THE ROCKETFELLERS : CHRONIQUE FAMILIALE FUTURISTE AVEC TOMASI ET MANAPUL


Proposer une saga familiale venue du futur, c’est finalement tenter un exercice d'équilibrisme plombé par un cahier des charges imposé : il faut à la fois susciter l’émerveillement et préserver une forme d’intimité. Si vous êtes un familier des Quatre Fantastiques, vous devez avoir une idée de ce que je veux dire. Avec The Rocketfellers, Peter J. Tomasi et Francis Manapul relèvent le défi avec un vrai savoir-faire… mais sans toujours parvenir à en exploiter tout le potentiel. Dès le premier épisode, le lecteur est happé sans détour. Pas de longue mise en place : une famille du XXVe siècle surgit dans notre présent, contrainte de fuir son époque pour survivre grâce à un programme de protection temporelle. L’idée est simple, efficace, et immédiatement accrocheuse. Tomasi distille les informations avec justesse, esquisse ses personnages sans les noyer sous les détails, tandis que Manapul leur insuffle une présence presque instinctive, tant son trait capte les émotions avec naturel. Au passage, on en perd un assez vite, avec le sacrifice de la grand-mère pour que le reste de la joyeuse troupe puis prendre la poudre d'escampette dans le passé. Et il faut bien le dire : graphiquement, la série impressionne. Manapul confirme tout le talent déjà hautement apprécié sur The Flash. Son découpage est fluide, son sens du mouvement évident, et sa manière de jouer avec le rythme de lecture (notamment dans les transitions entre les cases) apporte une vraie richesse à l’ensemble. Les scènes d’action sont dynamiques, lisibles, mais ce sont peut-être les instants plus calmes qui marquent le plus, tant ils sont traités avec finesse. Sur le principe, tout fonctionne. Une famille en exil, des poursuivants venus du futur, des mystères en suspens, et une technologie avancée (un chien robot bon à tout faire) qui vient perturber le quotidien le plus banal. Pourtant, une fois l’élan initial passé, la série semble hésiter sur la direction à suivre. Et on finit par (presque) s'ennuyer.



Le récit s’attarde en effet longuement sur des scènes de vie domestique. L’idée n’est pas mauvaise en soi : montrer comment des réfugiés temporels s’adaptent à notre monde pouvait donner lieu à des moments touchants ou décalés. Mais ici, ces passages prennent une place disproportionnée. Choisir un sapin de Noël qui finit par devenir "envahissant", gérer les interactions avec le voisinage ou observer les petites manies de chacun (Rodney, le papy en grande forme pour son âge, que toutes les dames âgées du quartier convoitent), voilà qui finit par ralentir considérablement le récit, sans toujours apporter de réelle profondeur. Pendant ce temps, l’intrigue principale avance à petits pas. Les éléments les plus intrigants (une menace venue du futur, liée à un œil conservé avec soin par le père de famille) ou les secrets encore enfouis restent en retrait, et on se demande si on va finir par avoir toutes les clés avant le fin du tome 1 (spoiler : non, on nous les promet pour le tome 2). Le merveilleux est là, en filigrane, mais il peine à s’imposer. Certains personnages secondaires, comme la chasseuse cybernétique lancée à la poursuite de la famille, laissent entrevoir des développements ambitieux mais noyés dans un océan de possibilités et pas assez explicités. Richi, le fils, vole quant à lui de la cryptomonnaie à deux milliardaires psychopathes, qui envoient ses hommes pour le punir, le tout dans un épisode foutraque mais sympathique. Là encore, on a l'impression que le récit choisit d'avancer masqué, qu'on explore surtout les marges, plutôt que d'aborder le sujet de fond. Soyons positifs, The Rocketfellers demeure une lecture agréable, portée par une équipe créative solide et un univers qui ne manque pas d’idées. Mais là où l’on espérait une grande aventure de science-fiction, riche et dépaysante, on se retrouve souvent face à une chronique familiale légèrement décalée, sympathique mais trop sage. Dans un marché déjà saturé où les nouveautés perdent leur attrait dès la seconde ou troisième semaine de mise en place, il va vraiment falloir croiser les doigts pour cette parution, qui a un vrai capital attachant mais tarde à s'en servir.


Sortie ce vendredi chez Urban (Indies)

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LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : LE PETIT MAIRE


 Dans le 219e épisode de son podcast, Le bulleur présente Le petit maire, album que l’on doit au scénario conjoint de Laurent Turpin et Olivier Berlion, qui en signe les dessins aussi, un ouvrage édité chez Les Arènes BD. Cette semaine aussi, le podcast revient sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :


- La sortie de l’album Cécile la shérif que l’on doit à Victor Coutard pour le scénario, Walter Guissard pour le dessin et c’est publié aux éditions Casterman


- La sortie de l’album Le match du siècle que l’on doit au scénario de Julie Billaut, au dessin de Sébastien Piquet et c’est paru aux éditions Dupuis


- La sortie de l’album La gosse, adaptation que fait Cati Baur du récit autobiographique de Nadia Daam, un ouvrage sorti aux éditions Rue de Sèvres


- La sortie du premier tome prévu sur deux d’On était des anges, titre que l’on doit au duo Anne-Caroline Pandolfo au scénario et Terkel Rijsberg au dessin pour un album publié chez Dargaud


- La sortie de l’album Chagrin où le scénariste Rodolphe revisite l’ouvrage de Balzac Peau de chagrin, il en confie le dessin à Griffo pour un album sorti aux éditions Glénat


- La réédition de Jinx, album que signe Brian Michael Bendis et qui est publié aux éditions Delcourt.

 



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THE GOON : RETOUR À LONELY STREET AVEC ERIC POWELL


Attention, cet album n'est pas vraiment aussi unique qu'on pourrait le croire sur la couverture. L’édition française de la série The Goon publiée en 2019 sera normalement (à vous de jouer, les lecteurs) articulée en deux volumes. The Goon, Retour à Lonely Street, c'est toutefois une manière parfaite pour découvrir un univers, un humour, un style, des personnages qui semblent être des caricatures grossières mais s'avèrent très attachantes dès qu'on apprend à les connaître. Et surtout, cette sortie s’impose d’abord comme une grande réussite visuelle. En revenant à un style plus caricatural, moins photoréaliste (vous avez lu la biographie sur Fredric Wertham ?), Eric Powell peut évoluer dans un territoire graphique qu’il maîtrise parfaitement. Des monstres gluants mais finalement si idiots qu'il ne sont pas très dangereux, des individus abjectes mais si barrés qu'on peut en rire plutôt que d'en avoir peur, le menu répond au cahier des charges avec brio. Ce nouvel titre marque d’ailleurs le retour du personnage après plusieurs années d’absence. À l’occasion du vingtième anniversaire de la série, Powell a relancé son héros sous la bannière de son propre label, Albatross Funny Books, avec la volonté affichée de revenir aux racines de sa série. L’objectif était simple : retrouver cet humour étrange, tordu et souvent excessif qui a fait le succès de son Goon. Le résultat est à la hauteur de la promesse. Dès les premières pages, The Goon revient dans sa ville (un retour au bercail dans la ville sans nom) et découvre que ses efforts passés pour nettoyer les rues n’ont pas suffi. Truands, monstres et autres nuisibles ont rapidement repris leurs habitudes. Frankie, son fidèle acolyte, entreprend alors de dresser la liste des individus qu’il faudra corriger. Autant dire que les occasions de bagarres spectaculaires et de gags violents ne vont pas manquer !



L’un des grands talents de Powell réside dans sa capacité à équilibrer tous les éléments qui composent l'univers de The Goon. Les dialogues pétillent d’esprit et de malice (souvent avec des sous entendus explicites), les situations absurdes s’enchaînent à un rythme soutenu, et l’humour surgit aussi bien dans les répliques que dans les gags visuels. Powell possède un sens du timing comique redoutable : il sait exactement quand placer une punchline ou un détail graphique capable de déclencher le rire. Les gamins sont de petits adultes coquins et bagarreurs, les ennemis sont aussi menaçants que finalement ridicules et défaits à coups de bourre-pif bien sentis. Ils apparaissent d'ailleurs à la fin des épisodes, avant d'être présenté au début du suivant, sous forme de flashback qui explicite leurs jeunesses et leurs traumas, censé expliquer ce qu'ils sont devenus et pourquoi ils sont aussi méchants (ou pathétiques). Baby Galaad, la goule au cerveau pois chiche, Vinnie le vampire qui se venge de toute la frustration engrangée dans son enfance, Sethi la momie qui s'avère être une malédiction pour qui croise sa route, ou encore Bedon Baffreur. The Goon remonte la chaîne alimentaire et ça cogne dur, à chaque étape. Côté artistique, Powell démontre une maîtrise impressionnante de son trait et des noirs qu’il pose avec une précision instinctive. Les contrastes sculptent les visages, épaississent les ombres et donnent à chaque planche une densité particulière. Au fil des épisodes, l’artiste s’autorise également quelques libertés : il change d’outils, modifie ses textures, expérimente différentes ambiances. Le plaisir de dessiner est palpable, et on en prend plein des mirettes. La mise en couleur, réalisée avec Rachel Cohen et Brett Parson, achève de transformer l'album en bijou. Les teintes installent une atmosphère macabre et légèrement poisseuse, sans jamais alourdir les planches. Le grotesque inhérent au dessin de Powell demeure intact, mais la couleur renforce encore cette impression d’étrangeté inquiétante qui flotte sur l’ensemble. C'est beau, divertissant et flippant. Au fait, réduire The Goon à ses bagarres grotesques et à ses plaisanteries, c'est passer à côté de l’essentiel. Sous son apparence de comédie monstrueuse, la série possède également un véritable cœur. Powell a déjà prouvé par le passé qu’il pouvait transformer cet univers burlesque en récit profondément émouvant lorsque l’histoire l’exige. The Goon est vraiment une œuvre difficile à classer. C’est à la fois du polar, de l’horreur, de la comédie… et en fait c'est unique, inclassable, violent, tordant. Vous devriez essayer, son petit monde est ici accessible et jubilatoire.



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BATMAN LE DERNIER HALLOWEEN : JEPH LOEB ET UN HOMMAGE CHORAL À TIM SALE


 Revenir à un classique constitue toujours une entreprise risquée. Dans les comics, les suites tardives oscillent souvent entre hommage sincère et opération nostalgique un peu trop calculée ou servile. Batman : Le dernier Halloween n’échappe pas à cette règle. Après Un long Halloween et Amère Victoire, deux récits devenus des références du mythe Batman, Jeph Loeb se retrouve face à un défi redoutable : replonger dans un univers adoré des fans, mais sans la présence de Tim Sale, dont le style graphique avait largement contribué au triomphe passé. Dès les premières pages, l’album tente de renouer avec la mécanique qui faisait la force du récit original : une enquête criminelle qui s’étire au fil des fêtes du calendrier, une galerie de suspects familiers et une atmosphère de polar gothique. L’intention est claire. On retrouve Gotham dans ses habits nocturnes, ses complots, ses familles mafieuses et ses super-vilains aux agendas concurrents. Sur le papier, tous les ingrédients semblent réunis pour prolonger la formule qui avait fait le succès de la série. Mais très vite, quelque chose coince. L’intrigue progresse lentement, parfois même on ne sait pas si elle progresse (!), au point que l’on se demande de quoi il est vraiment question ce coup-ci. Les épisodes accumulent les scènes d’action, les confrontations et les détours narratifs, sans que l’enquête elle-même gagne véritablement en tension. Un long Halloween construisait patiemment un puzzle criminel dont chaque pièce trouvait sa place, Le dernier Halloween donne parfois l’impression de déplacer les pièces sans trop savoir quelle image finale doit apparaître. Holiday supprimait ses cibles, ici le criminel les blesse, grièvement même, mais l'impact n'est pas le même. Le récit privilégie aussi davantage a bagarre que ses prédécesseurs. Les combats de rue ou les incursions musclées à Arkham prennent régulièrement le pas sur les dialogues et la dimension policière du récit. Or, l’une des forces du diptyque original résidait justement dans son approche quasi noire du mythe de Batman, où les affrontements physiques restaient secondaires face aux intrigues criminelles et aux jeux d’influence entre les différents clans de Gotham.



La construction du mystère pose également problème. Le scénario multiplie les suspects et les conspirateurs, mais sans toujours nous expliquer leurs motivations ni leurs rôles respectifs. Là où Un long Halloween proposait une intrigue complexe mais finalement lisible, cette nouvelle enquête finit par devenir confuse, et surtout moins captivante. Les révélations manquent d’impact, et certains rebondissements apparaissent presque prévisibles. Les rappels et les clins d’œil au passé se multiplient : situations familières, personnages réutilisés, motifs narratifs recyclés (Enrico Marini s'en sort avec brio)… À petites doses, ce genre d’écho peut renforcer la cohérence d’un univers. Mais à force de répéter certaines idées, le récit donne parfois l’impression de ressasser ses propres souvenirs plutôt que de raconter une histoire véritablement nouvelle. Le traitement de certains personnages illustre bien cette difficulté à renouveler la formule. Harvey Dent, par exemple, occupait une place centrale dans Un long Halloween. Ici, son rôle paraît étonnamment réduit, presque passif, alors que son évolution criminelle semblait promettre une implication bien plus importante dans les affaires de Gotham. À l’inverse, d’autres figures surgissent, participent brièvement à l’action, puis disparaissent sans laisser de trace. On sera aussi triste pour le commissaire Gordon, dont le fils James Jr; est enlevé très rapidement et sert de premier étage à la fusée narrative, et dont la femme a décidé de le quitter, fatiguée de passer la dernière soirée de l'année à attendre que son mari daigne rentrer à la maison, sans parler de Solomon Grundy ou de justiciers encapés. Reste la partie graphique, qui constitue probablement l’aspect le plus intéressant du projet. La disparition de Tim Sale en 2022 a profondément marqué les lecteurs et le processus de fabrication de la série. Plutôt que de chercher un remplaçant unique, Loeb a choisi de confier chaque épisode à un dessinateur différent : la série devient alors un hommage collectif à Sale. Le résultat est forcément hétérogène, mais rarement décevant. Certains artistes livrent des pages particulièrement marquantes, et chacun apporte sa sensibilité propre, de Marini à Scalera, de Samnee à Sienkiewicz, en passant par Risso, Cloonan, que du bon ! Bref, Batman : Le dernier Halloween laisse une impression mitigée. L’album n’est jamais franchement mauvais, et il contient même quelques moments réussis, mais il peine à retrouver la magie des récits qui l’ont précédé. Par contre, Urban Comics nous gâte vraiment, avec une très belle édition, papier au grammage richissime, et plusieurs dizaines de pages de bonus pour s'immerger dans la réalisation de ces onze numéros. Les 36 euros ne sont pas dépensés en vain et l'objet mérite qu'on l'applaudisse.



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SILVER SURFER REQUIEM : RETOUR EN MARVEL PRESTIGE CHEZ PANINI


 Nous avons abordé, il y a quelques jours, la sortie de La mort du Silver Surfer, chez Panini. L'éditeur repropose aussi, dans sa collection luxueuse Marvel Prestige, l'autre mort moins canonique du personnage, et beaucoup plus réussie. Personne n'est éternel, pas même qui est habitué à sillonner le cosmos sur une planche de surf argentée, investi du pouvoir cosmique. Le Silver Surfer est un des êtres les plus nobles (et puissants) de l'univers Marvel, depuis son "sacrifice" utile pour sauver sa planète natale de Zenn-La, à savoir offrir ses bons et loyaux services à Galactus, quitte à lui désigner pour prochain repas des mondes qui n'ont rien demandé, eux. Dans cette aventure intitulée Requiem, le héraut le plus célèbre du dévoreur de planètes est atteint d’un mal incurable, d’une sorte de cancer qui s’étend sur sa peau argentée et ne lui laisse que quelques semaines à vivre. Le docteur Richards, des 4 Fantastiques n’y peut rien, ni aucune autre sommité scientifique. L’idée de départ est donc des plus simples : un être aux pouvoirs hors du commun se heurte à la plus banale des engeances mortelles, ce même cancer qui avait fini par terrasser Captain Marvel dans une autre œuvre de légende, que vous avez tous sur vos étagères. Une histoire émouvante et adulte, qui met aux prises un grand héros sans peur et presque sans reproches, qui a toujours triomphé de toutes les épreuves, et qui doit fatalement se rendre à l’évidence : la maladie et la mort réclameront leur tribut, quoi qu’il dise ou fasse. De la rencontre avec Spiderman, pleine de retenue et d’émotions, au règlement d’un conflit entre deux races d’aliens si proches et pourtant si pleines de haine envers le voisin, le Surfer vit ses ultimes jours dans l’espoir d’illuminer et d’aider une dernière fois ses semblables. On fait donc le grand écart entre des moments intimistes (la douleur de la famille Richards de voir que rien n'y fait, aucune cure ne peut être envisagée, ou bien le splendide cadeau de Peter Parker pour l'anniversaire de Mary-Jane, avec la complicité d'un Surfer touchant et généreux) et space opéra d'envergure (au point que le Surfer devienne une sorte de dieu pour les mondes où il intervient, et fait cesser un conflit séculaire). Avant, cela va de soi, un dernier retour auprès de la bien aimée de toujours, Shalla Bal, et des pages poignantes, tristes, poétiques.



On retrouve beaucoup, sous la plume de Straczynski, de cette naïveté, cette innocence qui caractérisaient les fondamentaux mêmes du personnage tel que dépeint par Stan Lee. Le Surfer est un un philosophe optimiste, toute création est bénie à ses yeux, et il sillonne les immensités du vide, qui pour lui sont toujours pleins. D'espoir, de beauté, là où nous, nous ne voyons rien. Ici le discours n'est pas noyé dans des dialogues pleins d'emphase, mais au contraire le scénariste va à l'essentiel, cherche le sentiment véritable, la drame humain, et ne se complait pas dans la science fiction grandiloquente ou dans le chemin de croix redondant. Tout en conservant un recul admirable sur l'emploi de situations de facilité pour guérir les maux de ce monde, comme nous le remarquons bien dans l'épisode où apparaît Spider-Man. Bien entendu, ce Requiem est truffé de références bibliques, christiques, jusqu'à son final, qui transcende l'existence et le sens du Silver Surfer, pour en faire quelque chose de plus, un phare qui illumine et réchauffe les cœurs et indique la voie. Un ouvrage absolument somptueux, présenté ici dans une collection à la hauteur pour ceux qui aiment beaux objets et dessins mis en valeur. Tout ceci grâce au talent du croate Esad Ribic. Sa peinture est discrète, suggère autant qu'elle montre. L'ensemble paraît régulièrement baigné dans une sorte de patine laiteuse, avec des couleurs crépusculaires et frugales, et il se dégage des pages un Silver Surfer aussi élégiaque que fantomatique, une sorte de spectre à la droiture morale et au courage exemplaire. L'artiste joue avec dextérité des possibilités de l'histoire, entre moments de tensions cosmiques (le troisième épisode) et le drame intime des personnages bouleversés (l'ouverture et la conclusion). C'est d'ailleurs plus l'emploi de la lumière qui magnifie l'essentiel des scènes, que de la couleur véritablement. Il s'agit certes d'une histoire à part, hors continuité, mais rêver d'un meilleur hommage pour le départ définitif d'un héros aussi singulier n'aurait pas été possible. Une leçon de narration et d'illustration, qui bat la sortie précédemment évoquée à plate couture. 


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BATMAN DEADPOOL : ACTE DEUX POUR LE CROSSOVER MARVEL DC CHEZ URBAN COMICS


 Les crossovers entre éditeurs ont rarement bonne presse. On les soupçonne volontiers d’être avant tout des opérations commerciales, conçues pour attirer les collectionneurs et faire sonner le tiroir caisse. La rencontre entre Batman et Deadpool (deuxième round, le premier est à lire ici) ressemble bien à ça, dans le fond : d’un côté, la star incontestée de DC ; de l’autre, le trublion le plus bavard de Marvel. Deux univers qui, en théorie, n’ont aucune raison de se croiser. Et pourtant, ce genre d’expérience exerce toujours une certaine fascination. Le plaisir ne vient pas seulement de l’histoire, mais de la collision en elle-même : le lecteur sait parfaitement que ces héros appartiennent à deux compagnies rivales, et cette conscience donne à l’ensemble une dimension presque méta. Autant dire que Grant Morrison était un candidat idéal pour orchestrer ce type de rencontre improbable. Le type aime ça, quitte à en sembler pédant et appliqué. Le récit commence de manière volontairement déroutante. Batman semble mener une enquête… puis se retrouve grièvement blessé, avant que l’histoire ne reparte comme si de rien n’était. Deadpool, lui, comprend très vite que quelque chose cloche. Quand on a l’habitude de parler au lecteur et de briser le quatrième mur, on développe un certain flair pour les réalités qui déraillent. Entre deux plaisanteries (dont un gag sanglant où Batman rend à Wade Wilson ses jambes fraîchement arrachées, mais qui vont vite repousser) les deux héros tentent de comprendre ce qui leur arrive. Très vite, l’aventure prend un tour franchement surréaliste. Batman et Deadpool se découvrent prisonniers d’un cauchemar manipulé par Cassandra Nova, personnage cher au scénariste. L’intrigue est volontairement minimaliste, mais Morrison compense par un sens aigu du dialogue et du rythme. Le contraste entre le sérieux imperturbable de Batman et l’énergie de Deadpool fonctionne à merveille. Les échanges fusent, pleins d’ironie et de références, même si les pages défilent sans donner la sensation de fournir une histoire qui rentrera dans les anthologies. On se divertir, jusqu’à un clin d’œil savoureux à l’époque Amalgam : Bruce Wayne ressort d’un puits de Lazare sous les traits de Darkclaw. Souvenirs, souvenirs…



Sur le plan esthétique, l’album est porté par le talent de Dan Mora. Le dessinateur s’impose depuis quelques années comme l’un des artistes les plus dynamiques des comics de super-héros, et il confirme ici tout le bien que l’on pense de lui. Son trait énergique donne une vraie ampleur aux scènes d’action, tandis que les passages les plus étranges prennent une tournure hallucinée. Les couleurs d’Alejandro Sánchez apportent éclat et lisibilité, c'est du bon boulot, assurément. L’album propose également plusieurs histoires courtes qui multiplient les rencontres entre personnages des deux univers, tout comme c'était le cas dans le premier fascicule (vendu avec son coffret chez Urban, pour ranger aussi le second). Constantine croise ainsi le Doctor Strange dans un récit à l’atmosphère mystique, joliment mis en images mais finalement assez anecdotique. D’autres associations, comme celle de Harley Quinn avec Hulk ou celle de Ms. Marvel avec Static, peinent à convaincre et donnent parfois l’impression de remplir le cahier des charges sans savoir quoi dire. On peut sourire, si on est indulgent. Voilà tout (et en plus, je n'aime pas Amanda Conner, son style, j'entends. Voilà, c'est dit). Une histoire sort quand même du lot : la rencontre entre Nightwing et Laura Kinney. Écrite par Tom Taylor et dessinée par Bruno Redondo, elle raconte en quelques pages une mission simple (retrouver la jeune Gabby dans les égouts de Gotham) qui se transforme en un moment de complicité inattendu entre les deux héros. Le récit prend le temps de souligner ce qui les rapproche : le sens du devoir, l’envie d’aider les autres, et cette idée que la famille ne se limite pas toujours aux liens du sang. Court, efficace, touchant. En gros, Batman / Deadpool c'est carrément ce que l’on pouvait attendre d’un tel projet : un délire pour les fans, parfois absurde, souvent drôle, et visuellement réussi. Du coup ce double crossover parvient à dépasser le simple statut d’opération commerciale. Sans le faire entrer dans la légende, ne boudons pas non plus son côté sympatoche. 



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OLDIES : LES ÉTRANGES X-MEN ET LES JEUNES TITANS


 Les (étranges) X-Men et les Jeunes Titans demeure l’un des crossovers les plus emblématiques des années 1980, et sans doute l’un des plus ambitieux (et réussis). À la manœuvre, deux poids lourds : Chris Claremont au scénario et Walter Simonson au dessin. Autant dire que la rencontre entre les mutants de Marvel et les protégés de DC ne relevait pas du simple gadget éditorial, mais d'une envie d'épater les lecteurs. L’album s’ouvre aux confins du cosmos, près du Mur Source, où le mystérieux Metron disparaît après avoir tenté de percer l’énigmatique barrière. Son absence laisse le champ libre à Darkseid, qui met aussitôt en œuvre un plan d’envergure. Grâce à de l’énergie psychique qu’il siphonne à distance, il cherche à matérialiser une puissance bien précise : celle du Phénix. À l’Institut Xavier, les X-Men sont alors confrontés à des visions troublantes de Jean Grey, morte à ce stade de leur histoire. Cyclope, Tornade, Wolverine, Colossus, Diablo et Kitty Pryde partagent les mêmes rêves inquiétants. Au même moment, à New York, les Jeunes Titans vivent une expérience similaire : Raven est hantée par l’image d’un oiseau de feu cosmique, tandis que Starfire reconnaît immédiatement la signature du Phénix. Peu à peu, le récit confirme une idée pas si bizarre à l'époque : les deux équipes évoluent dans le même univers, sans jamais s’être croisées auparavant. C'est le même principe quand Superman croise Spider-Man, aventure bientôt rééditée chez Urban Comics, par ailleurs. Ici, la rencontre n’a rien d’une bataille rangée. Claremont évite habilement l’écueil du combat gratuit entre héros, à l’exception d’un affrontement éclair provoqué par un malentendu (là encore, un classique du genre). La véritable menace vient des Parademons et de Deathstroke, encore souvent appelé le Terminator à l’époque. Son duel avec Wolverine constitue d’ailleurs l’un des sommets du volume : brutal, nerveux, efficace. Ils ne sont pas là pour vider une bière, mais pour en découdre sans pitié.



Lorsque Darkseid parvient à invoquer le Phoenix en exploitant l’énergie des X-Men, l’enjeu prend une ampleur cosmique. Le tyran d’Apokolips, massif et pierreux comme rarement, ambitionne de transformer la Terre en une nouvelle version de son monde infernal avant de s’attaquer à New Genesis. L’idée d’associer deux entités dominées par la noirceur est bien vue et place les héros dans une situation périlleuse et émotivement assez problématique (Scott Summers risque de vriller, et les parents de Jean aimeraient qu'on cesse de les tourmenter avec le destin de leur fille). L’album, assez généreux par rapport à un simple fascicule de passage, multiplie les péripéties sans toujours laisser à chaque personnage l’espace nécessaire pour exister pleinement. Claremont parvient néanmoins à offrir à presque tous un moment significatif. L’amitié spontanée entre Kitty Pryde et Beast Boy apporte une touche de fraîcheur (et suscite la jalousie de Colossus), tandis que quelques interactions plus légères, comme le baiser improvisé de Starfire pour comprendre la langue de Colossus (dans tous les sens du terme), détendent l’atmosphère. La résolution du problème repose sur une idée simple mais cohérente avec l’esprit des deux séries : unir les forces psychiques de Xavier et de Raven pour submerger le Dark Phoenix sous un flot d’émotions positives. L’influence de Cyclope sur l’entité cosmique s’avère décisive, et le retournement final, qui voit Darkseid précipité vers le Mur Source, offre une conclusion spectaculaire, qui n'est bien entendu pas un clap de fin définitif pour celui qui reviendra, encore et encore, ennuyer les héros DC.  Graphiquement, Walter Simonson livre une prestation impressionnante. Il orchestre une distribution pléthorique avec une grande lisibilité. Son trait énergique s’adapte aussi bien aux mutants qu’aux Titans, et l’on perçoit çà et là l’influence de George Pérez sur les séquences consacrées aux jeunes héros. Les scènes cosmiques, en particulier, bénéficient d’une ampleur visuelle remarquable, avec un lettrage et des effets sonores qui sont également typiques des œuvres de ce bon Walt. En gros, l’album séduit surtout par son parti pris narratif. Il ne cherche ni à justifier longuement la coexistence des deux univers ni à multiplier les clins d’œil appuyés et le fan service à volonté. Il raconte une histoire dense, animée par une vraie conviction touchante. L’apparition du Phoenix déchaîné, encore chargée du poids émotionnel de sa disparition, confère au récit une dimension presque tragique. L'ensemble conserve une énergie communicative. Ce one-shot n’a pas vocation à fonder une continuité durable, et c’est sans doute ce qui fait sa force. On y retrouve deux éditeurs majeurs qui ont envie de partager leurs mythologies, pour le simple plaisir des lecteurs, et engranger tout de même un petit paquet de dollars, au passage. En France, le grand format chez Lug, 20 francs pour 64 pages, représente une bouffée de nostalgie capable de terrasser les plus sensibles des collectionneurs ou lecteurs au long cours. 


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THE ROCKETFELLERS : CHRONIQUE FAMILIALE FUTURISTE AVEC TOMASI ET MANAPUL

Proposer une saga familiale venue du futur, c’est finalement tenter un exercice d'équilibrisme plombé par un cahier des charges imposé :...