous les jours, elle promet de garder le secret de la double identité; une forme de petit chantage pas forcément inutile, puisque ce Batman là semble avoir sérieusement besoin d'ancrage et de repères. Le pire arrive lorsqu'une vague de meurtres inédite traverse Gotham. L'assassin n'est autre que Batman, comme démontré par les vidéos de surveillance, alors que les victimes sont d'anciens criminels qui ont échappé à la justice ou n'ont pas été suffisamment punis. On le sait tous, le Dark Knight ne tue pas, et pourtant les images parlent clairement. Cette fois les méthodes sont expéditives, et la ligne de démarcation est bel et bien franchie !



En fait, ce Batman là n'a pas réponse à tout, et on pourrait même exagérer en répliquant qu'il n'a de maîtrise sur rien. Quand il effectue une incursion pour obtenir des informations, il ne frappe pas assez fort la sentinelle de garde, qui peut donner l'alarme. Quand il trouve sur sa route une jeune et jolie inspectrice qui remonte la piste des nombreuses motos abandonnées dans Gotham (seul un milliardaire généreux comme... Bruce Wayne, pourrait se permettre de tels engins), il tente de l'attirer dans ses filets, mais en tombe amoureux, au point que c'est lui qui est pris au piège de cette relation. C'est un Batman obsédé et imparfait, un héros qui n'a pas encore les épaules assez larges pour assumer sa croisade, et d'ailleurs, l'absence de référents logistiques et aimants (comme le majordome Alfred, qui a cherché à se débarrasser du petit Bruce Wayne, dont le comportement était proprement hystérique) ou d'alliés dans la ville (le commissaire Gordon autrefois, mais lui aussi est "tombé" pour avoir collaboré avec le Dark Knight) en fait une âme perdue, solitaire, faillible au plus point. Mattson Tomlin (auteur de quelques films, pas tous brillants, comme le bien mauvais Project Power, Mother/Android, ou du scénario du Batman de Matt Reeves) a le mérite de trouver encore à dire sur le personnage, en le plaçant dans une situation de crise, esseulé, en humanisant ses faiblesses et ses doutes. L'ambiance est sombre à souhait, les ombres mangent littéralement la ville et les planches, et le découpage syncopé d'Andrea Sorrentino, qui joue des onomatopées, des petits détails pour souligner les chocs, le déséquilibre, à travers des contrastes paroxystiques, est grandement apprécié. Jordie Bellaire aux couleurs accentue encore ces effets chromatiques, et on est presque à la limite de la lisibilité, parfois, tant la lumière semble disparaître par endroits. L'imposteur, pendant ce temps, c'est celui qui ose faire ce que ce Batman là rêve probablement d'accomplir, sans jamais se permettre de franchir le pas. Il tue, il raisonne, il organise, c'est presque lui qui se comporte comme le Batman traditionnel, dans sa manière de garder un coup d'avance. L'imposteur c'est alors aussi cette version de Tomlin, ce Dark Knight soudain descendu de son piédestal, contraint à une psychothérapie matinale quotidienne, amoureux et malmené, ce Batman étrange, humain, avatar vulnérable mais non pas moins passionnant ou tragique.


 



JOKER THE KILLER SMILE

 


Ce n'est pas la première fois que le Joker est abordé sous l'angle de la thérapie, et des dégâts qu'il est capable d'infliger au psychiatre chargé de l'examiner. C'est même, pour résumer très sommairement ce qui est arrivé lors de la génèse du personnage à succès qu'est aujourd'hui Harley Quinn. Dans ce Killer Smile du toujours inspiré Jeff Lemire, le malheureux qui devient le jouet du détenu le plus dingo d'Arkham est un certain Ben Arnell. Très vite, le lecteur comprend que quelque chose ne tourne pas rond. Le Joker, qui expose son concept distordu du bonheur et des raisons de sourire, est suivi et "soigné" depuis combien de temps ? Même le thérapeute parait s'emmêler les pinceaux sur le sujet… Et puis chez lui, dans son aimante petite famille, Ben semble en difficulté, en proie aux cauchemars, et il croise la route d'un livre pour enfants très inquiétant… Tout ceci n'est que la partie visible de l'iceberg, la réalité étant bien plus sordide et solidement ancrée dans un délire terrifiant et poignant, qui va unir de manière morbide et meurtrière le patient et le médecin. L'ensemble est magnifié par l'italien Andrea Sorrentino, dont la complicité évidente avec Lemire fait encore une fois des merveilles. La complexité de la mise en page, l'habileté dans l'art de faire ressortir les détails, fragmenter la narration par de multiples trouvailles visuelles, tout ceci contribue à faire de cet album un des plus intéressants et ambitieux de cette rentrée Vf. Notons aussi que cette mini série publiée dans le Black Label de Dc (d'où le format inhabituel de l'objet) se termine par un appendice du nom de Batman : The smile killer, où cette fois il est question de la dérive psychologique d'un Batman qui n'en est peut-être pas un, simplement peut-être la sublimation distordue d'un être (Bruce Wayne) brisé durant l'enfance, pour avoir commis l'irréparable. Là encore c'est intrigant, effrayant, et ouvre un champ des possibles à en avoir le vertige.






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THE WAR OF THE REALMS : QUE VAUT WAR SCROLLS LE TITRE COMPAGNON

C'est maintenant une habitude consolidée; à chaque fois qu'un grand événement traverse l'univers Marvel, nous retrouvons également une série satellite à côté de la principale, qui présente plusieurs brefs récits nous permettant d'en savoir un peu plus sur les coulisses, ou quelques points de détail. War Scrolls, en l'occasion (War of the Realms), pour ce coup-ci. Sur les 4 propositions qui sont offertes aux lecteurs, c'est la première qui mérite vraiment d'être lue, car elle met en scène Daredevil et ses nouveaux pouvoirs. Comment a-t-il vraiment fait pour les acquérir... et bien il faut d'abord lire la Guerre des royaumes #3... ne cherchez pas, c'est comme ça!  On comprend que le diable de Hell's Kitchen est presque devenu un dieu, en tous les cas, il a acquis la possibilité d'observer ce qui l'entoure avec un regard divin. En outre, c'est à lui qu'il revient maintenant de gérer le pont arc-en-ciel, ce fameux Bifrost. On le retrouve en plein New York alors que le maire Wilson Fisk est attaqué par Malekith. Sans être exceptionnel, cela a au moins le mérite d'être très important pour tous les fans du personnage. Par Aaron et Sorrentino.


Nous retrouvons ensuite les amis de Thor, autrement dit The Warriors Three (par Trujillo et Lopez Ortiz). Ça castagne et pas grand-chose d'autre. Si vraiment il faut trouver un intérêt quelconque là-dedans, c'est la toute dernière planche, qui confirme que dorénavant Jane Foster a un rôle capital. Pour le reste ça n'a rien de folichon. Même chose pour Wolverine et le Punisher, qui font équipe (avec Ram.V et Cafu). Ces deux là ont fini par se trouver et on a l'impression qu'ils se respectent vraiment, presque comme les deux nouveaux meilleurs potes du monde. Cela dit, les quelques pages qui les mettent en scène sont assez anecdotiques et n'apportent rien de plus à ce que nous avons déjà parcouru. Enfin la note finale est consacrée à l'humour, avec Howard the Duck, qui est chargé de la nouvelle mission de retrouver un chien, qui s'est perdu dans New York, en plein milieu de la bataille qui fait rage. C'est à prendre au dixième degré et de toute manière, c'est très bref, donc c'est juste une petite parenthèse drôle (encore que...) et rien de plus. De Zdarsky et Quinones. 
Vous l'aurez compris, si vous avez décidé de faire l'impasse sur War Scrolls afin d'économiser quelques dollars, soyez d'ores et déjà rassurés, vous n'avez rien perdu.


Comment en est-on arrivé là,
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GIDEON FALLS TOME 1 : LA GRANGE NOIRE

La Genèse de ce Gideon Falls remonte aux études cinématographiques de Jeff Lemire, aussi infructueuses que frustrantes. Elles ont fini par convaincre l'auteur canadien de se lancer dans la bande-dessinée, pour raconter ses propres histoires. Parmi les tout premiers récits que Lemire avait inventés, il y avait celui mettant en scène un homme, fouillant parmi les poubelles de Toronto, pour dénouer les fils d'une étrange et complexe machination, à mi-chemin entre folie et théorie du complot. Cette œuvre n'a finalement jamais vu le jour, mais 20 ans plus tard elle ressurgit sous forme d'une nouvelle série mensuelle, en duo avec l'italien Andrea Sorrentino, déjà aperçu et grandement apprécié avec le même scénariste, sur Green Arrow et aussi Old Man Logan. 
Ici aussi nous avons un protagoniste qui ramasse de la petite ferraille, tout en pensant avoir mis la main sur une conspiration secrète. Sa psy fait tout pour le dissuader et le reconnecter à la réalité, mais lui est fermement convaincu que ce n'est pas seulement sa fantaisie qui parle. En parallèle, nous suivons l'arrivée du nouveau prêtre de la ville de Gideon Falls, le père Wilfred, qui vient prendre service en remplacement du précédent, décédé sans que nous sachions dans quelles circonstances. Cela a son importance, car il apparaît une nuit au nouveau venu, et le guide un champ de céréales au centre duquel se trouve une vieille grange, qui aura probablement un rôle central dans cette série. Bref, c'est très énigmatique, doté d'un potentiel immense, et il est vraisemblable que les prochains tomes apporteront leur lot de révélations inattendues. 



On appréciera grandement le travail de Sorrentino au dessin, qui continue de creuser dans une veine réaliste, s'inspirant de planches photographiques préalablement montées et remontées. C'est d'une beauté plastique évidente, oscillant entre noirceur et onirisme, avec en plus les couleurs magiques d'un certain Dave Stewart, un des meilleurs dans sa profession. 
Gideon Falls est donc une série difficile à cerner. Drame humain, plongée dans une folie qui n'en est pas forcément une, enquête et science-fiction humaniste, c'est un peu de tout ceci, et plus encore, qui fait la richesse d'un titre exigeant et artistiquement abouti.


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GREEN ARROW L'INTEGRALE CHEZ URBAN COMICS - TOME 1

S'il y a un bien un personnage qui n'a pas profité de l'arrivée des New 52, et a plongé d'entrée dans l'anonymat et la sécheresse d'inspiration, c'est de Green Arrow dont il s'agit. Alors que Oliver Queen connaît un succès honorable à la télévision, dans une série produite par Greg Berlanti pour le réseau CW (qui vise un public jeune et pas forcément habitué à lire les aventures de l'archer de Dc comics), sa série mensuelle, écrite par J.T.Krul puis Ann Nocenti s'est enfoncée dans le marasme le plus total, avec des aventures à la limite du lisible, et un héros sans le moindre charisme. Exit le Green Arrow grande gueule aux faux airs d'Errol Flynn dans Robin Hood, place à un jeune minet assez naïf et tête brûlée, et un univers narratif d'une platitude désolante. Seulement voilà, le docteur Jeff Lemire a été appelé au chevet de la créature, et le praticien a tout de suite trouvé le remède adéquat. En un seul épisode, Lemire change la donne et prend une toute autre direction, qui va s'avérer payante, et remettre Green Arrow sur le devant de la scène (qu'il quittera à nouveau dès le départ du scénariste canadien). D'emblée, le canadien introduit toute l'adrénaline et le mystère qui a fait défaut durant année et demie précédente. Oliver Queen a tout perdu, sa compagnie a été victime d'un rachat sauvage, et son mentor, l'ancien meilleur ami de son père décédé, est froidement abattu d'une flèche dans le dos, tiré à un building de distance, au moment précis où il s'apprêtait à faire au jeune homme d'importantes révélations sur son destin. Inutile de préciser qu'un tel modus operandi démontre que l'assassin n'ignore rien de la double identité de Queen junior, et qu'un duel d'archer s'amorce, sans concession. D'autant plus que les amis d'Oliver, son projet personnel (Q-Core), tout part en fumée dans une explosion dantesque, laissant Green Arrow plus seul que jamais, face à un adversaire dont il ignore tout. Nous autres lecteurs, nous ne tardons pas à voir débarquer Komodo, dont l'habileté et l'entraînement à l'arc semble surpasser celles de notre héros, au point de lui passer une rouste qu'il n'est pas près d'oublier. Ouch, ça fait mal. 

Ce n'était pourtant pas gagné d'avance, car Jeff Lemire n'est jamais aussi inspiré et efficace que lorsqu'il prend le temps de construire une ambiance intimiste, et qu'il plonge lentement dans les tréfonds de la psyché de ses personnages. Ici tout va très vite, et Lemire parvient dans les vingt premières pages à exposer clairement, ou à insinuer, tout ce qui va constituer son run à venir, avec les rebondissements, les nouveaux intervenants, et cette atmosphère si singulière qui doit beaucoup au dessinateur, à savoir l'italien Andrea Sorrentino. Celu-ci est un pur génie en puissance, qui fait tout par lui même, du layout à la couleur. Maîtrise totale du processus artistique, ce qui lui permet d'aller au bout de son délire, de son audace, et de faire exploser les yeux du lecteur avec des scènes proprement renversantes. La mise en page est nerveuse, saccadée, avec des cases puissantes et expressives qui s'alternent avec d'autres plus petites qui isolent un ou des détails, et les mettent au point comme autant de cibles visuelles qui viennent donner au public un indice ou un éclairage précis sur le déroulement de l'action. C'est pertinent puisque nous avons affaire à un archer, dont tout l'art repose sur la capacité à isoler sa victime et ses points faibles, pour viser et placer la flèche dans le mille. Bref, c'est du tout bon que de débuter l'Intégrale supposée, chez Urban Comics,  consacrée à Green Arrow, par ces épisodes. Qui disposent de surcroît de personnages au fort potentiel et nimbés de mystère, comme Komodo ou le Magus, qui va vous faire vous interroger, ou encore les secrets familiaux de la famille Queen, ici différents de la version télévisuelle, qui fait à coté une figure pâlichonne. Une manière fort réussie de crédibiliser un héros jusque là en perte de vitesse, et présentée lourdement (en parallèle) comme un jeune lourdingue et imbu de lui-même (limite crétin) sur les pages de la Justice League of America. Sombre, violent, adulte dans le ton, exigeant artistiquement, ce Green Arrow là est ce que l'archer a connu de mieux lors de la dernière décennie.


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GIDEON FALLS TOME 1 : LA GRANGE NOIRE

La nouvelle série de Jeff Lemire débarque dans quelques jours chez Urban Comics. Inutile de vous dire que va vous en toucher un mot, ça va de soi!
La Genèse de ce Gideon Falls remonte aux études cinématographiques de l'auteur, aussi infructueuses que frustrantes. Elles ont fini par convaincre le futur scénariste canadien de se lancer dans la bande-dessinée, pour raconter ses propres histoires. Parmi les tout premiers récits que Lemire avait inventés, il y avait celui mettant en scène un homme, fouillant parmi les poubelles de Toronto, pour dénouer les fils d'une étrange et complexe machination, à mi-chemin entre folie et théorie du complot. Cette œuvre n'a finalement jamais vu le jour, mais 20 ans plus tard elle ressurgit sous forme d'une nouvelle série mensuelle, en duo avec l'italien Andrea Sorrentino, déjà aperçu et grandement apprécié avec le même scénariste, sur Green Arrow et aussi Old Man Logan. 
Ici aussi nous avons un protagoniste qui ramasse de la petite ferraille, tout en pensant avoir mis la main sur une conspiration secrète. Sa psy fait tout pour le dissuader et le reconnecter à la réalité, mais lui est fermement convaincu que ce n'est pas seulement sa fantaisie qui parle. En parallèle, nous suivons l'arrivée du nouveau prêtre de la ville de Gideon Falls, le père Wilfred, qui vient prendre service en remplacement du précédent, décédé sans que nous sachions dans quelles circonstances. Cela a son importance, car il apparaît une nuit au nouveau venu, et le guide un champ de céréales au centre duquel se trouve une vieille grange, qui va avoir une grande importance dans cette série. 



Bref, c'est très énigmatique, doté d'un potentiel immense, et Lemire joue avec intelligence sur plusieurs tableaux. On ne sait pas s'il s'agit d'un album horrifique, mystique, qui évoque une conspiration politique... tout se mélange et l'atmosphère est lourde en secrets, avec des personnages dont on découvre peu à peu les liens qui les unissent, alors que se tisse une toile fascinante mais obscure.
On appréciera grandement le travail de Sorrentino au dessin, qui continue de creuser dans une veine réaliste, s'inspirant de planches photographiques préalablement montées et remontées. C'est d'une beauté plastique évidente, oscillant entre noirceur et onirisme, avec en plus les couleurs magiques d'un certain Dave Stewart, un des meilleurs dans sa profession. 
Ce Gideon Falls est à notre avis une des lectures les plus intrigantes de l'année. Qui est loin de dévoiler sa direction, sa visée, dans ce premier tome, qui sert avant tout d'exposition, et de création d'une atmosphère envoûtante, alors que la vérité est insaisissable, car trop stratifiée, complexe, pour être mise en évidence. Gideon Falls, ne cherchez pas, vous n'aurez pas les clés de la ville si facilement. 


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GIDEON FALLS #1 : NOUVEAU TITRE ENIGMATIQUE PAR LEMIRE ET SORRENTINO

La Genèse de ce Gideon Falls remonte aux études cinématographiques de Jeff Lemire, aussi infructueuses que frustrantes. Elles ont fini par convaincre l'auteur canadien de se lancer dans la bande-dessinée, pour raconter ses propres histoires. Parmi les tout premiers récits que Lemire avait inventés, il y avait celui mettant en scène un homme, fouillant parmi les poubelles de Toronto, pour dénouer les fils d'une étrange et complexe machination, à mi-chemin entre folie et théorie du complot. Cette œuvre n'a finalement jamais vu le jour, mais 20 ans plus tard elle ressurgit sous forme d'une nouvelle série mensuelle, en duo avec l'italien Andrea Sorrentino, déjà aperçu et grandement apprécié avec le même scénariste, sur Green Arrow et aussi Old Man Logan. 
Ici aussi nous avons un protagoniste qui ramasse de la petite ferraille, tout en pensant avoir mis la main sur une conspiration secrète. Sa psy fait tout pour le dissuader et le reconnecter à la réalité, mais lui est fermement convaincu que ce n'est pas seulement sa fantaisie qui parle. En parallèle, nous suivons l'arrivée du nouveau prêtre de la ville de Gideon Falls, le père Wilfred, qui vient prendre service en remplacement du précédent, décédé sans que nous sachions dans quelles circonstances? Cela a son importance, car il apparaît une nuit au nouveau venu, et le guide un champ de céréales au centre duquel se trouve une vieille grange, qui aura probablement une grande importance dans cette série. Bref, c'est très énigmatique, doté d'un potentiel immense, et il est vraisemblable que les prochains épisodes apporteront leur lot de révélations inattendues. 
On appréciera grandement le travail de Sorrentino au dessin, qui continue de creuser dans une veine réaliste, s'inspirant de planches photographiques préalablement montées et remontées. C'est d'une beauté plastique évidente, oscillant entre noirceur et onirisme, avec en plus les couleurs magiques d'un certain Dave Stewart, un des meilleurs dans sa profession. 
Ce Gideon Falls #1 n'est pas le numéro d'introduction le plus fou ou explosif de l'histoire des comics, mais c'est assurément un petit trésor de mécanisme diabolique que nous vous recommandons, car doté d'une véritable ambition artistique et gardant dans sa manche des cartes qu'on devine de poids. La suite, please. 


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OLD MAN LOGAN TOME 1 : DU LOGAN BRUT ET SAUVAGE AVEC JEFF LEMIRE ET ANDREA SORRENTINO

A l'heure où Wolverine est de retour (si la chose vous a échappé, je ne vous dirai rien de plus, vous découvrirez cela en Vf dans un semestre) c'est sa version du troisième âge qui fait l'honneur de la review du jour, avec un album librairie disponible chez Panini.
Old Man Logan, donc. Et non, je ne parle pas de ce mutant griffu que Charles Soule a transformé en statue d'adamantium dans un final pathétique et indigne de la longue carrière du personnage. Je parle paradoxalement du vrai Wolverine. Celui que les anciens lecteurs comme moi, de l'époque Lug et Semic, appelaient simplement Serval. Sauvage, animalesque, une force de la nature qu'il ne faut surtout pas déranger. Pas un directeur d'école ou un éducateur à la cool qui dispense des conseils zens. Une bête féroce et un homme, tout simplement, l'un étant indissociable de l'autre. Et si ce Wolverine là est de retour, c'est parce qu'en fait, il ne s'agit pas tout à fait de l'ancienne version récente, mais du Old Man Logan que nous avions retrouvé à l'occasion des Secret Wars. Jeff Lemire ne dément pas ce que nous savons de lui, à savoir qu'il n'a pas son pareil pour rendre attachant un héros, ou un individu des plus communs, en quelques pages et deux trois idées phares. Ici, il ramène notre vieux Logan en plein Times Square, et ses souvenirs remontent peu à peu à la surface. Pas assez vite pour éviter le contact avec la police et d'éviter de s'enfuir comme un criminel, mais suffisamment pour que le lecteur comprenne bien ce qui se passe sous ses yeux, et à quel point les réjouissances vont être savoureuses. Comme vous le savez probablement si vous avez dévoré le Old Man Logan de Mark Millar, le héros a vécu des heures tragiques dans ce qui apparaît pour nous comme un futur hypothétique. A son époque, les vilains de l'univers Marvel ont fini par s'entendre, et se débarrasser de tous les redresseurs de torts qui leur barraient la route. Pire encore, le griffu a trucidé ses compagnons d'armes X-Men, victime d'un subterfuge horrible escogité par Mysterio, le maître des illusions. Wolverine avait fini par fonder un foyer, trouver l'amour et avoir deux enfants, et pour préserver ce fragile équilibre au sein d'un quotidien pourtant difficile et sordide, il avait décidé de ne plus sortir les griffes, de renoncer définitivement à se battre, quitte à encaisser les pires humiliations, comme de voir son propre fils molesté sous ses yeux. Mais à force de contenir et d'intérioriser toute cette violence, l'animal qui sommeille en lui depuis toujours n'attendait que le bon moment pour rugir, et bondir.

La goutte d'eau qui fait déborder le vase, ce sont les enfants et petits enfants de Bruce Banner (Hulk donc) qui en sont la cause, dans ce futur, en massacrant la famille de Logan. Une fois revenu en arrière, à notre époque donc, Wolverine (la version agée bien sûr) n'a qu'une seule obsession en tête, faire payer tous ceux qui sont responsables de son état, avant que l'inévitable ne se produise. Il part donc sur les traces de ceux qu'il convient de passer par les griffes, avant que le futur ne dégénère en ce qu'il a connu. Oui mais voilà, ce dernier est-il déjà écrit, est-ce vraiment inéluctable? Et des héros comme Steve Rogers, Hulk (Amadeus Cho) ou Kate Bishop, vont-ils lui prêter main forte, ou l'arrêter dans croisade vengeresse?
Nous lisons là une excellente série, d'autant plus que c'est Andrea Sorrentino qui officie aux dessins. Bref, des pages expressionnistes, vivantes, violentes, agressives, qui explosent la rétine et suintent l'adrénaline par chaque case, avec un découpage cahotique et nerveux. Sorrentino nous épate et transcende le story-telling avec une utilisation extrême des contrastes, en assimilant les onomatopées et la structure même de ses vignettes au récit en soi. Une leçon magistrale. Une scène de toute beauté, en début de parcours, avec le Old Man Logan qui se retrouve face à son "moi" du passé, figé pour l'éternité dans l'adamantium, rend tout à coup le plus bel hommage possible au destin funèbre d'un héros trop vite disparu, et sans panache. 
Un Logan dérouté, qui comprend peu à peu que ce monde là n'est pas le sien, et que les personnages qu'il rencontre peuvent être différents de ce et ceux à quoi il s'attendait (Amadeus Cho par exemple). Même chose quand l'archer le plus célèbre de la maison des idées s'avère être Kate Bishop (une Hawkeye ici vraiment bien campée par Lemire) ou Captain America un héros usé et presque grabataire, loin du Steve Rogers forever young de la légende...
On se surprend à penser qu'il s'agit là probablement de la meilleure aventure de Wolverine publiée depuis le début du  XXI ° siècle, ce que nous voulions tous lire un jour, sans plus oser l'espérer. Jeff Lemire a remis tous les compteurs à zéro, a su comprendre et mettre en scène la véritable essence d'un héros par trop dénaturé, et il bénéficie de l'aide graphique d'un artiste émergent, dont le talent est indéniablement stupéfiant. Si avec tout ceci vous hésitez encore, je rends mon tablier et me consacre au jardinage, tiens. Old Man Logan est simplement très recommandé (au moins le tome 1). 



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