LEGENDS : LES SUPER-HÉROS AU BAN DE LA SOCIÉTÉ ET EN DC PAPERBACK


 Il existe de multiples façons pour tenter de détruire un super-héros; la plus efficace est probablement aussi la plus subtile. Inutile de rouer de coups un de ces colosses en costume, mieux vaut s'attaquer à sa réputation, sa psychologie, le faire tomber de son piédestal, ruiner la confiance qui peut l'unir au grand public. Pour une fois, Darkseid décide de ne pas foncer bille en tête, mais il recourt à une sorte de prédicateur du nom de Gordon Godfrey, qui passe son temps à tenir des discours haineux à la télévision, et à provoquer la méfiance chez le spectateur moyen. Les super-héros sont présentés comme des engeances, des personnages néfastes, qui finalement attirent plus d'ennuis que les problèmes qu'ils sont censés ensuite résoudre. Du coup les américains embrigadés finissent par prendre en aversion ceux qui sont chargés de les protéger : à Gotham, Batman et Robin sont pris à parti par une foule déchaînée, dans un supermarché, alors qu'ils venaient d'éviter un cambriolage. Le jeune prodige se fait même sérieusement amocher. Pire encore, le présentateur adolescent Billy Batson (alias Shazam) est convaincu d'avoir tué son adversaire, lorsqu'il tente de repousser la menace d'un géant comme MacroMan. La nouvelle Ligue de Justice, conduite par le Limier martien, se fait elle bien malmener par Brimstone, un être de soufre et de feu, apparut de nulle part. Vous l'avez compris, Darkseid tire les ficelles de ce qui se passe depuis Apokolyps : son but est clair, une fois que la confiance, que le lien entre les héros et le public aura été définitivement rompu, il lui sera beaucoup plus facile de débarquer sur Terre, et d'instaurer sa domination et sa tyrannie. Nous sommes là dans l'univers Dc Comics, juste après Crisis on Infinite Earths. Il s'agit de reconstruire, de relancer de nouvelles séries; Légendes a donc une importance particulière, et introduit de nouveaux concepts, de nouvelles parutions, comme la Suicide Squad d'Amanda Waller. Tout ceci nous est conté dans la collection DC Paperback de chez Urban, avec en préambule les origines de Darkseid, orchestrées par John Byrne.



Les démiurges au scénario de cette histoire sont deux. John Ostrander écrit ces six épisodes (les trois premiers sont dans ce tome 1), tandis que Len Wein s'occupe des dialogues, histoire de donner une voix crédible à chacun des personnages, car ils sont fort nombreux dans cette petite épopée. John Byrne est quand à lui fraîchement arrivé chez Dc pour les dessin de cette saga, après un long contrat chez Marvel. Il a le mérite de travailler vite, et bien, tout en fluidité, caractérisant avec aisance tout ce joli monde, qui a certes de bien curieuses manies en terme de tenues vestimentaires. Les années 1980 sont cruelles, comme pour Captain Boomerang et sa tunique bleutée assez improbable, ou l'insupportable Vibe, droit sorti de Deux flics à Miami. Legends, c'est donc le récit d'une humiliation, un maître plan diabolique orchestré par Darkseid, avec la présence de Ronald Reagan lui-même, qui cède à la tension ambiante, et signe un décret obligeant les super-héros à rester sur la touche. Superman s'exécute, Batman n'en a cure, et la police est en ébullition. Un récit qui lorgne donc sur les problèmes sociaux et politiques, et ne se contente pas d'empiler des baffes et des combats, même si la rhétorique et la morale sont parfois lourdes, comme lorsque Ostrander nous rappelle, régulièrement, que les enfants eux ne sont pas affectés par cette violence, et qu'ils ont toujours foi en leurs héros. DC Paperback oblige, vous allez pouvoir vous plonger dans toute la ribambelle de numéros annexes qui étoffent l'événement, avec notamment une mini série consacrée à Cosmic Boy en vacances (quelle idée !) au XX° siècle, ou encore des numéros de Firestorm (je suis toujours preneur), de Batman, de Booster Gold, de la Justice League (à l'époque cantonnée à un roster malingre) du Green Lantern Corps, ou encore un long épisode qui revient sur les origines du Phantom Stranger. Du vintage, c'est toujours bon à prendre, en somme, et c'est avec plaisir que nous constatons que la collection DC Paperback nous permet peu à peu de nos constituer une sorte de monument à la mémoire des grandes aventures DC Comics.



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LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : SOEURS DES VAGUES


 Dans le 217e épisode de son podcast, Le bulleur vous présente Sœurs des vagues, album que l’on doit au scénario de Tristan Roulot et au dessin de Mikaël, un ouvrage édité chez Le Lombard. Cette semaine aussi, le podcast revient sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :


- La sortie de l’album 9 secondes, la civilisation du poisson rouge, adaptation par Morgan Navarro de l’ouvrage de Bruno Patino, un titre publié aux éditions Dupuis


- La sortie de l’album La grande Arcadie, un album que l’on doit à Juanjo Rodriguez J ainsi qu’aux éditions Grand angle


- La sortie de l’album Karl que l’on doit à Cyril Bonin et qui est publié chez Sarbacane


- L’adaptation d’un roman dur de Georges Simenon qui s’intitule Barrio Negro, adaptation signée José-Louis Bocquet au scénario et Javi Rey au dessin pour un album publié aux éditions Dargaud


- La sortie de l’album Woodstock 69, le concert du siècle que signe le duo kid Toussaint au scénario et José-Luis Munuera au dessin, un titre paru aux éditions Le Lombard


- La réédition des quatre premiers tomes de la série Sambre, une réédition baptisée L’œuvre au rouge que l’on doit à Bernard Yslaire et Balac, le second ayant quitté la série en cours de route, un album paru aux éditions Glénat.



 
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ABSOLUTE BATMAN TOME 2 : ABOMINATION


 Dans ce deuxième tome d’Absolute Batman, Scott Snyder poursuit sa relecture radicale du mythe et affole les compteurs de vente. Le premier numéro a déjà dépassé le vingtaine de réimpressions ! Après un premier arc déjà abrasif, ce nouveau tome s’ouvre sur un deuil et envoie du lourd, tout en s'appuyant sur les nouvelles versions de personnages que nous attendions tous, Bane et Catwoman in primis. Bruce Wayne et ses amis d’enfance se réunissent donc pour rendre hommage à Mitchell « Alumette » Malone, camarade fidèle, toujours prêt à relever un défi, parfois incapable de s’arrêter à temps. Quelques jours plus tôt, Bruce, encore marqué par son affrontement contre Black Mask, lui avait demandé de falsifier des papiers afin d’infiltrer Ark-M (Arkham, vous parlez bien anglais ?), une prison flambant neuve aux contours opaques. Malone, poussé par la curiosité, y était entré lui-même. Il y avait découvert que l’établissement accueillait déjà des détenus triés sur le volet : des scientifiques de haut niveau, parmi lesquels Pamela Isley, Strange ou Langstrom. Avant même d’avoir pu aller plus loin, il s’est effondré, victime d’une hémorragie généralisée foudroyante. Cette mort agit comme un électrochoc. Les proches de Bruce, désormais au courant de son identité, refusent de l’aider. Ils ne voient plus en Batman un sauveur, mais un ami lancé dans une spirale qui finira mal. Le pote Waylon le formule clairement : s’il continue ainsi, Bruce ne se bat pas pour vivre, il cherche une manière spectaculaire de mourir. C'est plutôt bien vu, et ça expliquerait bien des choses. L’enquête mène toutefois  Bruce jusqu’à V-Core, entreprise gothamite spécialisée dans la cryo-technologie. À sa tête, Victor Fries Jr., scientifique brillant et inquiétant, qui maintient sous glace animaux rares et malades incurables… y compris ses propres parents. Snyder revisite ici Mr. Freeze comme le produit d’un système obsédé par la maîtrise du vivant et la négation de la mort. Lorsque Bruce découvre des échantillons bactériologiques liés à la disparition de Malone, il comprend que la neige artificielle qui recouvre Gotham n’a rien d’anodin : elle marque les corps, prépare le terrain, sert un projet plus vaste. Fries n’est qu’un rouage. Quelqu’un d’autre orchestre l’ensemble.



La séquence de la chambre cryogénique, où Bruce se retrouve enfermé dans un caisson promis à une lente torture glacée, est un de ces défis impossibles qui régale les lecteurs d'Absolute Batman, où la subtilité cède la place au grand-guignol, et fait chavirer la raison des fans. Batman ça va de soi, s'en sortira pour qu'on puisse passer à l'arc narratif suivant, qui élargit encore la perspective. Dans l’Absolute Universe, rien n’est laissé intact. Les figures classiques sont repensées à l’aune de la corruption institutionnelle et des fractures sociales. Ce Bruce issu d’un milieu modeste ne dispose ni de ressources infinies ni d’une doctrine parfaitement huilée. Il improvise. Du coup, quand il se retrouve nez à nez avec un adversaire en apparence invincible, dont le corps est alimenté par une drogue inconnue et surpuissante, il n'a pas de parade à proposer, et mord la poussière tel un novice. Contre Bane, ce sont des épisodes totalement dingues, avec de la violence décomplexée, un Bruce Wayne torturé, un combat final digne d'un jeu vidéo complètement insane. Côté dessins, l’alternance entre Nick Dragotta et Marcos Martín est de mise dès le début du tome 2. Dragotta privilégie des formes anguleuses, presque rugueuses, qui traduisent la brutalité du propos. Martín adopte une approche plus classique, plus froide, particulièrement efficace dans les séquences liées à Fries. Ce n'est certes pas ma tasse de thé, mais le découpage est efficace, à défaut d'avoir des figures et des visages grâcieux. Dans tout ce second volume, Snyder ne cherche finalement pas qu'à choquer gratuitement. Il interroge la légitimité même de Batman. Peut-on combattre un système corrompu sans devenir une force autoritaire ? Bruce agit, doute, se transforme. En déconstruisant les repères familiers, Absolute Batman propose un héros en mouvement, fragile, en colère, traversé par le doute. Un Batman qui ne se contente plus d’incarner la justice, mais qui questionne sa propre place dans une ville gangrenée. Et qui tabasse, se fait tabasser (y-compris les suprémacistes blancs, qui se font laminer dans un annual avec Daniel Warren Johnson, qui appuie et cogne juste) Et ça explose, et ça hurle, et ça saigne. On ne s'ennuie pas, et le constat est là : le parti Absolute est gagné par DC Comics, haut la main ! 


Tome 1 chroniqué ici

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FREDDIE L'ARRANGEUR : GARTH ENNIS ET MIKE PERKINS CHEZ DELCOURT


 Avec Freddie, publié chez Delcourt, Garth Ennis ouvre le bal d’un nouvel univers horrifique estampillé Ninth Circle. Le point de départ tient en une formule efficace : imaginez un polar totalement déjanté, situé dans un Hollywood où les monstres ne sont pas juste des métaphores… mais des vedettes sous contrat. Freddie, Anglais noir installé à Los Angeles, exerce le métier peu reluisant d' « arrangeur». Il efface les scandales des puissants. À ceci près que ses clients ont des crocs, des tentacules ou des griffes. Loups-garous incapables de maîtriser leurs pulsions, vampires amateurs de soirées très privées, créatures amphibies syndiquées, crabes parlants reconvertis dans le divertissement pour adultes, sans oublier une vallée de dinosaures adeptes du méthodisme : Ennis a mis au point un bestiaire délirant avec un sérieux imperturbable. Lorsque la mort suspecte du Croque-Mitaine menace d’éclabousser un grand studio, Freddie accepte donc d’étouffer l’affaire… et s’enfonce dans une enquête qui respecte scrupuleusement les codes du roman noir. Mais avec la voix de Garth Ennis ! Ne nous y trompons pas : Freddie ne cherche pas à effrayer. L’horreur sert surtout de décor. Le véritable moteur du récit, c’est la comédie grinçante. Le scénariste imagine un monde où le cinéma d’exploitation occupe la place des blockbusters super-héroïques de notre réalité. L’idée est excessive, comme souvent avec lui, mais elle permet une avalanche de gags visuels et de situations absurdes. Lorsque des dinosaures débattent de leurs problèmes de dos après avoir trouvé la foi, ou que des crustacés intelligents discutent des contraintes techniques d’un tournage X en direct, l’auteur excelle dans cet art très particulier : traiter l’absurde comme une évidence.



Graphiquement, Mike Perkins adopte une approche radicalement sérieuse. Son trait réaliste, dense, chargé d’ombres et de textures différentes, confère au récit une matérialité sombre, presque poisseuse. Ce contraste entre la gravité du dessin et la folie du scénario crée un décalage qui fonctionne. Là où un style plus caricatural aurait allégé l’ensemble, Perkins ancre chaque extravagance dans une réalité brutale. Le résultat est visuellement impressionnant, mais accentue aussi la rudesse d'un album qui n'est clairement pas à mettre entre toutes les mains. Car Ennis reste fidèle à lui-même. Son goût pour la provocation, la sexualité outrancière et le grotesque ne surprendra personne. Ceux qui apprécient son humour sans filtre y trouveront leur compte ; les autres risquent de décrocher très vite. L’auteur maîtrise parfaitement cette partition, mais il donne parfois le sentiment de rejouer une gamme familière. Là où certaines de ses œuvres dépassaient la farce pour atteindre une véritable satire, Freddie semble avant tout animé par le plaisir de la surenchère, même si l'idée de faire des monstres de la haute société des monstres au sens littéral du terme est assez pertinente, en ces temps marqués par une actualité sordide comme l'affaire Epstein. L'écho est parfois troublant, vous le verrez. On devine au fil des pages qu’une série au long cours pourrait exploiter toutes les possibilités de ce Freddie. En l’état, ce one-shot ressemble davantage à une mise en bouche qu’à une œuvre pleinement aboutie. Mais c'est super drôle, et ça ne prend jamais de gants. Freddie, c'est en réalité une récréation noire et irrévérencieuse. Ennis et Perkins s’y amusent visiblement, et le lecteur avec eux… à condition d’accepter un humour cru et un goût assumé pour l’excès. Les fidèles ont toutes les raisons d'être encore au rendez-vous. 


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LES DERNIERS JOURS DE LEX LUTHOR : REQUIEM CHEZ URBAN COMICS


 Cela fait partie des éléments constitutifs de la mythologie de Superman : tout le monde (ou presque) le sait, Lex Luthor est l’un de ses ennemis les plus acharnés, sans doute même son adversaire intime le plus dangereux. Tout les oppose. À l’altruisme, au courage et à la noblesse de Superman répondent l’égoïsme, la froideur et l’orgueil démesuré de Luthor, capable des pires exactions sans le moindre état d’âme. Humain face à un extraterrestre tout-puissant, Luthor nourrit une haine que l’on peut en partie expliquer par un profond sentiment d’infériorité, doublé d’une obsession maladive : prouver, encore et toujours, qu’il est supérieur. Mais la sécheresse émotionnelle qui le caractérise fait de lui, paradoxalement, un être de moindre valeur. Dans ces conditions, il est bien difficile d’imaginer Lex Luthor frapper un jour à la porte de Superman pour lui demander de l’aide. Il préfère donc l’attirer autrement, en provoquant une catastrophe, méthode bien plus conforme à sa nature. Le problème, cette fois, est d’une gravité inédite : Luthor va mourir. Une dégénérescence cellulaire fulgurante est en train de le consumer de l’intérieur, et il ne lui reste plus que quelques jours à vivre. Au regard de son lourd passif, on pourrait penser que Superman refuserait d’intervenir, ou qu’il se contenterait du strict minimum. C’est mal connaître le personnage, comme le rappelle Mark Waid. Superman est là pour servir, sans jamais faire de distinction selon l’identité de celui qui a besoin d’aide. Même si, en apparence, rien ne peut sauver Luthor, il va tout tenter. Il mobilise alors ses ressources les plus extraordinaires : la science kryptonienne de la Forteresse de Solitude, un voyage dans le futur au XXXIe siècle auprès de la Légion des Super-Héros, un détour par l’île des Amazones, ou encore une incursion dans la Zone Fantôme. Superman met tout ce qu’il sait, tout ce qu’il est, au service de son pire ennemi, sans que cela ne semble pourtant infléchir le cours des événements.



L’essentiel du récit prend ainsi la forme d’un duel psychologique. Luthor conserve toujours un coup d’avance, car il connaît parfaitement Superman, ses réactions et ses failles, et sait quelles cordes sensibles faire vibrer pour parvenir à ses fins. Mais il est condamné. Aussi brillant soit-il, si Superman échoue à trouver un remède, le parcours de Luthor touche à sa fin. Et Superman, de son côté, ne renonce jamais, d’autant plus que le monde entier est prêt à condamner Lex Luthor sans appel. D’une certaine manière, il devient son unique sauveur possible, lui qui a pourtant toujours cherché à le détruire. L’album réunit les trois chapitres de cette mini-série publiée sous le Black Label. Autant le dire : la dernière partie tranche radicalement avec ce qui précède. Un twist majeur vient remettre en question l’ensemble du récit et faire évoluer de façon inattendue la relation entre Superman et Luthor. La conclusion s’avère ainsi plus surprenante qu’on ne l’aurait imaginé, et offre une véritable récompense aux lecteurs hésitants. La lecture est fluide, agréable, portée par des dialogues finement ciselés, et propose une exploration passionnante de la dynamique complexe qui unit ces deux figures incapables d’exister l’une sans l’autre. Certains éléments tirés du passé du jeune Clark Kent éclairent même, en filigrane, le sentiment de culpabilité qu’il éprouve face à son adversaire. Côté dessin, Bryan Hitch livre une prestation absolument remarquable. Les amateurs de silhouettes sculpturales, d’anatomies volontairement amplifiées et de compositions qui donnent aux personnages une présence presque monumentale seront comblés. Le grand format de l’album permet d’apprécier pleinement chaque planche, chaque mise en scène, et renforce encore l’impact visuel de l’ensemble. Si cette sortie ne figurait pas, de prime abord, parmi les plus attendues de ce début d’année, elle s’impose finalement comme l’une des propositions les plus intelligentes et les mieux construites autour du mythe de Superman et de son plus vieil ennemi.



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INSTANTS D'ANNÉES - 40 ANS DANS L'INTIMITÉ DE LA MAISON DELCOURT


 Avec Instants d’années, Delcourt choisit de célébrer ses quarante ans non pas en dressant un bilan pompeux et ennuyeux de ses quatre premières décennies, mais en ouvrant une boîte à souvenirs. Alfred orchestre cet hommage sous la forme d’un leporello foisonnant, c'est-à-dire un livre-accordéon qui se déploie comme une mémoire vivante, faite d’images, de réminiscences et de fragments. Rien ici d’un récit linéaire ou d’une histoire officielle : le projet revendique d’emblée l’éclatement, la circulation libre, l’émotion avant l’inventaire. Vous pouvez le dévorer comme une boite de chocolats, à votre rythme, suivant ce qui attire le regard. D'ailleurs, le dispositif graphique impressionne. Près de deux cents vignettes carrées plus ou moins grandes se succèdent, au point de composer une immense mosaïque où cohabitent styles, époques et ambiances. Alfred joue sur les textures, les couleurs, les variations de registre, et assume cette hétérogénéité qui rend le tout aussi attachant. À l’image du catalogue Delcourt, le livre revendique la diversité comme moteur, point de hiérarchie ou de panthéon figé, tout y est possible et tout y sera, on le souhaite, encore pour longtemps possible. La figure de Guy Delcourt affleure régulièrement, non comme sujet biographique central, mais comme fil rouge discret. Quelques scènes, quelques lieux, des moments décisifs esquissés en creux qui suffisent à donner chair à une aventure éditoriale profondément humaine dès le départ. On croise des bureaux encombrés, des rencontres déterminantes, des auteurs en dédicaces, des arrivées marquantes, des couvertures devenues mythiques. Chaque image est une descente en rappel dans les profondeurs nostalgiques de notre mémoire, et il est fort probable que beaucoup de lecteurs au long cours se reconnaîtront dans plusieurs de ces souvenirs sur le vif.



Instants d’années ressemble donc à une promenade, presque comme une exposition itinérante que l’on déplie sur une table (à défaut que je puisse aller l'admirer à Angoulême, que j'ai déserté cette année pour cause de non festival). Le plaisir est immédiat et presque ludique. Mais les lecteurs en quête de repères historiques précis, de clés sur les orientations éditoriales ou les grandes mutations de la maison pourront rester légèrement sur leur faim. Les légendes et notes finales éclairent certains passages, mais il faut se cantonner aux dos de couverture et se munir de bonnes lunettes loupes pour aller chercher toutes les informations. Bon, est-ce bien grave, après tout ? Alfred ne documente pas Delcourt, il raconte l'éditeur à hauteur d’homme, nous abreuve d'anecdotes et de moments forts. Instants d’années ressemble moins à des archives (poussiéreuses) qu’à un carnet intime, offert aux lecteurs complices, à ceux qui connaissent déjà cette maison et prennent plaisir à en explorer les coulisses. Une sorte de Les Jardins Suspendus (le formidable et bouleversant ouvrage récent de l'artiste, dont la chronique est disponible ici, car on l'adore, Alfred !) mais dont le sujet serait une aventure éditoriale, à peine masquée par une trajectoire humaine. Objet graphique soigné, sincère, et geste artistique singulier, l’album célèbre avant tout une certaine idée de l’édition : artisanale, passionnée, parfois chaotique, toujours guidée par l’image et le désir de création. Un livre à déplier, à parcourir, à ressentir, histoire de reparcourir un des pans de l'édition française, enviée et imitée à travers le monde. 40 précieuses années à l'ère de la crise et des lecteurs qui (parfois, pas toujours) fichent le camp. Mais racontée par le barde des images, le poète des sentiments au bout des pinceaux, Alfred. On ne peut décemment décliner l'invitation. 



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ABSOLUTE GREEN LANTERN TOME 1 : LA MAIN NOIRE


 Avec Absolute Green Lantern, Urban Comics poursuit la publication française de l’un des projets les plus stimulants des comics américains de ces dernières années, l'Absolute Universe. Al Ewing s’empare de la mythologie de Green Lantern pour en proposer une relecture radicale, bien plus proche de l’horreur cosmique que de la grande aventure spatiale telle que nous la lisons depuis des décennies. Les éléments fondateurs (et les personnages) sont toujours là, mais ils sont volontairement détournés, présentés sous un jour clairement inattendu ! Ce tome 1 s’ouvre sur une image forte : Hal Jordan, épuisé, hagard, errant dans le désert. Très vite, l’étrangeté laisse place à une évidence dérangeante, et l’on comprend que quelque chose a très mal tourné. Ewing installe un climat de malaise durable, fondé sur une narration fragmentée et la certitude que cet Hal Jordan là n'a rien à voir avec le type en costume vert qui ne craint pas la peur et joue les shérifs de l'espace au service des Gardiens d'Oa. La réinvention d’Abin Sur est au cœur de cette nouvelle approche. Ici, il n’a rien d'un mentor bienveillant qui va devoir trouver un héritier pour prolonger sa tâche. Il apparaît comme une intelligence radicalement étrangère, incompréhensible, presque indifférente au sort des humains (on dirait même du Hickman). Son arrivée est accompagnée par la création d’un immense dôme vert au cœur de la ville d'Evergreen, qui transforme l’espace urbain en cauchemar claustrophobe. Abin Sur observe, juge, expérimente, sans que ses critères ou ses intentions soient jamais clairement formulés. Hal Jordan victime d’une force qu’il ne contrôle pas, se révèle aussi dangereux pour les autres que pour lui-même. La puissance qu’il a rencontrée se manifeste sous une forme sombre et létale : le voici dotée d'une main noire (d'où le titre de ce premier tome) qui apporte la mort instantanée, dès qu'il la sort de la poche dans laquelle il tente tant bien que mal de la dissimuler. Une fragilité qui donne au personnage une épaisseur nouvelle, et explique pourquoi l'héroïne du récit, la vraie, sera une autre Lantern. Aperçue dans Far Sector, que nous avions rechroniqué récemment (ici).



C'est donc Jo Mullein qui endosse progressivement le rôle de Green Lantern. Pourtant, elle reste au départ en retrait, principalement chargé de dialoguer avec ses collègues (Hal, John Stewart, Guy Gardner…)  et de comprendre ce qui s’est produit. Un choix narratif qui va peu à peu évoluer, jusqu'à ce qu'elle devienne une bonne fois pour toutes l'héroïne tant attendue, lors d'un affrontement avec Jordan. Le dessin de Jahnoy Lindsay accompagne efficacement l'atmosphère oppressante de ces six épisodes. Son trait fin et anguleux, parfois déroutant au premier abord, devient rapidement expressif. Les visages traduisent la peur et l’incompréhension, tandis que la représentation d’Abin Sur, à la fois réaliste et profondément alien (vous vous souvenez des Bâtisseurs, chez les Avengers ?), rompt nettement avec les codes visuels traditionnels de Green Lantern. La couleur verte, omniprésente, structure le récit et accentue le sentiment d’enfermement. J'admets que son style ne correspond pas à ce que j'aime le plus, mais on ne peut nier que le job est fait. Sans chercher à tout expliquer, Absolute Green Lantern préfère installer une tension durable et poser de nouvelles bases. Al Ewing interroge frontalement l’idée d’un pouvoir forcément vertueux et rappelle que l’inconnu est avant tout (la plupart du temps) terrifiant. Même si les questions trouvent peu à peu des réponses (avec l'apparition aussi d'un Victor Hammond en milliardaire dérangé et tyrannique), cette série est à rapprocher d'Absolute Martian Manhunter, plutôt que d'Absolute Batman. Tout est réinventé, tout est fort différent, et les liens qui unissent le boulot d'Ewing à l'univers DC traditionnel ne sont que des réminiscences obligées pour ne pas confondre le lecteur et lui donner l'impression qu'on lui a menti sur la marchandise. C'est du Green Lantern qui prend une direction radicalement différente de ce que nous savions, avec la certitude que tout, ou presque, est encore à comprendre et à voir après ce tome 1. Normalement, le lectorat devrait être divisé, mais il serait quand même bien malhonnête de reprocher à Ewing de ne pas avoir pris de risques. Absolute Green Lantern réinvente, tout reste à faire. 



Sortie cette semaine chez Urban Comics


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LEGENDS : LES SUPER-HÉROS AU BAN DE LA SOCIÉTÉ ET EN DC PAPERBACK

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