FATHOM : DANS LES PROFONDEURS DE L'OEUVRE DE MICHAEL TURNER


 Pour comprendre le succès et l'importance de Fathom, dont Delcourt propose l'intégrale en ce joli printemps, il suffit de laisser la parole à Geoff Johns, pour débuter. "Quand Fathom est sorti, j'ai été immédiatement captivé par le monde que Mike avait créé. Sa mythologie était aussi profonde que celle que l'on retrouve dans des œuvres comme Le Seigneur des Anneaux ou Star Wars. Il y avait une complexité dans Fathom que peu de comics possèdent…". Du reste, il s'agit là de l'une des bandes dessinées américaines les plus emblématiques des années 1990 et le meilleur travail du regretté Michael Turner, selon la plupart des critiques. L'héroïne de cette histoire est splendide et inoubliable.  Aspen est une jeune femme qui au départ ne se souvient de rien de son passé, mais elle découvre qu'elle a des pouvoirs liés à l'eau, à la suite d'un accident survenu dans une base sous-marine. A partir de ce moment, sa vie bascule : elle comprend qu'elle est issue d'une lignée d'êtres marins et qu'elle peut même exercer un pouvoir sur l'eau ; Aspen peut en décomposer les molécules et les transformer en armes et elle peut même se transformer elle-même en eau. Son passé est auréolé de mystère : dans les années 1980, un bateau de croisière, le Paradise, a mystérieusement disparu puis est réapparu surgissant de nulle part dix ans plus tard, avec à son bord la petite Aspen qui, au moment de sa disparition ne s'y trouvait tout simplement pas. Une fois adulte, en possession d'un doctorat de recherche, et après avoir participé aux Jeux-Olympiques (sa passion pour l'eau est dévorante), elle découvrira que se cachent dans les profondeurs de l'océan certaines races comme le peuple des Bleus, dominé par Killian et celui des Ténébreux, véritables dieux qui vivent dans des profondeurs inaccessibles aux humains. Toute cette histoire est présentée en variant les angles de vue, les narrateurs, et d'ailleurs les didascalies sont toutes caractérisées par un code couleur et une police de caractère propre à isoler et expliciter de quel personnage il s'agit, avant même qu'il soit nécessaire de lire le texte. C'est bien entendu le dessin qui attire l'œil d'emblée, avec non seulement les silhouettes très féminines (voire érotisées) de Turner, mais aussi cette impression de vastitude liquide, de sérénité marine, qui traverse l'intégralité de Fathom, avec le remarquable apport de J.D. Smith et Peter Steigerwald, qui transcende de nombreuses pages. 


Alors oui, le personnage d'Aspen incarne le stéréotype féminin en vogue dans les années 1990 : longiligne, visage magnifique, de grands yeux et des lèvres charnues, bref un modèle également utilisé par J. Scott Campbell ou encore toute l'armada des dessinateurs Image Comics. Parfois certaines poses laissent penser que la longueur de ses jambes correspond à deux fois le reste du corps, ou encore appartiennent au répertoire du contorsionniste le plus doué. Les personnages masculins ne sont pas en reste. Que ce soit Killian, ou le pilote Chance (et son frère), la testostérone abonde, la mâchoire est saillante et bien carrée, les muscles aussi nombreux que parfois improbables, avec une force et une virilité ultra développées. Le ton global du récit est initialement tragique et grandiloquent. Derrière des intentions écologistes et un discours de défense de l'environnement qui dénonce l'incurie des hommes, sa cache rien de moins que la fin du monde, des scènes apocalyptiques où toute vie menace de disparaître, où les océans pourraient bien se vider (!) ou l'eau des lacs et des mers forment des bulles géantes en lévitation au dessus de leurs surfaces, provoquant tsunamis et autres phénomènes catastrophiques. Après ce premier arc narratif bien sérieux et sombre, Turner a voulu adoucir un peu les choses en nous présentant le personnage de Baha, une sorte d'Achab qui implique Aspen dans sa chasse folle à un mastodonte des océans nommé Big Moe. Et là aussi, Turner se surpasse au dessin, notamment dans la représentation du vaisseau de Baha, le Spelunker, très fouillée et systématiquement offerte au lecteur sous de nouveaux angles de vue. Voilà qui s'appelle ne pas s'épargner ! Bien que Fathom ait été initialement publiée par Top Cow Productions, la série a été rapatriée par Turner lui-même chez son nouveau label indépendant, Aspen MLT Inc. Une décision qui a déclenché bien des controverses avec le label fondé par Marc Silvestri pour les droits du titre, et ceci alors que Michael Turner devait commencer à lutter contre une terrible maladie qui allait l'emporter très prématurément, en 2008. La certitude, en relisant les pages de Fathom, et très prochainement (nous en reparlerons très vite) celles de Soulfire, est que nous avons perdu là un artiste d'exception, qui avait encore tant à raconter et illustrer. Pour terminer signalons l'existence d'un crossover, dans lequel Aspen rencontre Witchblade et Lara Croft. Vous ne verrez pas celles-ci dans cette Intégrale, toujours pour ces questions épineuses de droits. Frustration quand tu nous tiens. 






LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : SPIROU L'ESPOIR MALGRÉ TOUT


 Dans le 129e épisode de son podcast, Le bulleur vous présente la quatrième et dernière partie de L’espoir malgré tout, album que l’on doit à Émile Bravo, édité chez Dupuis. Cette semaine aussi, on revient sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :

– La sortie de l’album Les reflets du monde — En lutte de Fabien Toulmé, un titre édité chez Delcourt dans la collection Encrages

– La sortie de l’album Les fleurs de la guérilla que l’on doit à Lorenzo pour le scénario, Léo Trinidad pour le dessin et aux éditions Les Arènes BD

– La sortie de l’album Soixante printemps en hiver que l’on doit au scénario d’Ingrid Chabbert pour le scénario, Aimée de Jongh pour le dessin et aux éditions Dupuis dans la collection Aire libre

– La sortie de l’album Automne en baie de somme que l’on doit à Philippe Pelaez pour le scénario, Alexis Chabert pour le dessin et c’est édité chez Grand angle

– La sortie de l’album Djemnah les ombres corses que l’on doit à Philippe Donadille pour le scénario, Patrice Réglat-Vizzanova pour le dessin et c’est édité chez Delcourt

– La réédition de l’album Trompe la mort que l’on doit à Alexandre Clerisse et aux éditions Dargaud








 

 

JUDGE DREDD LES AFFAIRES CLASSÉES : TOME 7 CHEZ DELIRIUM


À chaque fois que j'ai l'occasion de discuter avec un lecteur de bande dessinée qui ne s'intéresse absolument pas au Judge Dredd,  l'excuse est plus ou moins la même : il s'agit selon lui d'un comic book violent avec pour protagoniste un personnage pseudo fasciste qui impose sa loi par la force; bref, le Punisher avec une moto et un insigne. Sauf que cette définition sommaire passe complètement à côté de son sujet, c'est-à-dire qu'elle ignore la drôlerie, le sarcasme, le commentaire politique et social qui sont présents
 dans la très grande majorité des aventures du juge. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez toujours faire un tour chez Delirium, qui propose dans la collection Les affaires classées tous ces récits qui ont fait les grandes heures du magazine anglais 2000 AD. Nous en sommes au tome 7 qui couvre les numéros 271 à 321, c'est-à-dire les années 2104 et 2105, si nous nous en tenons à la chronologie inhérente à l'histoire. Et c'est une période particulièrement dramatique, puisque la Guerre de l'Apocalypse vient de se terminer. Du répit certes, mais quel est le nombre des victimes et l'étendue des dégâts, alors que la ville de Mega-City One est un chantier incroyable; tout est à reconstruire ou à refaire. Dès les premières histoires; nous avons droit à des tranches de vie savoureuses, comme par exemple le terrible Leglock, un robot catcheur qui assoit son autorité à travers la violence et l'art si particulier qu'il pratique. La ville est aussi l'objet d'une attaque singulière, celle de la Ligue des Fatties, qui veulent imposer la loi du plus gras. Les denrées alimentaires manquent, comme tout le reste d'ailleurs, et évidemment les plus obèses exigent plus de nourriture pour conserver leur bel aspect dodu bien gras. Une ode à l'égoïsme et l'individualisme qui frappe juste et qui nous fait bien rire. C'est ensuite l'apparition d'un mystérieux champignon vénéneux et radioactif, dont les spores provoquent d'horrible éruptions cutanées, puis la mort. Fongus, tel est le nom de ce fléau qui commence à se répandre un peu par hasard. La résolution de cette histoire passe par une morale fréquente dans Judge Dredd : pour le bien de la communauté tout est possible, y compris ce qui à nos yeux d'occidentaux bien élevés est considéré comme totalement amoral. La critique de la société des médias n'est pas épargnée, avec un animateur de jeux télévisés un peu raté, qui pour se venger de ses déboires enlève puis torture ses collègues, en les faisant participer au Jeu des jeux, truffé d'épreuves meurtrières. Et que dire de la nouvelle campagne publicitaire pour les produits Dégueu, qui parvient à convaincre la population de se nourrir de soupe de bactéries, de rondelles de serpent, bref du pire des déchets alimentaires ? John Wagner et Alan Grant ne connaissent pas de limite, leur imagination débridée fait feu de tout bois et c'est non seulement intelligent, mais je le répète, éminemment drôle !




Bien entendu, il n'est pas possible non plus de résumer Judge Dredd à une poilade permanente, la version comics des programmes de Rires et Chansons. Le titre est aussi une excellente incursion dans la science fiction et le commentaire social et politique d'anticipation, dans un futur pas si lointain où l'ordre et la justice ont été poussés à leur paroxysme, dans une mégapole où la moindre infraction est immédiatement sanctionnée par un corps des Juges implacable, emmené par son représentant le plus zélé, qui ne prend jamais de repos, et n'accorde ou ne s'accorde pas le moindre passe-droit. La loi c'est lui, la loi c'est la loi. S'il faut tirer dans le tas pour la faire respecter, le lawgiver est l'arme adaptée. Elle dispense la loi tout autant que la mort, la sanction est le pivot sur lequel repose le respect et l'obéissance des masses. L'histoire se déroule en "temps réel" ou tout du moins adopte une chronologie cohérente, ce qui explique par exemple les conséquences de la Guerre de l'Apocalypse, ou le retour d'anciens ennemis qui se liguent contre Dredd, comme Fink Angel et son frère Mean Machine (avec ce cadran numéroté de 1 à 4 sur le front, qui lui permet de régler le degré de violence qu'il s'apprête à commettre), manipulés par l'Enfant-Juge, depuis la planète Xanadu où il est en exil. C'est ce qui explique aussi la présence d'un juge de la grande cité rivale de East-Meg One, qui ignore l'issue défavorable pour son camp de la grande guerre qui s'est achevée, et s'octroie un baroud d'honneur pathétique et pétillant avant de rencontrer Dredd. On retrouve aussi d'autres personnages récurrents, comme cet aréopage de criminels qui se réunit une fois par mois, pour trouver le meilleur mois de commettre toute sorte de délits et de se débarrasser des Juges. En vain, ça va de soi. Les dessins de ces épisodes sont réalisés en grande partie par Carlos Ezquerra, créateur du personnage, dont le trait presque caricatural donne une patine indie encore plus poussée à la série, qui contraste avec les planches plus réalistes et en phase avec les comics de super-héros traditionnels que peut produire Ron Smith (ses "presque" splash pages sont superbes et ont un vrai impact visuel). Steve Dillon est aussi l'auteur de quelques pages, où il est question du sauvage Hagg le Trappeur, et son travail également est d'excellente facture. Un tome sept riche et qui n'ennuie pas un seul instant, et reste accessible de manière indépendante, même au lecteur encore vierge de la moindre incursion à Mega-City One. C'est réjouissant, intelligent, et ça fait partie du patrimoine culturel anglais, du haut du panier de ces dernières décennies. Grok alors, c'est disponible dès maintenant !




Et n'oubliez pas que votre numéro de juin est disponible
84 pages, gratuit ! 

UNIVERSCOMICS LE MAG' #24 DE JUIN 2022 : téléchargez votre numéro gratuit


 UniversComics Le Mag' #24 JUIN 2022 84 pages GRATUIT

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INVASION COMICS sur vos écrans
Sommaire :
* #DoctorStrange in the multiverse of madness, analyse du film
* Les séries mal aimées. Chiche, on reparle de #BlackLightning #ThePunisher #Watchmen et #DoomPatrol
* Tout sur les droits #Marvel au cinéma avec #AlexandreChierchia. Un long dossier foisonnant.
* Interview MCU au Play Azur Festival de Nice. On parle comics et Marvel avec #AlessandroCappuccio #FrancescoManna et #LucaMaresca
* Le cahier critique, les meilleures sorties VF du mois de juin avec des titres publiés par Panini Comics France Éditions Delcourt 404 Comics Editions Anspach Urban Comics Delirium It Comics France
* 5 minutes deux fois par jour, preview d'un magnifique album à sortir chez Shockdom France *
* Le podcast #LeBulleur nous présente le meilleur de la #BD On part faire un tour chez Dargaud Éditions Glénat BD Les Arènes BD ou encore Grand Angle
* Portfolio, à la découverte de #PhounSat artiste venu d'Alsace, un habitué et un ami de notre Mag'
* Preview vo avec #Batman one bad day : #TheRiddler
* La petite sélection des sorties Vf de juin
Cover de Final Girl Edit, allez voir ça sur Instagram, c'est vraiment chouette!
Un merci particulier à Mighty #BenjaminCarret l'homme au travail derrière le graphisme des covers.
Et un merci sincère à vous tous qui nous suivez depuis DEUX ANS ! ! ! Pour que dure l'aventure, on compte sur vous. Il vousn suffit juste de ... partager. Sur FB, les réseaux sociaux, dans vos groupes, ne vous gênez surtout pas.
N'hésitez pas à nous laisser un petit retour en commentaire.
Ce numéro est tout entier rédigé avec une pensée pour l'immense #GeorgePerez.

FAR SECTOR : LE SPACE OPERA POLITIQUE DE N.K. JEMISIN


 Une des meilleures séries consacrées à l'univers des Green Lantern met en scène un personnage que l'on pourrait qualifier de "pas tout à fait canonique" à ce petit monde. Far Sector est un album publié dans l'étiquette Young Animals, autrement dit des récits qui s'affranchissent des personnages traditionnels pour tenter d'écrire autre chose, sans s'embarrasser d'une continuité pesante, le regard tourné vers l'avenir. L'écriture est confiée à N.K. Jemisin, une romancière de science-fiction lauréate du prix Hugo, recrutée intelligemment par Gerard Way. Et cela se devine tout de suite avec la création d'un microcosme foisonnant et parfaitement structuré, qui comprend notamment une planète sur laquelle doivent cohabiter trois races différentes, qui ensemble unissent le végétal, l'organique et le technologique. Un conflit à autrefois ravagé les terres de ces populations, et aujourd'hui elles doivent vivre ensemble pour survivre.  Le meilleur moyen qu'elles ont trouvé pour assainir leurs nombreuses divergences est de se couper de toute forme d'émotion, quitte à opérer des modifications génétiques dès la naissance. Et ceux qui refusent de suivre ce précepte peuvent toujours prendre une substance comparable à de la drogue, le Proxy, pour ressentir quelque chose et se mettre en conséquence sous le coup de la loi. Bienvenue donc dans la Cité Eternelle, une métropole de 20 milliards d'habitants où le corps du Green Lantern a envoyé sa dernière recrue terrienne en date, Sojourner “Jo” Mullein, pour une enquête des plus délicates. Là-bas, si loin de tout que nous sommes aux confins du dernier secteur recensé de l'univers, un meurtre a été commis pour la première fois en cinq siècles et personne ne semble en mesure d'en expliquer les motifs. Le premier impact avec cette histoire est très positif. Un travail de world building riche et cohérent, et une héroïne au look d'enfer, une parfaite Lantern des temps modernes, aussi bien dans son identité personnelle (Sojourner est noire, elle apprécie également les femmes, elle a connu le racisme, la pauvreté, les coups bas de la vie et des institutions, sa silhouette n'est pas exactement longiligne...) que dans son look de super héroïne. Une coiffe délicieusement moderne et rétro dans le même temps, des lunettes virtuelles grand format qui ornent son joli minois, un uniforme seyant et rigoureux qui expriment parfaitement son rôle, sa mission. Et la Cité dans laquelle elle évolue a bien besoin d'ordre et de décision, car les enjeux politiques vont vite prendre le dessus, au risque que couve une véritable implosion. La Révolution !  


Le point fort de cette aventure est donc l'incroyable représentation de ce monde étrange et futuriste, qui est faite par la  scénariste N.K.Jemisin. Trois espèces différentes qui doivent cohabiter sur une même planète, après s'être entretuées durant des années. La palme revenant à des symbiotes cybernétiques capables de ce matérialiser dans le monde réel, et qui dans l'espace virtuel qu'ils occupent normalement, se nourrissent de mème, avec une préférence pour ceux venant de la Terre et qui mettent en scène des petits chats. Les Keh-Topli sont aussi particulièrement gratinés : ce sont des plantes sociales carnivores qui aiment dévorer leurs victimes, non sans auparavant leur demander leur consentement. Le Protocole émotionnel lui n'est pas du goût de tout le monde, et la population commence à protester et à se soulever. Là où le lecteur est surpris, c'est devant la féroce réaction du gouvernement, qui décide de tirer dans la foule, ce qui a le don de faire sortir notre "Jo" de ses gonds. Elle va devoir composer avec un élément politique et diplomatique qu'elle ne maîtrise pas, ainsi qu' avec une culture très différente de la sienne. Seule, abandonnée dans un secteur du cosmos où personne ne va jamais, prise entre l'enclume et le marteau, son enquête tourne également à la recherche personnelle d'un Moi profond, les raisons pour lesquelles on en vient à endosser ce genre de responsabilité, quand on en a pas encore tout à fait l'expérience. Notre Lantern bénéficie d'un anneau qui ne nécessite pas d'être rechargé régulièrement (il le fait tout seul) mais qui est moins spectaculaire en terme de puissance. L'ensemble est bien entendu magnifié par le travail de Jamal Campbell, qui s'il peut sembler un peu froid et artificiel par moment, est d'une grande beauté et d'une grande efficacité quand il s'agit de représenter le fantastique et le cosmique. Il est l'instigateur d'une grande partie de la réussite de Far Sector, c'est évident.  Un album qu'on recommandera toutefois à ceux qui savent bien ce qu'ils vont acheter et qui aiment ce type d'aventure sociopolitique, capable d'échafauder tout un univers complexe, à base de races et de castes différentes voire antagonistes. Même au fin fond du cosmos, certaines dynamiques sont si proches de nos tares toutes terriennes... Si c'est votre délire, cet album est même carrément indispensable.



Notre numéro de juin est sorti ! 84 pages et gratuit ! 

RORSCHACH : AMERICAN PSYCHÉ AVEC TOM KING


 Un attentat sur la personne du candidat au poste de Président des Etats-Unis, le Sénateur Turley, est déjoué au dernier moment, en plein meeting. Les deux assaillants sont abattus avant qu'ils puissent commettre l'irréparable. Il s'agit d'une toute jeune femme vêtue comme une cow-girl, et de… Rorschach ? Ne vous laissez pas prendre par les apparences, même si cette œuvre complexe et dense de Tom King et Jorge Fornes est bien plus proche de Watchmen, dans l'esprit, que tout ce qui a été écrit par la suite, il ne sera pas question de super-héros en costume ou de la version originelle du justicier à cagoule énigmatique. Plutôt de son héritage, de manipulations, de la politique en eaux troubles, de ce que l'idée de justice et de vérité évoque en chacun des lecteurs. Le rythme est par ailleurs assez lent, et c'est principalement une enquête de longue haleine qui débute avec cette double mort violente, tout comme c'était celle encore plus effroyable du Comédien qui servait de point de départ au travail d'Alan Moore et Dave Gibbons. Un détective est chargé de comprendre et rassembler les preuves, et en apparence, chacun de ses pas le mène vers une folle théorie et le camp adverse, celui du président sortant Robert Redford, qui brigue un cinquième mandat consécutif, fort des voix des habitants du Vietnam qui lui sont acquises (dans l'univers de Watchmen, les américains ont remporté la guerre en Asie grâce au Docteur Manhattan, ce qui a modifié l'Histoire telle que nous la connaissons). La mise en page de Fornes et le story-telling discret mais toujours d'une minutie exemplaire, permettent de guider progressivement le lecteur à travers une forêt de détails, de points communs, de fausses routes, qui s'assemblent pour former un tout cohérent, pathétique et complotiste. L'ambiance est si particulière qu'elle occulte également les repères temporels pour situer l'action. Si le ton général, de la couleur à certaines représentations graphiques, évoquent les années 1970 (et la technologie plus rudimentaire, dont l'absence du téléphone portable, remplacé par de simples bipeurs), des faits régulièrement annoncés permettent de comprendre le caractère contemporain du récit (Ben Laden a été arrêté en 2001 alors qu'il préparait un attentant, vous devinez lequel… ou encore le suicide de Saddam Hussein quelques années plus tard). Pour ce qui est de Rorschach lui-même… et bien disons qu'ici, son incarnation est un dessinateur de bandes dessinées. Il s'agit de Will Myerson, l'auteur de nombreuses œuvres, écrasé par le succès de sa série Ponce Pirate, qui vivait en reclus dans son appartement/refuge depuis des décennies, avant qu'il ne soit contacté par une jeune fille persuadée d'avoir raté sa vie, et qu'un échange épistolaire ne s'installe entre ces deux âmes en peine, à la recherche d'un sens à un quotidien qui leur échappe. Celle qu'on nommera "Kid" est persuadée que les "héros" n'ont pas disparus après l'attaque du calmar géant qui vient conclure Watchmen, mais que leurs esprits habitent désormais de nouveaux corps, en attendant la nouvelle guerre qui se prépare et approche. 


Si Will Myerson est devenu célèbre pour avoir mis en scène les aventures d'un pirate (Ponce Pirate, dans le cas qui nous occupe), il n'est qu'un des éléments de méta-bande dessinée présents dans cette œuvre. On peut même découvrir Frank Miller en personne, ou tout du moins le Frank Miller d'un univers subtilement différent, où il aurait réalisé The Dark Fife Returns, au lieu du Dark Knight. Sans qu'il soit d'ailleurs bien clair si Tom King rend alors un vibrant hommage au travail séminal de son ainé, ou s'il en critique l'évolution récente, et disons-le franchement, assez réactionnaire. Ce qui n'est plus très clair, au fur et à mesure qu'on progresse dans l'intrigue, c'est ce qui relève de la réalité, de faits physiques et vérifiables, de ce qui se déroule dans la tête des personnages; et d'ailleurs parfois les deux plans narratifs se superposent, se répondent, dans des pages où la folie lucide n'est jamais très loin. C'est qu'une grande part du travail d'interprétation est laissée au lecteur. Même le détective qui mène son enquête n'est qu'un individu anonyme, dont il n'est rien dévoilé si ce n'est sa mission, et les chemins qu'il arpente pour la porter à son terme. On peut parfois saisir la manière dont ses pensées sont contaminées par l'héritage de Walter Kovacs, par ce que représente Rorschach et le doute qu'il instille dans l'esprit de ceux qui le contemplent, à travers de petits indices comme ce "hurm" qui ponctue la dernière vignette d'un épisode, et permet d'enchaîner sur le suivant, en explicitant silencieusement ce qui se joue dans les pensées d'un homme qui se heurte au mensonge, à l'absurdité d'un mal vertueux, ou de la vertu du mal (nécessaire, forcément). Un héritage qui se perd dans des délires complotistes, des thèses qui confinent à la démence totale (la réincarnation des esprits des héros de Watchmen), et qui finalement s'ajustent parfaitement aux interprétations personnelles d'individus désorientés, mais qui sont intimement convaincus d'avoir entrevu la lumière, et de marcher dans sa vérité, en lutte contre la décadence globale.   Violence, intolérance, fascisme larvé, derrière le masque de Rorschach se cachent de sombres pulsions, les errances d'individus qui érigent le destin personnel au dessus de la communauté, dans laquelle leurs fantasmes trouvent toujours matière à justifier l'injustifiable. Si l'ennemi dans Watchmen était un héritage de la guerre froide, il est ici typiquement ce vide post moderne qui résonne en beaucoup d'âmes perdues, pour lesquelles le héros masqué et costumé est aussi la signe d'une possible revanche sur la vie. Du super héroïsme au nihilisme, Tom King et Jorge Fornes livrent ici une transition remarquable, impitoyable, cliniquement fascinante, et qui exigera de votre part une vraie lecture attentive. 



JONNA TOME 2 : LE PETIT TRÉSOR DE LA FAMILLE SAMNEE


Puisque c'est l'éditeur qui le fait remarquer lui-même, commençons par ce point particulier : vous aurez noté qu'il y a finalement assez peu de texte dans Jonna. Les dialogues sont concis, ne s'éternisent pas, quant aux didascalies et au textes explicatifs, vous n'en trouverez pas; ce qui veut dire que le moyen qu'ont choisi les auteurs pour s'exprimer est avant tout l'illustration. Ce qui, lorsqu'on parle de bande dessinée, revient à dire le
storytelling, mettre en images un récit en le rendant intelligible, passionnant, vivant, grâce à l'art séquentiel. Et ça tombe bien, car la protagoniste, Jonna, est une sorte de petite boule d'énergie irrésistible. C'est encore une enfant, mais elle est dotée d'une force invraisemblable, et sous un aspect un peu bourru, voire sauvage, elle cache un capital sympathie indéniable qui va droit au cœur des lecteurs. Vous avez déjà vu ces jeux vidéo des années 80 et 90 avec un personnage qui rebondit aux quatre coins de l'écran, dans des paysages fantasmagoriques (Sonic par exemple) ? Et bien, c'est ce à quoi fait penser Jonna quand elle évolue d'une page à l'autre, irrésistiblement. Elle s'en va éclater la tête de monstres géants, dans un décor qui fut autrefois luxuriant et animé, et s'est transformé en un scénario post-apocalyptique. Nous savions que Chris Samnee était particulièrement doué pour ce genre d'exploit. Si vous avez suivi par exemple son travail sur Black Widow, vous ne devriez pas être plus surpris que cela. Ce second tome ne fait que prolonger l'expérience du premier, c'est-à-dire un plaisir pour les yeux, une leçon pour le reste. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si lorsque vous croisez de nombreux artistes professionnels du secteur, les avis sont unanimes. Je n'ai pas encore à ce jour trouvé un seul dessinateur comics qui a pointé du doigt des carences sur ce sujet, tout le monde s'émerveille et s'accorde à dire qu'il s'agit là d'un travail particulièrement abouti, qui bénéficie de plus d'une mise en couleur remarquable de Matt Wilson, qui rend chaque page attrayante. Voilà, l'essentiel se trouve donc là et explique pourquoi Jonna est accessible pour tous, du plus jeune au plus exigeant (et adulte). 




Samnee, c'est aussi Laura, l'épouse, la scénariste, qui écrit les aventures de Jonna. Après un premier tome d'introduction où nous faisions connaissance avec cet univers cousu main pour les enfants du couple, dans le second c'est la duplicité et l'avidité qui est de mise. La petite sauvageonne super forte va être capturée, utilisée dans une sorte d'arène où elle va pouvoir laisser exploser  sa puissance brute, tandis que sa sœur, une nouvelle fois séparée (une constante depuis le départ) expérimente la trahison mais aussi aussi la dissension qui règne entre deux époux, quand le plus fort se transforme en un petit tyran sans envergure ni morale. Il y a donc donc une sorte de morale à tirer de tout ceci, ce qui est bien dans les intentions et le manifeste de départ. Le tout est amené au moyen de bonds formidables, de splash page d'un effet immédiat et puissant, toujours au service d'un message positif et d'espoir, de solidarité et de courage. Puisqu'il n'y a pas d'âge pour commencer à lire des comic books, autant proposer à celles et ceux qui débutent quelque chose de beau, de sublimement construit. Une leçon artistique qui a de quoi aussi séduire les plus grands, et qui renforce encore cette vérité bien connue de nous autres, Chris Samnee est un conteur hors pair, un illustrateur ultra doué, peut-être un des meilleurs dessinateurs de sa génération. Impossible de conclure sans mentionner la très belle édition 404 comics, avec ce papier dont la texture est si plaisante et parfaitement adaptée à la mise en couleurs de l'album; le genre de petit détail qui n'en est pas un, car posséder une belle histoire dans un bel objet, ça ne se refuse pas, non ? 


Pour le tome 1, ça se passait par ici : Jonna Tome 1


MURDER FALCON : WARREN JOHNSON ET LE METAL POUR SAUVER LE MONDE

 Avec un titre pareil, on s’attend à du bruit, de la fureur et une aventure fracassante. Murder Falcon (ici réédité dans une version augmen...