RESURRECTION MAN : LA RÉSURRECTION D'UN PERSONNAGE QU'ON N'ATTENDAIT PLUS


 Certains récits de fin du monde misent tout sur le spectaculaire. It's Armaggedon time, baby !  Et puis il y a ceux qui prennent ce décor comme un simple point de départ pour explorer des questions autrement plus vertigineuses (et bizarrement, intimistes). Avec Resurrection Man, Ram V appartient clairement à la seconde catégorie. Sous l’apparence d’un récit cosmique, il livre avant tout une méditation sur l’amour. Ce qui, dans un univers où la mort est une formalité administrative, relève presque de la provocation. Pourquoi aimer ou s'attacher, puisque rien ne dure forever ? Au centre du dispositif, Mitch Shelley, alias Resurrection Man (logique), continue de défier les lois les plus élémentaires de la condition humaine : chaque mort est suivie d’un retour, accompagné d’un nouveau pouvoir en lien avec les modalités du décès, comme si l’existence n’était pour lui qu’une succession de variations sur un thème morbide. Un concept que Ram V choisit de détourner avec une idée à la fois simple et imparable : que se passe-t-il lorsque cet homme, condamné à recommencer, décide enfin de s’arrêter ? De vivre une vie entière. De s’attacher. D’aimer. Le récit s’ouvre ainsi sur une fin, celle d’un homme entouré des siens, prêt à mourir. Pour de vrai. Une anomalie, presque une hérésie pour un personnage qui n’a jamais eu droit au repos des braves. Et c’est dans cet interstice que notre histoire trouve sa voix : dans la tension entre un destin cyclique et le désir profondément humain d’y échapper. L’amour, ici, n’est pas un simple moteur narratif, mais une forme de résistance. À partir de ce point d’ancrage, le récit se déploie en cercles concentriques, multiplie les allers-retours temporels et les variations de ton. Une menace cosmique se profile, non pas tant pour détruire l’univers que pour en effacer jusqu’à l’existence même. La nuance donne presque le vertige. Ram V s’aventure alors sur un terrain résolument métaphysique, questionne la mémoire, l’identité, la trace laissée par les êtres et, surtout, ce qu’il advient de l’amour lorsque plus rien n’a jamais existé. Le lecteur, lui, s'assure qu'il lui reste un peu de paracétamol. 



C’est là que l'album peut diviser. Car à force de privilégier une approche conceptuelle, parfois volontairement tortueuse, le scénariste met ponctuellement à distance le plaisir immédiat de lecture. La narration se fragmente, les enjeux se dérobent, et le lecteur doit accepter de lâcher prise, au risque de se sentir tenu à l’écart. Une démarche cohérente avec le propos, certes, mais qui demande un certain abandon et un peu de patience. Les comics qui doivent être cool, offrir du divertissement, être accessibles à tous, n'ont pas grand chose à voir avec les choix de Ram V. En contrepoint, la dimension émotionnelle demeure étonnamment solide. Le récit oppose ainsi deux visions de l’amour : l’une, lumineuse, fondée sur le lien et la transmission ; l’autre, déformée par la violence et la domination, incarnée par une figure antagoniste issue des ténèbres de l’Histoire. Car oui, ce Resurrection Man là est bien le frère de Vandal Savage, et c'est d'une lutte fratricide primordiale que tout le reste est né. Ou presque. Le contraste n’a rien de subtil, mais il donne au récit une ossature claire, presque nécessaire face à la complexité du reste. Visuellement, Anand RK accompagne cette ambition avec une classe singulière. Il joue sur des contrastes marqués entre des figures humaines, parfois esquissées, et des structures abstraites d’une précision presque froide. Les couleurs de Mike Spicer accentuent cette dualité, tandis que le tout baigne dans une ambiance indouiste, avec notamment un logo qui n'est pas sans rappeler une certaine croix dont il conviendrait de taire le nom. Croix qui n'est que l'avatar mortifère et haineux d'une autre représentation hindouiste. Tout n’est pas parfaitement fluide, ni totalement accessible (loin de là), et l’on sent donc parfois le récit préférer l’idée à l'explication. Mais il en reste quelque chose de fascinant : une œuvre qui, derrière ses effets de manche conceptuels, cherche sincèrement à interroger ce qui nous définit. Et qui rappelle, au passage, que même dans un univers où l’on ressuscite à l’infini, l'amour et la singularité de chaque individu ont encore un sens et un attrait. 



SPIDER-MAN NOIR : CINQUANTE NUANCES DE NOIR AU FORMAT POCHE


 Vous souhaitez tout récupérer de Spider-Man Noir, et vous ne souffrez pas d'une vue défaillante ? Le format pocket de Panini est fait pour vous, et vous offre un véritable cours particulier en quatre étapes, pour la modeste somme de dix euros. Spider-Man Noir débute par un diptyque réussi, revisitation du mythe de Peter Parker, plongé dans une Amérique des années 1930 où la misère sociale le dispute à la corruption généralisée. Autant dire que les bons mots du Tisseur sont restés coincés sur Terre-616. Le récit s’ouvre sur un New York crépusculaire, gangrené par les inégalités et tenu d’une main de fer par Norman Osborn, ici chef mafieux plus brutal que stratège. Peter, encore adolescent, y grandit auprès d’une tante May engagée, presque militante insoumise, et voit son existence basculer après la mort de son oncle Ben. La fameuse morsure d’araignée est vite expédiée et le confronte à l'occulte. Choix original, peut-être trop désinvolte, toujours est-il que ce Spider-Man-là ne plaisante pas : il cogne, il chute, et il doute, souvent. Dans Illusions perdues, David Hine (sur un sujet et un monde imaginé par Fabrice Sapolski) privilégie les trajectoires humaines à l’escalade spectaculaire. Le résultat est dense, tendu, et surtout incarné. Ben Urich devient un journaliste brisé, miné par ses propres démons, tandis que Felicia Hardy s’impose en figure trouble, à la fois magnétique et dangereuse. Entre tenancière d'un bar et maquerelle chic, notre cœur balance. Même les seconds rôles bénéficient d’un traitement soigné, tous adaptés à cette ambiance de polar noir où chacun cache plus qu’il ne montre. Graphiquement, Carmine Di Giandomenico impose une atmosphère étouffante. Les planches sont chargées, les ombres omniprésentes, et la ville semble constamment sur le point de s’effondrer sur ses habitants et de suffoquer dans la crasse. Du coup, le texte et la couleur, dans ce format, ne sont pas toujours très lisibles passée la quarantaine. Vous voilà avertis. La seconde partie, Les Yeux sans visage, radicalise encore plus le propos. L’intrigue se complexifie, les enjeux se durcissent, et le récit s’aventure sur un terrain franchement dérangeant. Un Doctor Octopus grimé en savant monstrueux (Frankenstein Vs Stephen Hawkins) y mène des expériences inhumaines, dans un contexte où le racisme et les dérives idéologiques ne sont jamais édulcorés. L’ensemble gagne en ambition, même si la multiplication des sous-intrigues nuit parfois à la lisibilité. C'est en tous les cas une belle manière de jouer sur une partition connue, tout en adoptant un instrument inédit, et les huit épisodes forment un tout séduisant et bien troussé.



Si nous sommes sincèrement enthousiastes à l’idée de relire les deux premiers arcs narratifs, les choses se gâtent quelque peu par la suite. À commencer par les numéros suivants, qui viennent s’insérer dans la grande tapisserie du Spider-Verse. Autrement dit, notre version Noir rencontre d’autres Hommes-araignées du multivers. Sur le papier, la nécessité ne sautait pas aux yeux, mais, comme vous le savez, le Spider-Verse a depuis acquis ses lettres de noblesse sur grand écran, et il faut bien, dès lors, montrer patte blanche. L’occasion nous est donnée de voir à l’œuvre une version étrange du Mysterio, de découvrir ce que devient une Felicia Hardy cruellement défigurée quelques pages auparavant, mais aussi de recroiser la route du Peter Parker à six bras, sans oublier une sorte de version steampunk du Shocker. Le tout se déroule sur fond de Seconde Guerre mondiale sur le point d’éclater et de tentative des nazis de s’installer sur le sol américain. Nous en arrivons ensuite à une série de cinq épisodes, sobrement intitulée, une nouvelle fois, Spider-Man Noir, et publiée à l’origine en 2020. Cette fois, c’est Margaret Stohl qui s’occupe du scénario et, il faut bien le dire, les raisons de se laisser emporter par une histoire assez peu intéressante sont rares. Il y est question du vol d’un bijou très particulier, arraché à une serveuse du bar The Black Cat, ce qui contraint notre Spider-Man des années 1930 à prendre le chemin de l’Europe (puis de Babylone) en compagnie de la sœur de la victime. S’ensuit un double parcours, entre vengeance et compréhension des enjeux, qui se révèle bien plus complexe que prévu et se termine en mythologie et ésotérisme brouillon. Je vais être très honnête : cette partie m’a toujours fait bâiller, littéralement. Hormis les dessins de Juan Ferreyra, que je trouve particulièrement dynamiques et tout à fait adaptés à ce type de récit (son style s’inscrivant d’ailleurs dans une forme de continuité avec celui de Di Giandomenico avant lui), le reste est aussi vite lu qu’oublié. Dommage, car le personnage est fascinant et, au vu de la qualité graphique de ces pages, on aurait rêvé de quelque chose de bien plus pertinent et spectaculaire. Au final, un contenu qui alterne le très bon et le plus dispensable, mais pour un prix toujours aussi réduit. C’est là l’un des grands atouts de cette collection, qui se permet en outre le luxe d’aller séduire (même débaucher) des lecteurs habitués à d’autres formes de bande dessinée.



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LE LIVRE SANS NOM (CHEZ SONATINE COMIX) TOMES 1 ET 2


 Je réside à Nice, alors je peux vous le garantir : il existe des villes qui attirent les touristes. Et puis il y a celles qui attirent les ennuis. Santa Mondega appartient sans conteste à la seconde catégorie. Dans ce trou perdu où la morale a la même importance qu'on lui attribue généralement dans la famille Sarkozy, les cadavres s’accumulent avec une régularité presque industrielle, et commander un verre peut s’avérer être la pire décision de votre vie. Avec l’adaptation en bande dessinée du Livre sans nom, publiée chez Sonatine Comix, l’univers culte du Bourbon Kid change de médium sans perdre son ADN. Et c’était loin d’être gagné. Car transposer en images ce cocktail explosif de polar, de fantastique, de violence outrancière et d’humour noir relevait du numéro d’équilibriste sans filet. Bonne nouvelle : les deux premiers tomes s’en sortent avec les honneurs, et quelques éclaboussures de sang au passage. Ouf, la transposition n'a pas connu le funeste destin des parents de Dick Grayson ! Tout commence donc, comme il se doit, dans un bar mal famé (interlope, pour les fans de lexique). Le Tapioca, établissement où l’on sert des verres aussi dangereux que les clients qui les commandent, devient le théâtre d’une entrée en matière particulièrement musclée. En quelques pages, le ton est donné : ici, la mort est expéditive, brutale, et presque banale. Au cœur de ce chaos, on découvre une figure devenue mythique : le Bourbon Kid, tueur insaisissable dont la réputation tient autant de la légende urbaine que du cauchemar éveillé. Le récit ne tarde pas à élargir son horizon. Une relique mystérieuse, des moines pas franchement pacifistes, des enquêteurs obstinés (avec une pointe de X-Files) et toute une galerie de personnages plus ou moins recommandables (un sosie d'Elvis Presley complétement foutraque) viennent enrichir une intrigue qui assume pleinement son goût pour la démesure et le grotesque. Le scénario avance à vive allure, multiplie les points de vue et les situations improbables, sans jamais perdre de vue son objectif principal : divertir et sortir du lourd.



Ce qui frappe surtout, c’est la capacité de l’adaptation (signée Koe') à conserver la sensation de chaos maîtrisé qui faisait le sel des romans. L’ensemble fonctionne comme une sorte de film d’action halluciné, où les références pop et les clins d’œil s’entrechoquent dans un joyeux désordre. On passe d’une fusillade à une discussion absurde, d’un mystère ésotérique à une scène de pure brutalité, avec une fluidité qui confine à l’évidence. Du coup, Tarantino ou pas Tarantino ? Le mystère demeure sur l'auteur de l'histoire de base (qu'on nomme Anonyme) qui reste une chimère de la pop culture mondiale, une des dernières (Banksy vient de se faire griller, probablement). Côté dessins, le choix d’un noir et blanc très contrasté peut surprendre dans un premier temps. Le trait, nerveux, parfois presque rugueux, demande un léger temps d’adaptation. Mais rapidement, ça finit par le faire. Le parti pris esthétique renforce l’atmosphère poisseuse de Santa Mondega, accentue le carnage et donne aux scènes d’action une intensité presque suffocante. Je vous le dis en passant, je suis loin d'être un fans des mangas et des codes graphiques inhérents. Du coup, juger autrement le boulot de Yello qu'avec ces quelques lignes serait malhonnête. Ce n'est pas ma tasse de thé, mais ce n'est pas pour autant un thé désagréable, promis.  Les deux premiers tomes posent ainsi des bases solides. Ils installent un univers, présentent une galerie de personnages hauts en couleur (et souvent en hémoglobine), et lancent une aventure suffisamment intrigante pour donner envie de poursuivre la lecture. Et ça fuse de partout, c'est drôle, grinçant, dérangé, impossible de s'ennuyer. Voilà un univers aussi excessif que jubilatoire où le grotesque flirte en permanence avec le tragique. Une coolitude qui fait des envieux et s'adresse, à priori, à tous les publics possibles. 

Sortie aujourd'hui du tome 2 !



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LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : DIPLOMATIE CLANDESTINE


 Dans le 220e épisode de son podcast, Le bulleur vous présente Diplomatie clandestine, album que l’on doit à Hubert Maury, un ouvrage édité chez Glénat dans la collection 1000 feuilles. Cette semaine aussi, le podcast revient sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :


- La sortie de l’album Les enfants de Chatom, adaptation par Cyrille Pomès d’un roman jeunesse signé Thomas Lavachery pour un ouvrage sorti aux éditions Rue de Sèvres


- La sortie de l’album Bascoulard que l’on doit à Frantz Duchazeau, un ouvrage paru aux éditions Sarbacane


- La sortie de l’album Tout mais pas Beyrouth que l’on doit au récit de Mathieu Diez que met en dessin Jibé et qui est sorti aux éditions Delcourt dans la collection Encrages


- La sortie de l’album Pour quelques miettes de pain que l’on doit à Kasia Babis paru aux éditions des Aventuriers d’ailleurs


- La sortie de l’album Un été loin des hommes que l’on doit au duo de scénaristes Fabienne Blanchut et Catherine Locandro, au dessin de Thomas Campi et c’est sorti aux éditions Dargaud


- La réédition de Jean Doux et le mystère de la disquette molle aux éditions Delcourt, un ouvrage signé Philippe Valette qui retrouve le chemin des rayonnages à l’occasion des 40 ans de la maison d’édition.



 
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THE NEW FRONTIER : LE BIJOU DE DARWYN COOKE EN URBAN NOMAD


 Avec DC : The New Frontier, Darwyn Cooke signe bien plus qu’un simple récit alternatif. On pourrait être tenté, au départ, de voir en cet ouvrage un simple exemple d'Elseworlds, ces histoires qui réinventent les héros DC en marge de la continuité. Mais très vite, on comprend que le terme est réducteur, voire castrateur. Cooke ne détourne pas l’univers DC : il le reconstruit, avec une cohérence et une ambition rares. Son projet est limpide : replacer les super-héros dans un monde qui ressemble enfin au nôtre. Ici, le temps s’écoule normalement, les personnages vieillissent, et les événements historiques s’intègrent naturellement au récit. La guerre froide, la peur du communisme ou encore la conquête spatiale ne sont pas de simples décors : ce sont des faits et des courants qui influencent directement les trajectoires des héros. Cette ancrage dans le réel donne au livre une épaisseur étonnante, sans jamais alourdir la lecture, bien au contraire. Ce qui fait la force de The New Frontier, c’est d'ailleurs cet équilibre. L’œuvre adopte les codes visuels et narratifs des années 1960, mais elle les regarde avec la lucidité et la malice d’aujourd’hui. Cooke n’idéalise pas le passé : il en montre aussi les tensions, notamment à travers les questions raciales ou la paranoïa politique. Pour ne rien gâcher, la galerie de personnages est impressionnante. Les figures emblématiques côtoient des héros plus discrets, dans une construction chorale particulièrement maîtrisée. Pourtant, malgré cette richesse, le récit reste clair, jamais confus. Cooke sait où il va, et il y emmène le lecteur avec brio. Parmi tous ces protagonistes, certains se détachent naturellement, notamment Hal Jordan, Barry Allen et J’onn J’onzz, dont les parcours incarnent à eux seuls le passage d’un monde à un autre.



Car The New Frontier raconte avant tout une transition. Celle qui mène de la fin de l’âge d’or, marqué par la disparition progressive de la Justice Society, à l’émergence d’une nouvelle génération de héros. La formation de la Justice League devient alors le symbole d’un renouveau, porté par un élan collectif. Ce qui impressionne, au fond, c’est la manière dont Cooke parvient à réconcilier deux visions souvent opposées. Il retrouve le sens du merveilleux propre aux comics d’autrefois (l’aventure, la science-fiction, l’héroïsme) tout en y ajoutant une vraie maturité. Là où beaucoup d’œuvres modernes cherchent à déconstruire le mythe, lui choisit de le reconstruire, avec intelligence et sans cynisme. Et puis il y a le dessin ! Le trait de Cooke, à la fois épuré et expressif, évoque autant l’animation classique que les grands noms du comic book. Chaque planche respire, chaque scène semble en mouvement. L’ensemble possède une élégance rare, qui renforce encore le plaisir de lecture. On a perdu un artiste immense, et on s'en rend compte cruellement, en relisant cette aventure inoubliable. Au final, The New Frontier s’impose comme une œuvre à part. À la fois hommage et réinvention, fresque historique et récit de super-héros, le livre réussit à embrasser tout l’univers DC avec une clarté remarquable. On y croise des dinosaures, les Losers, les grandes figures de DC Comics, parfois en désaccord (Superman et Wonder Woman), parfois dans une version crépusculaire ou au contraire pleine d'espoir (Flash). Une lecture fluide, riche, et surtout profondément vivante, qui rappelle à quel point ces personnages peuvent encore raconter quelque chose de fort lorsqu’ils sont entre de bonnes mains. Et si vous n'avez jamais osé vous aventurer dans ce pavé qui peut être intimidant au premier abord, sachez que la modeste somme de 14 euros suffira pour tout récupérer d'un coup, dans la collection Nomad d'Urban Comics. Un format plus petit, certes, mais une opportunité de plus pour ajouter un bijou à votre bédéthèque. 




LES ÉVADÉS D'ALCATRAZ : FUITE IMPOSSIBLE ?


En 1962, trois hommes s’évadaient de la prison la plus célèbre des États-Unis, et disparaissaient aussitôt dans les brumes de la baie de San Francisco. Depuis, le mystère n’a jamais cessé d’alimenter les fantasmes. Avec Les Évadés d’Alcatraz, publié chez Delcourt, Christopher Cantwell et Tyler Crook prennent ce point de départ bien connu et choisissent une voie autrement plus intéressante que la simple reconstitution : et s’ils avaient survécu ? Dès les premières pages, le ton est donné. Frank Morris et Clarence Anglin ne sont pas des héros romantiques, mais des fugitifs épuisés, méfiants, et déjà rattrapés par une liberté qui ressemble bizarrement à une autre forme d’enfermement. Recueillis sur le continent, ils dépendent d’une mystérieuse intermédiaire, aussi opaque que déterminée, qui les entraîne dans une fuite en avant où chaque kilomètre parcouru semble les rapprocher un peu plus du désastre. Fuir, est-ce une si bonne idée ? Christopher Cantwell confirme ici son talent pour les récits tendus et psychologiques. Il privilégie les silences, les regards en coin et les dialogues sous pression. Les échanges entre Frank et Clarence, contraints de coopérer sans jamais réellement se faire confiance, constituent le cœur battant du récit. L’un est froid, calculateur, presque clinique ; l’autre conserve une forme de naïveté qui confine à l’inconscience. Une dynamique fragile, toujours au bord de l’implosion. D'autant plus que le frangin de Clarence est mort noyé durant l'évasion… du moins, c'est ce qu'on nous raconte, dans un premier temps.



La vraie réussite du scénario tient dans son idée directrice : sortir d’Alcatraz ne signifie pas être libre. Traqués par les autorités, hantés par leurs propres choix, les personnages évoluent dans un monde où chaque rencontre peut devenir fatale. L’enquête menée en parallèle par les forces fédérales, discrète mais méthodique, renforce cette tension constante. Ici, le danger ne surgit pas seulement des armes ou des poursuites, mais aussi du doute, de la fatigue, et des erreurs humaines. Les limiers ont eux aussi leurs propres problèmes : ils sont homosexuels, dans un contexte professionnel et historique où la chose est loin d'être banale et acceptée. Ils se cachent également, à leur manière. Plus on avance dans le récit, plus les événements s'emballent et deviennent inéluctables. Une cavale, un cadavre dans un coffre, un frère que l’on croyait mort et qui refait surface : Cantwell densifie son intrigue sans jamais perdre de vue ses personnages. Chacun porte donc sa propre prison. Qu’il s’agisse d’une femme contrainte de naviguer dans une société hostile, d’un amour impossible à vivre au grand jour, ou d’un homme incapable d’échapper à sa propre violence, tous semblent condamnés à tourner en rond, même en plein air. Graphiquement, Tyler Crook livre un travail remarquable. Ses planches, baignées de teintes sourdes et mélancoliques, restituent avec finesse l’atmosphère poisseuse de cette Amérique des années 1960. Les visages sont marqués, les regards lourds de non-dits, et chaque case est chargée d’une tension latente (avec un petit côté Brubaker/Phillips agréable). La mise en scène, toujours lisible, privilégie l’immersion et laisse respirer les moments les plus silencieux. Ce qui, dans un récit pareil, revient à laisser monter l’angoisse. On pourra reprocher à cette mini série un rythme parfois contemplatif, voire légèrement étiré, mais ce serait passer à côté de son ambition. Les Évadés d’Alcatraz n’est pas un comic book d’action spectaculaire : c’est une fuite intérieure autant que géographique, un thriller où l’essentiel se joue dans les regards et les hésitations. Bien fichu et intelligent.



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À FAIRE PEUR (TOME2) : LE TRAIN DE LA MORT


 Il y a une nouvelle série disponible chez Soleil, qui traite l’horreur et l’épouvante à sa manière, c’est-à-dire à destination d’un jeune public, tout en ne prenant pas ce dernier pour des imbéciles. Cela s’appelle A faire Peur et, même si j’avais manqué la première parution, le second tome, intitulé Le Train de la mort, fait allégrement l’affaire pour comprendre de quoi il s’agit. D’autant plus que les histoires ne sont pas liées entre elles et qu’il est tout à fait possible de lire un récit sans affronter les autres. Le point commun, c’est une commune de 20 000 habitants appelée Trouillensac, qui comprend aussi monstres, fantômes et autres créatures assez inquiétantes. Cet album nous amène directement dans une fête foraine très particulière, où l’attraction majeure est le Train de la mort. Quand on monte à bord, c’est pour se retrouver embarqué dans un voyage qui nous mène de vie à trépas à travers différentes épreuves. À chaque étape, il faut faire des choix, et ces choix font la différence entre ceux qui vont vivre et ceux qui vont périr. C’est là que cela devient très intéressant, parce que même si cet album est destiné à un jeune public, et même si l’aventure semble, au premier abord, traitée avec une légèreté typique de ce type de lectorat, on se retrouve face à des situations assez fortes. Par exemple, un jeune enfant handicapé, qui a du mal à marcher, est abandonné à son triste sort dès la première épreuve, lorsqu’il s’agit de rejoindre le sommet d’une colline en courant, par tous les autres candidats. Ou bien encore quand chacun doit déterminer, au bord d’une tombe creusée, quels sont les participants à éliminer, et qu’un oncle n’a aucun scrupule à pousser son petit neveu dans la fosse dans l’espoir d’être le dernier survivant. Inversement, on trouve aussi l’amour et la volonté de rester unis jusque dans la mort. C’est le cas ici d’un frère et d’une sœur, qui sont un peu les héros de cette histoire, mais également d’un jeune couple, inséparable jusqu’au bout. Alors oui, cet album a l’air inoffensif comme cela, mais en réalité, c’est loin d’être le cas. Sous un aspect très sympathique et patiné, avec toutefois de très belles planches dans des tons ocre, sablonneux et marron, Le Train de la mort nous oblige à prendre en compte ce que l’humanité a de meilleur et de pire dans un même élan. Bref, une quarantaine de pages très réussie et intelligente. C'est signé Lilyan, Ingrid Chabbert, Paul Drouin et Arianna Farricella.



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RESURRECTION MAN : LA RÉSURRECTION D'UN PERSONNAGE QU'ON N'ATTENDAIT PLUS

 Certains récits de fin du monde misent tout sur le spectaculaire. It's Armaggedon time, baby !   Et puis il y a ceux qui prennent ce d...