LA LONGUE MARCHE DE LUCKY LUKE : LE NOUVEAU LUCKY LUKE DE MATTHIEU BONHOMME


Lucky Luke, c'est le cowboy solitaire par essence. On ne lui connait pas de relation suivie, que ce soit avec une femme ou un homme, tout juste un rapport presque fusionnel et amical avec le célèbre cheval Jolly Jumper, qui accompagne chacune de ses aventures, jusqu'au final où est entonnée la ritournelle de la séparation. Alors l'imaginer en père chargé de veiller de veiller sur un jeune adolescent turbulent, c'est assez improbable. C'est pourtant (presque) ce qui se passe dans le troisième album des aventures de Lucky Luke par Matthieu Bonhomme. Ici, il va devoir escorter un garnement qui porte le nom indien de Nuage Rouge. Mais c'est en fait le fils de l'héritière de l'empire du magnat Ronald Cramp, qui a dû se réfugier dans la tribu des Pieds Bleus après avoir été abandonnée en pleine tourmente de neige avec son enfant, pour la faire disparaître elle et sa progéniture. Une sombre affaire de succession est le motif de ce geste tragique, le meilleur moyen de se débarrasser de ceux qui étaient appelés un jour à posséder l'immense fortune de la dynastie Cramp. Qui est d'ailleurs une sorte de projection de Trump, comme on se surprend à le penser à plusieurs reprises, à travers quelques clins d'œil savants qui permettent d'établir un lien. Et puis dans cette histoire, on retrouve aussi les Dalton, bien entendu. Ils ont été engagés pour empêcher Lucky Luke de mener sa mission à bien, c'est-à-dire tout faire pour qu'il ne puisse pas emmener le gamin jusqu'au Canada, à travers les forêts enneigées et tous les pièges qu'on peut rencontrer en milieu hostile, pour que la justice soit enfin rendue. Les Dalton sont toujours aussi stupides et peu efficaces, néanmoins, il s'agit tout de même de rester sur ses gardes, d'autant plus que la trahison n'est jamais bien loin. Ils sont ici ceux qui poursuivent, à défaut d'être poursuivis. Au fil de de l'aventure, les liens se resserrent en tous les cas, et Lucky Luke se prend à apprécier sincèrement le jeune indien, qui s'avère avoir plus d'un tour dans son sac !



Il faut être honnête, ce troisième album hommage réalisé par Matthieu Bonhomme était-il nécessaire ? La question, en fait, ne se pose pas en ces termes. Depuis quand une bande dessinée doit-elle être nécessaire ? Ce que l'on attend d'elle, c'est une qualité artistique qui fasse de l'histoire une proposition pertinente, susceptible de toucher un lectorat large. Ici, Lucky Luke est loin d'être la pâle copie du cowboy solitaire; bien au contraire, le style beaucoup plus réaliste de l'artiste par rapport à celui de Morris produit un résultat absolument formidable pour les yeux, d'autant plus que le côté fantomatique et hivernal de nombreuses scènes renforcent le sentiment de proximité que nous avons vis-à-vis des personnages. Les thématiques écologistes et anticapitalistes sont également présentes, et quand on voit la manière dont aujourd'hui s'enfonce notre société dans une inéluctable tragédie commune, on ne peut qu'être content de voir qu'il est possible d'insuffler ces sujets avec humour et légèreté, dans ce genre de produit moderne. Alors oui, les Dalton n'ont peut-être pas un rôle aussi central qu'ils ont pu l'avoir dans l'œuvre fondatrice de Lucky Luke, oui le cowboy n'est pas ici en train de livrer un one man show et d'occuper le devant de la scène de la première à la dernière vignette, mais il n'empêche, cette longue marche est réellement exécuté avec maestria et relève du plaisir artistique, de bout en bout. Matthieu Bonhomme n'est certainement pas Morris et n'a jamais prétendu l'être : son Lucky Luke, par contre, tout en n'étant clairement pas celui de nos grandes années de jeunesse, en est un digne avatar. C'est tout simplement beau, bien écrit, et il faudrait vouloir se faire du mal que de vouloir s'en priver, pour les mauvaises raisons.

Chez Lucky Comics / Dargaud

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SUPERGIRL (DC PRIME) TOME 1 : MÉSAVENTURES À MIDVALE


 Promis, par respect pour le travail des artistes – et parce que j’aime me montrer aussi objectif que possible. Au fait, ne venez pas me casser les pieds avec les tirets cadratins et Chat GPT – je n’ai aucune intention de descendre en flammes ce premier tome des nouvelles aventures de Supergirl. Mais un distinguo s’impose d’emblée : je ne suis absolument pas, même de très loin, le public cible de ce titre. À première vue, il s’agit d’une tentative de DC Comics de séduire un lectorat adolescent. La série respire le young adult, bien loin des aventures plus solennelles et tragiques de Superman. Ici, la cousine de l’Homme d’Acier retourne à Midvale, le petit bourg dans lequel elle a grandi. Elle est censée y reprendre l’identité de Linda Danvers et retrouver ses parents. Sauf que l’accueil est pour le moins tiède, et que rien ne va se dérouler comme prévu. À peine revenue dans ce qui fut autrefois son foyer, Kara découvre que tous les habitants semblent sous le charme de Supergirl. Problème : personne ne connaît sa double identité, et cela fait longtemps qu’elle n’est pas revenue accomplir de nouveaux exploits. L’explication est aussi simple qu’inattendue : une autre Supergirl sévit en ville. Il s’agit en réalité d’une habitante de la cité-bouteille de Kandor, Lesla-Lar, bien décidée à imiter (voire supplanter) celle qu’elle jalouse. Pour parfaire l’illusion, elle va jusqu’à hypnotiser les parents de Kara afin qu’ils l’adoptent comme leur propre fille. Et comme si cela ne suffisait pas, cette nouvelle venue entreprend de ridiculiser la véritable Supergirl, la présentant aux yeux de toute la ville comme une pâle copie (un plagiat, même). Entre quiproquos, retournements de situation et démonstrations de pouvoirs, la série ne se prend jamais au sérieux. On est ici très proche de la bande dessinée humoristique, bien plus que d’un récit super-héroïque classique. L’ensemble est d’ailleurs truffé de super-animaux, qu’ils soient alliés (comme Krypto le chien ou Streaky le chat) ou ennemis, à l’image d’une version féminine de King Shark. Un peu plus loin, un lapin doté de super-pouvoirs vient compléter ce bestiaire improbable. Autant dire que prendre tout cela au premier degré n'est pas très recommandé.



Les motivations et la caractérisation de Lesla-Lar restent, elles, réduites à l’essentiel. D’où cette impression persistante d’un comic book pensé pour un public adolescent. Passée sa jalousie envers Supergirl, le personnage se révèle animé par un besoin simpliste : être aimé, se faire des amis. Et, comme chacun sait, l’amitié change une vie. Dès lors, la dynamique évolue rapidement : entre une jeune fille sauvée par Supergirl, l'entrée en scène de la fille de Lex Luthor, et cette rivale devenue alliée, une étrange sororité se met en place. Avec au menu une virée entre copines dans un bar gothique, tandis que Supergirl prend sous son aile celle qui, quelques pages plus tôt, cherchait à l'humilier, afin de lui apprendre les bases du métier de super-héroïne. Le tout est rapide, coloré, presque bubble gum, et ne cherche jamais la profondeur. Ce qui surprend davantage, en revanche, c’est de voir ce type de récit publié sous le label DC Prime. Un album de ce genre aurait trouvé toute sa place dans une collection parallèle, pour assumer pleinement son orientation juvénile. Mais ici, avec des épisodes qui font ponctuellement référence à la continuité récente de DC Comics, la rupture de ton interroge. Comment passe-t-on d’une héroïne évoluant dans l’ombre de son célèbre cousin à une adolescente aux préoccupations et fréquentations aussi légères ? Le contraste a de quoi dérouter (euphémisme). Côté dessin, le travail de Sophie Campbell (également scénariste, donc) se révèle correct sans être particulièrement marquant. À ce jeu du décalage stylistique, d’autres artistes, comme Michael Allred, assument bien davantage leurs choix esthétiques et en tirent une véritable identité visuelle. Bref, vérifiez bien que vous avez compris de quoi il en retourne, avant l'achat de ce premier tome qui annonce le film que vous savez… 



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LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : SKATING WILDER


 Dans le 221e épisode de son podcast, Le bulleur vous présente Skating wilder, album que l’on doit à Brandon Dumais et AJ Dungo, le second signant aussi le dessin, un ouvrage édité chez Gallimard. Cette semaine aussi, le podcast revient sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :


- La sortie de l’album La reine des pantins que l’on doit à Rosalia Radosti ainsi qu’aux éditions Dupuis


- La sortie de l’album Gigi, adaptation d’une nouvelle de Colette par Catel Muller et Claire Bouilhac pour un album édité chez Dargaud


- La sortie de l’album La garde, un titre que signent Sophie Legoubin Caupeil pour le scénario, Alice Charbin pour le dessin et c’est sorti chez Delcourt dans la collection Encrages


- La sortie de l’album Matisse, le rêve absolu que l’on doit au scénario de Julie Birmant, au dessin de Jörg Mailliet et c’est paru aux éditions des Arènes BD


- La sortie de l’album Français langue étrangère que l’on doit à Salch et c’est paru aux éditions Dargaud


- La sortie de l’album Lili toujours debout jusqu’au bout ! Album que l’on doit à Lili Keller Rosenberg que scénarise et dessine Boris Golzio pour un ouvrage paru chez Glénat dans la collection 1000 feuilles.



 
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STAND STILL : METTRE LE TEMPS SUR PAUSE AVEC LOUGHRIDGE ET ROBINSON


 Difficile de passer à côté de Stand Still, publié par Delcourt. L’objet attire (par sa taille, son format, son coffret), le concept accroche, et l’ensemble donne immédiatement l’impression d’un comic book qui veut en imposer. L’idée est limpide : un homme met la main sur un dispositif capable de figer le temps… et s’en sert de la pire manière possible. Dit comme ça, c’est presque imparable. Genre, une œuvre de Mark Millar, tant ça en a le parfum mais aussi les ressorts, à savoir des débuts en fanfare et ensuite un essoufflement évident, qui vient doucher les premières espérances. Et oui, dans les premières pages, ça fonctionne très bien. Le récit de Lee Loughridge va droit au but, sans détour inutile. Un type dangereux, un pouvoir absolu, et une série de dérapages qui installent rapidement une tension malsaine. Le dispositif est simple, mais redoutable. Chaque apparition du porteur de la machine devient un moment où le lecteur salive, une scène où tout peut arriver sans conséquence immédiate. De surcroit, avec ce sentiment de vengeance sur une société qui marche sur la tête et écrase les plus faibles, pour une fois domptée par un type sans foi ni loi, qui a sa propre déontologie et ose tout, face aux pires criminels endurcis, ou dans des situations de vie beaucoup plus banales.  En face, un scientifique tente de réparer son erreur. Deux trajectoires, deux rythmes, une mécanique lisible : action d’un côté, compréhension et modération de l’autre. Avec l'envie de tenir pour le premier, et de considérer que le second est trop pusillanime, trop chiant, pour résumer, pour attirer notre sympathie. Pendant une bonne partie de l’album, Stand Still donne alors le change. Le récit progresse vite et sait produire des séquences qui marquent. Il y a même une forme de plaisir coupable à suivre ce chaos organisé, tant le concept permet des débordements spectaculaires. Stand Still en ferait de trop, vous pensez ?




À partir du moment où le scénario commence à expliquer, tout se dérègle. Le mystère s’efface, les intentions deviennent plus prévisibles, et le récit perd ce qui faisait sa singularité. On bascule alors vers quelque chose de beaucoup plus convenu. Ce n’est pas raté, mais c’est nettement moins intéressant. Stand Still n’échoue pas, il se banalise. D'autant plus qu'on n'y comprend pas toujours tout, soyons honnêtes. Le personnage central illustre parfaitement cette limite. Au départ, c’est une force brute, incontrôlable, presque abstraite. Nemesis en plus fréquentable, pour faire simple (et en revenir à Mark Millar). Ryker Ruel fascine parce qu’il échappe aux notions de bien et de mal, et la modération n'est pas son fort. En face, Colin, son antagoniste, est un savant qui manque cruellement de présence. Il remplit sa fonction, mais ne pèse jamais vraiment. Il a mis au point un mécanisme futuriste hautement improbable, en a parlé à des potes (!) sans tenir compte du caractère secret de son invention, l'a reproduit avec des pièces détachées sous la forme d'un bracelet moins puissant qu'il faut activer par la volonté (le moment où j'ai commencé à ne plus trop saisir). Le problème vient aussi des règles établies. Dès qu’on touche à un concept comme l’arrêt du temps, il faut être rigoureux. Ici, ce n’est pas toujours le cas. Certaines idées sont exposées puis oubliées. Certaines contraintes apparaissent quand ça arrange, puis disparaissent aussitôt. Le coup de l'eau qui peut devenir mortel quand un corps y est plongé, et le temps figé, est vraiment très mal exploité et élucidé. Bon, tout n’est pas à jeter. L’album a du rythme, de l’allure, et un vrai sens du spectacle. On sent une envie de cinéma dans la mise en scène, dans la manière de jouer avec les corps figés, jusque dans la format horizontal (improprement défini à l'italienne) qui est choisi pour développer le tout. Par contre, dur de lire correctement certaines pages, tant l'ordre des vignettes et des bulles est surprenant, à plusieurs reprises. Là encore, ne m'en demandez pas plus, je ne sais pas quoi ajouter. Stand Still, c'est donc un bon divertissement, mais qui prend des allures de coitus interruptus. Un très bel objet, adrénalinique, avec un concept fort, les dessins ultra mordants et dynamiques d'Andrew Robinson (et un dépannage express d'Alex Riegel bien moins convaincant), la couleur savante et parfaitement à propos de Loughridge, mais qui ne va pas au bout de son sujet, et finit même par céder à une forme de frénésie brouillonne qui nous gâche bien le plaisir.



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BATTLE BEAST : UN FAUVE DE COMBAT DANS L'UNIVERS D'INVINCIBLE


 Avec la sortie de Battle Beast chez Delcourt, l’univers de Invincible reprend du service de la plus belle des manières. Plus de sept ans après la fin de la série principale, Robert Kirkman et Ryan Ottley reviennent comme s’ils n’étaient jamais partis (ou presque). Et visiblement, ils n’ont rien perdu de leur sens du rythme… ni de leur goût très prononcé pour les affrontements qui tournent au carnage. L’idée de départ est simple et efficace. L’histoire se glisse juste après les événements d’Invincible #19 : Battle Beast, après avoir violemment corrigé Mark Grayson, disparaît dans un portail. On ne le reverra que bien plus tard dans la série d’origine. Entre ces deux moments, ce spin-off vient combler le vide en suivant son errance à travers la galaxie. Son objectif ? Trouver quelqu’un d’assez puissant pour le tuer. Dit comme ça, le programme peut sembler un peu basique. Mais le personnage apporte immédiatement quelque chose de plus que cette quête sanguinolente. Derrière la brute épaisse obsédée par le combat, il y a une forme de désespoir presque touchante. Battle Beast ne cherche pas à gagner, il cherche à en finir, avant que sa propre violence ne devienne incontrôlable. Une idée simple, mais suffisamment forte pour donner un peu de relief à ce qui pourrait n’être qu’une succession de combats. Car des combats, il y en a. Beaucoup. Très violents, souvent excessifs, parfois franchement grotesques... bref, exactement ce qu’on est venu chercher. Mais Robert Kirkman évite le piège de la répétition en introduisant autour de son anti-héros toute une galerie de personnages secondaires. Alliés improbables, adversaires démesurés, créatures étranges : chacun apporte sa petite touche et permet au récit de respirer. L’humour n’est jamais loin non plus, glissé avec suffisamment de légèreté pour ne pas casser le ton général.



Le personnage qui permet de mettre en lumière un aspect plus sensible de notre Fauve de Combat est le Prince Salaka, sorte d'extraterrestre souffreteux et à demi dévoré, qui fait de sa fragilité et dépendance deux armes redoutables pour forger une étrange amitié. Ajoutons aussi une intelligence artificielle qui pilote un vaisseau spatial et n'a de cesse de trouver le meilleur moyen de se débarrasser du Fauve : comment unir l'utile à l'agréable, à la demande même de celui qui ne rêve que d'un affrontement définitif, son propre trépas à la clé. De son côté, Ryan Ottley semble s’amuser comme rarement. Son dessin est toujours aussi nerveux, mais il se permet ici encore plus de variations, passant de scènes presque comiques à des planches beaucoup plus spectaculaires, parfois très épurées, qui rappellent certaines ambiances de la science-fiction des années 1970. Les affrontements sont d’une efficacité redoutable, lisibles, dynamiques, et franchement impressionnants. Et les détails si soignés et nombreux qu'on ne peu que constater une progression vraiment remarquable depuis les premières heures d'Invincible. Les couleurs d’Annalisa Leoni viennent renforcer l’ensemble avec une vraie richesse visuelle, ce qui ne gâche rien ! Autre bon point : ce comic book reste très accessible. Même sans connaître parfaitement Invincible, on peut entrer dans l’histoire sans difficulté. Le point de départ est clair, les enjeux le sont tout autant, et il suffit de se laisser porter. Les lecteurs déjà familiers de cet univers apprécieront en revanche les nombreux clins d’œil disséminés au fil des pages. Inutile non plus d'avoir un prix Nobel en analyse du comic book moderne pour savourer l'ensemble. Ici, c'est l'entertainment qui prime, baby. En gros, Battle Beast coche toutes les cases du bon spin-off. C’est fun, violent, généreux, parfois un peu excessif, traduit encore et toujours par Edmond Tourriol (important pour la continuité du monde de Kirkman) et sans le moindre complexe. Ne demandez pas à ce titre d'être ce qu'il n'est pas, et ne boudez pas votre plaisir (d'autant plus que l'édition chez Delcourt regorge de variant covers et autres bonus). 



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LA CROISADE DE L'INFINI : UN OMNIBUS DIVIN ?


 Sortie la semaine prochaine du dernier omnibus de la trilogie historique de Jim Starlin. Après le Gant et la Guerre, on passe à la Croisade (Cosmique, ou de l'Infini), toujours avec Adam Warlock, sa contrepartie féminine, et Thanos. Un peu comme ce qui se passe trop souvent dans la réalité, le fait religieux, chez Marvel, est l'affaire de fanatiques. Comme si le la croyance n'était pas seulement une force, mais une faiblesse intrinsèque, amenant à vouloir exercer un pouvoir répressif sur tous ceux qui pourraient la partager. Et parfois, le bien est encore moins désirable que le mal. Prenez par exemple le cas d'Adam Warlock, lorsqu'il s'efforça de chasser ces deux notions antithétiques de son âme, pour endosser brièvement le manteau de l'omnipotence cosmique, à la fin d'Infinity Gauntlet. Sa partie négative s'est réincarnée sous la forme du Mage, et a bien failli causer la perte de l'univers tout entier. Mais son coté positif n'est pas en reste. Voilà qu'il se matérialise sous l'apparence d'une femme, une version féminine d'Adam Warlock, particulièrement portée sur la spiritualité et le divin, au point de se baptiser elle même la Déesse. Et pour être à la hauteur de son titre, elle aura besoin, c'est évident, de faire œuvre de prosélytisme, de recruter des âmes crédules, qui croiront en elle et en l'illumination prochaine, censée venir ravir le cosmos et apporter un nouvel âge de paix universelle. Miss Richards, des Fantastiques, Hercule, Tornade, le Silver Surfer, Jean Grey, ne sont que quelques uns de ces fidèles recrutés à leur insu, pour participer à cette vaste opération de salut. Sauf que dans l'esprit retors de la Déesse, sauver l'univers et le détruire, c'est un peu la même chose. La paix universelle, on l'obtient, selon elle, lorsque la création cesse d'être, ce qui est le meilleur moyen de faire disparaître le mal, certes, mais à quel prix ! En attendant, elle rassemble son armée sainte sur une planète crée artificiellement (Paradis Omega), grâce au pouvoir combiné de toute une série de cubes cosmiques, et se prépare à recevoir tous les autres héros de la Terre, bien décidés à ramener les brebis égarées et à sauver l'univers, une fois de plus. Cela va sans dire : parmi la légion des intervenants, une place de choix est réservée à Adam Warlock, mais aussi à Thanos (toujours dans son rôle ambigu de vilain presque repenti, plein de sagesse et de duperie) et aux membres de la Infinity Watch, les amis et alliés d'Adam, pour le meilleur et pour le pire.


Certains objecteront que cette saga, qui constitue la troisième et dernière partie d'une trilogie, commence sérieusement à manquer de souffle. Ils n'auront pas tout à fait tort. Inutile de préciser que c'est le volet le moins indispensable, et d'ailleurs les dessins aussi ressentent une certaine lassitude. Ron Lim avait du augmenter la cadence de son travail d'une manière conséquente, et il n'avait plus trop le temps de faire œuvre de précision chirurgicale. Son encreur, Al Milgrom, n'est de toute évidence pas non plus à la hauteur, et cela finit par se voir. Semic avait opté en son temps pour une publication Vf sous formes de trois albums hors-série, qui existent également en version reliée, facilement trouvable sur les sites de ventes aux enchères, tout comme les différentes versions en librairie depuis l'arrivée de Panini. Mais l'intérêt de l'omnibus, c'est bien entendu la publication d'une énorme fournée de tie-in, ces épisodes annexes qui rythment les événements narrés dans les séries régulières des héros Marvel. La Division Alpha, Spider-Man, le Docteur Strange, Deathlok, Darkhawk, Moon Knight… ils sont nombreux, ils sont parfois inédits, ce sont des moments d'histoire oubliés de chez Marvel, à déguster sans modération. Du bon gros comic-book mainstream, qui correspondait bien à l'idée que le lecteur des nineties avait d'un "event" ces années là. Je reste d'avis qu'il y avait dans ce genre d'aventure un parfum de naïveté et une volonté de raconter qui n'est pas toujours évidente aujourd'hui, à une ère sombre et chirurgicale, où le comic-book se doit se singer les travers de la réalité et de se perdre dans une narration décompressée, qui rebute forcément les nouveaux lecteurs occasionnels. Ou bien qui ne prend plus rien au sérieux, et use et abuse de la dérision pour faire chuter les héros de leurs piédestaux. Point de raton laveur dans l'espace ou de Guerres Secrètes à l'horizon, voici venir un bain de jouvence recommandé pour ceux qui à l'époque étaient de fidèles clients de Semic, ancêtre toujours choyé (avec Lug) parmi les plus anciens d'entre nous. Qui trouvent chez Panini l'archivage ultime, définitif, qui devrait finir sur vos étagères ? 



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KIDS : FAITES DES GOSSES AVEC GARTH ENNIS ET DALIBOR TALAJIC


Garth Ennis est déjà de retour en VF. Comme souvent, ce qu'on attend chez lui, c'est de l'irrévérence, une manière d'écrire qui manie l'outrance et le troisième degré avec un talent perfide, pour nous parler de choses hautement vraies et actuelles. Avec Kids, publié cette fois chez Delcourt, il part d’un postulat aussi simple que dérangeant : en une nuit, tous les bébés se transforment en adultes… tout en conservant l’esprit et les réflexes des nourrissons qu'ils étaient quelques minutes auparavant. L’histoire s’ouvre sur une scène banale, presque rassurante : une famille, une soirée tranquille, un enfant qu’on vient de coucher. Et puis tout bascule. Le bébé réapparaît, mais dans un corps d’adulte, incapable de se contrôler. Très vite, la situation dégénère à l’échelle d’une ville entière, sans que les parents ne comprennent ce qui se produit, dans un premier temps. Ces “nouveaux venus plutôt que nouveaux-nés” deviennent imprévisibles, mus par des besoins primaires qu’ils expriment de manière brutale, parfois mortelle. L’idée est forte, et Ennis l’exploite comme une sorte de film de zombies actualisé. Car c’est bien à cela que ces créatures font penser : des corps adultes qui se déplacent de manière étrange, qui titubent, se jettent sur les gens, incapables de canaliser leurs impulsions. Et c’est d’ailleurs là que le récit devient un peu curieux. En toute logique, des bébés propulsés dans des corps adultes ne devraient même pas savoir marcher correctement, ni coordonner leurs mouvements. Pourtant, ils se déplacent, attaquent, avancent presque comme des morts-vivants. Une incohérence qui passe, disons, au second plan, mais qui peut surprendre.



Ce décalage n’empêche pas le récit de maintenir une tension intéressante, notamment grâce à l’ambiguïté morale qu’il installe. Peut-on lutter contre ces êtres alors qu’ils restent, au fond, des bébés ? Toute la force du début repose sur cette idée, à la fois absurde et profondément dérangeante. Mais sur la (courte) durée, le scénario montre ses limites. Le format très bref ne permet pas d’explorer pleinement les thèmes esquissés, que sont la parentalité, l’égoïsme humain, ou encore la pression sociale liée à la famille. Certains comportements de personnages manquent de naturel, comme si l’histoire les forçait à agir de manière peu crédible pour aller là où elle veut. On sent que le concept aurait mérité plus d’espace pour respirer. Signalons aussi la présence d'une tierce personne, qui est "embarquée" par la famille au centre de cette histoire, et qui est utilisée à des fins de résolution hâtive, par le truchement d'un coup de baguette qui vient quand même faire drastiquement chuter la tension (même si la dernière vignette ose la promesse d'un nouveau retournement de situation). Pour ce qui est du dessin, Dalibor Talajić fait le job avec une grande efficacité (avec les couleurs de Stjepan Bartolic). Ses personnages sont volontairement dérangeants : des adultes aux gestes maladroits, aux postures improbables, dégingandées, qui créent un malaise immédiat. Il parvient à rendre crédible l'idée de corps qui ne “savent” pas encore exister, qui n'ont pas encore de mode d'emploi, ni de limites clairement affichées. Talajic prouve qu'on peut jouer avec le réalisme, le distordre juste ce qu'il faut pour le rendre personnel, tout en secondant à merveille la folie d'Ennis. Du coup, Kids s'avère être une lecture à la fois intrigante, intelligente et imparfaite. Une bande dessinée qui repose sur une idée très forte, mais qui peine à en exploiter toutes les implications. Une récréation quand même percutante, mais un poil courte sur pattes. 


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LA LONGUE MARCHE DE LUCKY LUKE : LE NOUVEAU LUCKY LUKE DE MATTHIEU BONHOMME

Lucky Luke, c'est le cowboy solitaire par essence. On ne lui connait pas de relation suivie, que ce soit avec une femme ou un homme, tou...