DOCTOR STRANGE IN THE MULTIVERSE OF MADNESS : CRITIQUE "ANTIPASTI"


 Voici venir le second grand moment capital de l'histoire du Marvel Cinematographic Universe. Bien entendu, j'exagère grandement. Pour être exact, disons qu'il s'agit de la seconde étape fondamentale; la première étant le film Avengers Endgame qui marquait la fin d'une époque, le couronnement de la grande menace qui pesait sur la tête de nos héros, c'est-à-dire Thanos. Dès lors, un chapitre était clos et il était possible d'en ouvrir un autre. C'est ainsi qu'il faut voir Doctor Strange, deuxième du nom. Les années ont commencé à s'accumuler, les invraisemblances également, et la nécessité de rafraîchir quelque peu le cast et l'échiquier font que le multivers constitue le meilleur outil à employer pour ouvrir de nouvelles pistes. Imaginez donc : vous êtes allés si loin et avez placé la barre si haut que désormais chacun de vos choix est prisonnier d'une forme de continuité cinématographique pesante, et se heurte aux dures lois de la physique et de la réalité. La bande dessinée et un long métrage, ce n'est pas la même chose. Dans le premier cas, tout est possible, il suffit d'avoir quelqu'un pour inventer une histoire et pour la dessiner; dans l'autre, il faut tenir compte du fait que les années passent pour les acteurs, c'est un univers plus réaliste, qui ne  peut s'émanciper totalement de toute idée de crédibilité temporelle. Alors, pour justifier ce qui ne peut pas l'être, et dans le même temps pour recoudre tous les déchirements, réparer les incompréhensions et invraisemblances, et raccrocher tous les wagons disséminés ça et là, le multivers est un couteau suisse bien pratique. Nous l'avons vu venir ces deux trois dernières années, il a été formalisé par la série Loki sur Disney plus, puis le dernier Spider-Man, et désormais il explose sous nos yeux ébahis, dans un feu d'artifice d'effets spéciaux et de bonds à travers les dimensions. Tout ceci ressemble autant à un pot pourri de tout ce qui a été fait auparavant qu'à une manière de remercier les fans qui ont eu la patience d'aller voir chaque film, jusqu'à ce climax. On aurait presque envie de dire que le scénario, l'histoire de ce film, n'est qu'un détail; c'est sa finalité qui compte. Le long-métrage s'ouvre avec un cauchemar du Docteur Strange, dans lequel il finit par trahir une adolescente du nom d'America Chavez, elle-même dotée de pouvoirs formidables, qui lui consentent de créer des portes ouvrant sur d'autres univers. Stephen Strange siphonne les pouvoirs d'America pour combattre une créature mystique ultra puissante, mais c'est un échec et il succombe dans cette tentative désespérée. À son réveil, le "vrai Strange" se rend au mariage de son ancienne petite amie, Christine, dans une scène douce amère où on comprend que de grands pouvoirs n'impliquent pas forcément un grand bonheur. Fort heureusement, une de ces habituelles scènes de chaos catastrophique en pleine ville le tire de sa torpeur et il se retrouve à combattre un monstre "oculaire" bien gélatineux, en compagnie de la même adolescente qu'il avait croisée dans ses songes. Car oui, en fait, ce n'était pas seulement un rêve mais une manière d'assister en spectateur à ce qui se produit dans d'autres univers. Rêver n'est pas inventer, mais une forme de voyeurisme multiversel. (à suivre)

(retrouvez la critique complète et notre dossier Comics, cinéma et séries dans le numéro du mois de juin d'UniversComics Le Mag', sortie prévue le 4 juin. 84 pages, gratuit)



LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : LE PETIT FRÈRE


 Dans le 128e épisode de son podcast, Le bulleur vous présente Le petit frère, album que l’on doit à Jean-Louis Tripp, édité chez Casterman. Cette semaine aussi, on revient sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :

- La sortie de l'album Carnets de campagne que l'on doit à Mathieu Sapin, Kokopello, Morgan Navarro, Louison, Dorothée de Monfreid et Lara et c'est co-édité chez Dargaud et au Seuil

- La sortie de l'album Chroniques décalées d'une famille ordinaire et vice-versa que l'on doit à Séverine Tales et aux éditions Payot Graphic

- La sortie de l'album Année zéro que l'on doit au scénario d'Ana Roy, au dessin de Mademoiselle Caroline et c'est édité chez Delcourt

- La sortie de Gertrude Stein et la génération perdue que l'on doit au scénario de Valentina Grande, au dessin d'Eva Rossetti et c'est édité au Seuil

- La sortie de l'album Orson Welles, l'inventeur de rêves scénarisé que l'on doit au scénario de Noël Simsolo, au dessin d'Alberto Locatelli et c'est édité chez Glénat

- La sortie en intégrale d'Une semaine sur deux, un album que l'on doit à Pacco et aux éditions Fluide glacial




 

 

HISTOIRE D'UNE ERREUR : LE NOUVEL ALBUM DE VORTICEROSA


 Commettre des erreurs, voilà quelque chose qui arrive à tout le monde; personne n'est parfait et nous ne pouvons pas toujours accomplir l'action désirée au moment désiré, de la manière désirée. Mais il y a pire : il y a celle ou celui qui est convaincu d'être elle/lui-même une erreur, quelqu'un qui ne trouve pas sa place car maladroit(e) ou encore trop différent(e) pour être accepté(e) dans la société telle qu'elle ou il le voudrait. C'est un peu de cela qu'il s'agit, avec Histoire d'une erreur de Vorticerosa, c'est-à-dire en fait Rosa Puglisi, une des artistes les plus singulières et intéressantes du panorama italien indépendant. Le personnage de cette bande dessinée est en réalité une coquille, une tâche d'encre sur une feuille destinée à un amant, qui ne mérite pas les sentiments qu'éprouve pour lui celle qui rédige la lettre. Une lettre qui d'ailleurs finit froissée dans la corbeille, de laquelle s'échappe le petit protagoniste. Un pâté, une rature, en conséquence quelque chose qui ne devrait pas être, qui aurait dû être effacé dès la naissance, mais qui en réalité commence à vivre une existence propre même si "imparfaite" aux yeux des autres. Un petit bonhomme mal défini, qui cherche l'approbation, un peu de tendresse, qui voudrait pouvoir nouer des relations avec ces mêmes "êtres parfaits" qui le snobent, et ignorent jusqu'à son droit élémentaire d'être. 



Le petit personnage est, au niveau de son apparence physique, des plus simples. C'est vraiment une rature, de l'encre éparpillé, il n'a qu'une forme vague et pour autant il est extrêmement sympathique et dynamique. C'est la grande force de la destinatrice : proposer à travers un minimalisme évident quelque chose de touchant, qui parvient à atteindre le cœur mais aussi l'esprit des lecteurs. L'erreur se traduit aussi par une syntaxe, un orthographe très particulier. Volontairement, chaque phrase comporte des éléments orthographiques erronés qui contribuent à isoler notre malheureux héros du reste de l'existence, du monde où les choses sont bien faites, ou en tous les cas sont faites comme elles devraient l'être, comme tout le monde s'attend à ce qu'elles soient. Y a-t-il donc une possibilité de trouver sa place, quand la différence saute aux yeux et que malgré tous vos efforts (et le protagoniste en fait beaucoup) vous ne parvenez jamais à vous hisser au niveau des standards qui vous entourent? La réponse est dans ces pages aussi poétiques qu'humaines, avec un final qui lorgne vers l'onirisme, le symbolisme et en réalité, pour simplifier, la beauté à l'état pure. Oui, cela peut-être déroutant, ou en tous les cas est différent de ce que vous avez l'habitude de lire, mais croyez-moi, c'est ce qui fait la qualité et la richesse d'Histoire d'une erreur.

Disponible chez IT Comics, Pick up publishing. Vous pouvez nous contacter pour obtenir votre copie dédicacée par l'artiste. 





SPAWN : UNE ÉDITION SPÉCIALE TRENTIÈME ANNIVERSAIRE CHEZ DELCOURT


Si je vous dis à tous que 2022 va être l'année de Spawn, j'en connais pas mal qui vont sourire, voire même carrément rire sous cape. Ceux-là ils auront tort, bien entendu! Car si certains ont lâché l'affaire depuis pas mal de temps, d'autres n'ont jamais abandonné ce personnage mythique des années 90 et beaucoup de nouveaux lecteurs ont pris le train en marche ces derniers temps. Il faut dire que Todd McFarlane a de la suite dans les idées. Dorénavant, plus qu'une série régulière, c'est un univers tout entier qui se construit autour de la créature infernale, avec notamment des séries comme King Spawn, où l'horreur est omniprésente, ou encore Gunslinger Spawn, où il est question d'un autre avatar infernal, tout droit sorti du Far West (et une équipe de Spawn arrive, avec The Scorched). Et comme vous le savez, en France le personnage a toujours été choyé par Delcourt; il est disponible sous forme de splendides albums qui reparcourent toute sa carrière. Et voici qu'arrive en ce mois de mai une édition spéciale 30e anniversaire qui comprend les 15 premiers épisodes de la série, y compris ceux qui ont tendance habituellement à disparaître dans les réimpressions, c'est-à-dire les travaux de Neil Gaiman et Alan Moore. Si vous êtes encore novice, ou distrait, je me permets de vous rafraîchir la mémoire : 
Au début des années 90, Todd McFarlane est une star des comics. Son style qui mêle allègrement grotesque et spectaculaire a déjà permis de relancer plusieurs séries chez Marvel, et tout particulièrement Hulk (dans sa version grise) et Spider-Man. Avec le tisseur, l’artiste va encore plus loin : il crée de toutes pièces un nouveau titre déconnecté de la continuity dont il se charge d’écrire aussi le scénario. Les ventes explosent, bien que les thématiques abordées soient tout sauf révolutionnaires. Todd mise beaucoup sur les monstres, l’exagération anatomique et des planches riches en détails baroques, sombres et ultra dynamiques. Une propension à faire primer l’aspect visuel au détriment de l’histoire, que nous allons retrouver lorsque plusieurs grands noms de l’époque décident de fonder une nouvelle maison d’édition, où les personnages sont la propriété leurs créateurs ; c’est le phénomène Image comics. MacFarlane en est, bien entendu, et il emporte avec lui une créature sortie tout droit des enfers, mais qui œuvre pourtant pour le bien : voici venir Spawn (le rejeton) alias Al Simmons, ancien marine chargé des opérations spéciales, une existence passée avec du sang sur les mains, jusqu’à ce qu’un sursaut de moralité entraîne son assassinat et une trahison au plus haut niveau de l’Etat. Al est si amoureux de Wanda, sa femme, qu’il pactise avec celui qu’il pense être le Diable en personne, pour retourner sur Terre, et la revoir. Mais comme tout le monde le sait, il ne faut jamais se fier au Démon, et de fait, il revient cinq ans plus tard sous les traits d’une créature putride recouverte d’un étrange costume vivant (Todd nous ressert le symbiote de Spiderman, Venom, à une autre sauce) et doté de pouvoirs extraordinaires, qui toutefois le consument à chaque fois qu’il y a recours. Quand à sa femme, elle s’est remariée entre temps, avec l’ancien meilleur ami de son premier mari, et elle a désormais une charmante petite fille, alors que Simmons était convaincue qu’elle était stérile! 




Bref, dans le genre retour raté, il n’y a guère mieux (ou pire). Spawn trouve refuge et réconfort auprès des clochards du quartier, qu’il défend contre une série de créatures absurdes et nauséabondes, la première d’entre elles étant le Violator, un autre monstre des enfers qui semble avoir un rôle à jouer dans la formation de rejeton infernal de Simmons. Notre nouveau héros doit aussi arrêter un violeur et tueur d’enfants, Billy Kincaid, et un cyborg loué par la mafia du nom d’Overt-Kill. De l’action en barres à chaque épisode, du sang qui gicle un peu partout, des tonalités obscures comme la nuit, voilà pour la recette de base du nouveau carton qui secoua la décennie et fit s'affoler les compteurs de vente. N’allez pas chercher au départ une profondeur métaphysique au scénario, ni une ambiance urbaine réaliste à la Miller. Il s’agit là d’une série qui mise avant tout sur l’efficacité, avec un discours ultra efficace, sur le grand combat entre les Enfers et le Paradis, sur l’Armaggedon céleste qui guette, et le rôle que les créatures recrutées par l’un et l’autre camp auront à jouer sur le champ d’honneur. Le monde de MacFarlane n’est pas joli joli : les êtres sont souvent exagérément gras, petits, maigres, à la limite de la caricature sur pieds. Son Spawn concède beaucoup à l’esthétique gothique, chaînes et tenue sombre de rigueur, c'est d’emblée une créature romantique, otage d’un enjeu qui le dépasse, dupé par des forces supérieures qui en ont fait un simple jouet. Mais les quelques moments d’introspection sont surtout l’occasion de pleurer ou de nourrir le désir de se venger, Spawn n’approfondit guère son nouveau statut en dehors des perspectives qu’il lui ouvre pour assouvir son ressentiment. Nous nagions alors en pleine période «Image» où chaque détail anatomique, chaque case se devait d’être passée à la gonflette. Après les sixties/seventies et leur usage intempestifs de psychotropes (couleurs criardes et dessins aux Lsd) les nineties s’ouvrent sur un surprenant traitement aux hormones et aux anabolisants. Mais bon sang que ça en jette, que cette esthétique nous a retourné le cerveau, alors, et comme elle fonctionne finalement encore très bien aujourd'hui, comme vous le verrez très bientôt (car vous allez acheter, hein, ne faites pas les idiots) le Gunslinger Spawn de Brett Booth. Delcourt marque le coup, pour les trente ans, avec un pavé en couverture rigide du plus bel effet, le genre de cadeau parfait pour les nostalgiques, ou convaincre les derniers réticents. Spawn est une icone désormais, un classique moderne, et ce genre de célébration précieuse et vibrante vous arrache une petite larme. Oui, elle est chouette cette édition spéciale, et on ne boude pas notre plaisir coupable. 



JYLLAND TOME 3 : COLÈRE FROIDE (CHEZ ANSPACH)


Jylland est incontestablement une des séries révélations de l'année 2021; nous avons pris beaucoup de plaisir à suivre le récit de Bruno de Roover, qui est aussi une fresque passionnante sur la transition qui sépare des cultes et des us et coutumes guerrières, du christianisme et du pacifisme, dans les contrées glacées du grand Nord. Mêlée avec de l'action, des rebondissements, des trahisons, c'est également une saga familiale et politique de premier ordre. Dans ce troisième volume intitulé Colère froide nous retrouvons le roi Sten, désormais investi du pouvoir absolu sur le Jylland et tout occupé à s'emparer du commandement des différentes tribus disséminées çà et là, de la manière la plus simple et expéditive possible. En trucidant ceux qui s'opposent à lui, voire même en les pendant ensuite par les pieds, horrible spectacle qui hante les forêts avoisinantes. Il faut dire que ces tribus converties au christianisme prêche maintenant la paix, la non-violence; ce serait comme demander au loup d'entrer dans la bergerie pour s'asseoir à table et ripailler. Sten est devenu complètement impitoyable et n'éprouve aucun remord, il n'hésite pas d'ailleurs à promettre à celle qui porte son enfant de l'assassiner de ses propres mains, dès que celui-ci sera né. Si vous cherchez la représentation d'un méchant mégalomane, qui aime se complaire dans le sang qu'il verse, vous tenez ici un candidat sérieux pour le podium. Ceux qui luttent pour reprendre possession du royaume ont dû s'isoler dans des petites villes abritées du regard, et ils fomentent le retour et un coup d'état, sans pour autant se bercer d'illusions. La tâche est très difficile, Sten possède ses propre renseignements et il n'est pas dit que la lueur d'espoir qui apparaît enfin ne soit en fait qu'une concession machiavélique du souverain, pour détruire définitivement ses ennemis. On l'a dit, il y a dans cette aventure un nombre fort intéressant de coups bas. Tout y est permis, principalement le pire. 




Ce qui frappe dans le tome 3, c'est le sentiment inéluctable de la défaite. Il n'est pas possible de s'opposer à Sten et ses hommes, quand on voit leur caractère impitoyable et les moyens disproportionnés dont ils jouissent, par rapport aux rebelles qui se contentent de flèches, de courage et de droiture morale. Sten dont le parcours connait ici une évolution ultime. Tout d'abord qualifié de "complexe et intrigant", il finit par devenir de plus en plus froid, calculateur, cynique, et au bout du compte quelqu'un dont l'indécence ne connaît pas de limite. Malgré tout, Jylland ne cède pas au pessimisme cosmique; au contraire, même si les forces en présence semblent être particulièrement déséquilibrées, je vous invite à dévorer ce 3e tome pour assister au feu d'artifice final, qui va donc régler le sort de tout un territoire, mais aussi de toute une époque, avec une transition difficile et pour ne pas dire très problématique entre des croyances et un mode de vie désuet, et l'arrivée d'une nouvelle religion portée par un pacifisme un peu trop angélique. Comme toujours, Przemyslaw Klosin sait mettre en image ce scénario explosif, avec son trait précis, clair, particulièrement attentif aux expressions et aux visages, qui humanise tous les personnages des plus importants aux plus secondaires. Jylland se révèle donc sur la durée une saga brillante, qui est parvenue à nous envoûter au fil des pages, et nous ne serions pas contre la poursuite de l'aventure, avec par exemple un saut générationnel, dans le futur. Merci Anspach.

Vous pouvez lire aussi la critique du tome 1 du tome 2  



SWAMP THING INFINITE TOME 1 : L'ÉVEIL À LA SÈVE


 Swamp Thing, la Créature des marais, est un des personnages les plus fascinants de l'univers des comics DC. Ce premier album qui propose les histoires du cycle Infinite est d'autant plus intéressant qu'il permet de faire connaissance avec un nouvel avatar de la sève, c'est-à-dire le monde de la nature, le "Green" comme on l'appelle en version originale, et qui s'incarne à chaque fois dans le corps d'un paladin, d'un héros qui montre la voie. Mais avant de retrouver les aventures de Levi Kamei, qui se retrouve connecté à la sève lors d'un retour en famille, en Inde, le lecteur peut découvrir les deux épisodes qui concernent la parenthèse Future State, c'est-à-dire un regard sur le lointain avenir des héros DC. Et ce que nous lisons ressemble à une catastrophe planétaire... il y a eu une guerre terrible, qui a ravagé la planète, et les êtres humains ont disparu, ou en tous les cas il reste bien peu de survivants, réunis dans une communauté scientifique réfugiée au Pôle Nord, dans les laboratoires Star Labs. Les machinations de Jason Woodrue (toujours là) sont peu à peu en train de donner naissance à un pouvoir fabuleux, capable d'éclipser le soleil et donc d'annihiler toute possibilité pour les forces de la nature de prospérer. Swamp Thing, que ses congénères appelle Père sève, doit intervenir à temps pour éviter la catastrophe, mais son amour indéfectible des hommes, de leurs imperfections et de leur capacité à être un jour meilleurs, pourrait bien lui jouer un mauvais tour. C'est l'occasion pour Ram V de se glisser dans la peau du scénariste d'un titre qui a besoin d'un second souffle, et s'en donne les moyens. Un nouvel avatar, une nouvelle direction (la capacité d'évoluer, le changement inhérent à l'existence, le besoin d'opérer des choix qui nous grandissent ou nous annulent) et l'assistance de Mike Perkins pour le dessin. Le style réaliste est éloquent et fort utile quand il s'agit de faire apparaître la Créature des marais, et la noirceur du trait, le jeu permanent entre luxuriante beauté du "vert" et omniprésence des ténèbres, produit un effet souvent remarquable. 




Comme bon nombre de ses congénères super-héros américains, la créature des marais a des problèmes à régler avec sa propre famille. Levi n'a pas eu des rapports idylliques avec son père, les derniers jours que ce dernier à passé sur Terre; une question d'éloignement par rapport aux racines et aux traditions indiennes, que le jeune homme a fini par renier en optant pour le mode de vie américain, c'est-à-dire un irrespect profond pour la nature du moment où il est possible d'en retirer un bénéfice économique immédiat. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'en réalité il est revenu chez lui, et c'est aussi ce que lui reproche son frère, qui de son côté a une vision plus extrémiste et militante de ce qu'il faut faire pour sauver la nature. Ces liens familiaux complexes sont au centre de ce qui se passe dans la tête du nouveau Swamp Thing, qui doit bien entendu apprendre à maîtriser des pouvoirs qui lui semblent d'emblée cauchemardesques. N'oublions pas une petite histoire sentimentale pour le moment, pas encore vraiment définie, et l'apparition d'un ensemble de guest stars comme par exemple la Suicide Squad menée par le PeaceMaker, dorénavant investi du rôle ingrat de chef de file d'une formation loin d'être aimée par tout le monde. Ou encore Poison Ivy, de plus en plus à l'aise dans le rôle d'une incarnation élémentale de la nature elle-même. Ram V fait vraiment partie de cette nouvelle génération de scénaristes qui compte, et qui sont destinés à écrire les comics de demain et après-demain. Il est d'autant plus à l'aise ici qu'il écrit quelque chose qu'il connait très bien, puisque ce sont ses propres origines qui sont dépeintes. Avec lui l'horreur n'est jamais très loin, et là encore le cahier des charges est respecté, d'autant que le tait sombre et chargé de Mike Perkins permet de réaliser des planches de toute beauté, même si inégales lorsqu'on prend en considération l'intégralité des 12 épisode ici publiés, si on compte les deux dont je vous ai déjà parlé. Le problème de ce Swamp Thing qui se cherche et qui est encore en quête de la compréhension de ce qu'il est devenu, du monstre qu'il va devoir reconnaître, c'est la bonté extrême de certaines des sagas du passé. Alan Moore ou Scott Snyder par exemple, qui placent la barre très haut et font qu'on est souvent un peu circonspect devant le nouveau qui avance. Pour autant, le moment est peut-être venu de tourner la page. Alec Holland n'est plus sur scène, place donc à ce Levi kamei, qui va devoir montrer qu'il existe vraiment une relève chez DC Comics, que cette histoire de générations, qui a toujours fait le succès de l'éditeur, n'est pas près de s'éteindre. Ce premier volume est donc globalement intéressant et possède clairement un potentiel à explorer; concernant le rapport qualité-prix; c'est du tout bon; Urban proposant un joli pavé pour moins de 30 €. Donc, les fans du personnage ont de bonnes raisons de se laisser tenter.







KLAUS BARBIE LA ROUTE DU RAT : LE SINISTRE PARCOURS D'UN NAZI


 À l'heure où il est possible qu'un candidat à l'élection présidentielle tente de réhabiliter le régime de Vichy et le maréchal Pétain, la sortie d'une œuvre comme Klaus Barbie la route du rat est d'autant plus indispensable. Barbie n'est pas un soldat et un membre éminent du parti nazi comme les autres; c'est un criminel de guerre allemand dont les exactions ont particulièrement marqué l'histoire de notre pays. C'était lui le chef de la Gestapo, dans les services de la police de sûreté allemande basée à Lyon. Un véritable boucher dont le travail consistait à enquêter, torturer et assassiner. Un individu au parcours tristement linéaire qui avait fait ses preuves auparavant, en démontrant un fanatisme et un dévouement total à une cause mortifère. C'est toujours Klaus Barbie qui est le responsable de l'assassinat de Jean Moulin, le plus célèbre des résistants français. Mais comme tous les nazis de son envergure, la fin de la guerre a signifié pour Barbie la possibilité d'une arrestation et d'un jugement sans pitié, d'où la nécessité de la fuite. C'est cet acte de couardise qu'il choisit; il traverse l'Atlantique et part s'installer en Bolivie, où il change d'identité, pour désormais apparaître aux yeux de tous comme un certain Klaus Altmann. Si le nom de famille est différent, la manière de se comporter et les idéaux ne changent guère. Cette fois, c'est dans le trafic d'armes et de drogues que Barbie s'illustre, au point même de favoriser des coups d'État locaux. On pourrait croire qu'avec le temps et dans un contexte pas forcément si défavorable (n'oublions pas que les fugitifs nazis se sont presque tous réfugiés en Amérique du Sud où les gouvernements locaux avait bien d'autres chats à fouetter, voire les accueillait à bras ouverts) Barbie aurait l'occasion poursuivre son existence sinistre sans être inquiété. C'était sans compter le travail qu'ont mené Béate et Serge Klarsfeld, au début des années 70, qui va changer la donne. Le criminel est formellement identifié; il n'y a plus de doute, l'illusion s'est effondrée. Des journalistes français sont dépêchés sur place et obtiennent de nouvelles preuves accablantes, la France demande une extradition, et un procès retentissant se prépare. Tout ceci est important et parfaitement bien raconté dans la première partie de la Route du rat qui vient de sortir chez Urban Graphic. Une trajectoire répugnante et inhumaine, pour un individu qui a semé la mort et la haine dans son sillage, partout. Frédéric Brrémaud et Jean-Claude Bauer signent une œuvre  magnifique et parfaitement documentée, qui éclaire tout ceci. 



Peut alors commencer la seconde partie de l'ouvrage, qui va être consacrée au procès proprement dit, dans les années 80. Dans ce procès ahurissant, c'est la parole qui est la pièce maîtresse, c'est-à-dire tous ces témoignages accablants qui viennent expliciter l'horreur, rappeler le caractère inhumain d'un homme qui peine à mériter ce titre. Barbie ne se démonte pas, ne réponds pas, voire même n'assiste pas aux séances; il est la négation de la réalité, emmuré dans un comportement irritant et hautain, il n'estime pas devoir répondre aux accusations. Jean-Claude Bauer et ses crayons couvrent à l'époque le procès pour Antenne 2; son dessin est donc particulièrement analytique, au plus près de l'événement, et il grave à jamais les visages, les prises de parole, une certaine pesanteur et gravité, sans oublier une vraie dignité, chez ces hommes et femmes qui se relient à la barre. Un tour de force, car forcément de nombreuses pages sont statiques, des documents poignants, où chaque mot peut paraître terrifiant. L'occasion de rappeler aussi le rôle ingrat et décrié de maître Jacques Vergès, chargé de défendre l'indéfendable (toute société civile se doit de le faire, c'est cela, l'avocat du diable) avec une rhétorique qui provoque l'indignation. L'œuvre de Brrémaud est dérangeante car elle n'ignore rien de cette histoire, aussi bien la complaisance d'une partie de la population française (le nombre des dénonciations est clairement évoqué dans cet album) que l'excès de zèle de Klaus Barbie, qui bien qu'appartenant à la Gestapo et aux ordres d'Adolf Hitler, aurait très bien pu ne pas commettre certaines des exactions dont il s'est entaché à jamais, sans pour autant désobéir aux ordres. Barbie, c'est le mal se réjouissant de sa propre malveillance. Sorte de documentaire en bande dessinée publié pour les 35 ans d'un procès retentissant et qui a fait date, Klaus Barbie la route du rat marque les esprits, bouleverse et interroge. On qualifie souvent ce genre d'ouvrage de nécessaire, et cette fois plus que jamais, c'est vraiment ce qui vient à l'esprit, quand on tourne la dernière page de ce volume, publié par Urban dans la collection Urban Graphic.


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MURDER FALCON : WARREN JOHNSON ET LE METAL POUR SAUVER LE MONDE

 Avec un titre pareil, on s’attend à du bruit, de la fureur et une aventure fracassante. Murder Falcon (ici réédité dans une version augmen...