Puisqu'il faut faire des choix, Les Dingodossiers vont donner le ton. Destinées à un lectorat adolescent, ces planches prennent la forme de faux manuels pédagogiques où les meilleures intentions débouchent systématiquement sur le chaos. Comment cuisiner les restes en l'absence de vos parents, tout en transformant la cuisine en un champ de bataille ? Comment présenter le Caméléon, ou tout savoir de l'autruche, sans vraiment rien savoir ? Comment charger le coffre de sa voiture avant de prendre la route des vacances, sans jamais y parvenir ? Sans oublier un discours méta, déjà, avec la manière de faire vivre le héros sur papier, dans une bande dessinée, ou des pages qui convoquent d'autres personnages de collègues complices, comme Achille Talon qui vient ici se plaindre directement à un Greg tyran savamment parodié. Le tout est drôle rien que par le trait, avec des visages hyper expressifs, déformés par le doute ou l’angoisse, qui racontent souvent autant que les gags eux-mêmes (la conversation muette de l'élève Chaprot et son voisin est une leçon du genre, pour l'éternité). Le dessin est nerveux, expressif, capable de condenser dans une posture ou un regard toute la mécanique du rire. Quel génie ! En parallèle, Gai-Luron monte en gamme. Ici, Gotlib est à la fois scénariste et dessinateur, et cela se ressent immédiatement. Le rythme et la stase deviennent des outils comiques à part entière, et l’immobilité placide du héros contraste délicieusement avec l’agitation du monde qui l’entoure. Traversé par des émotions violentes dont il ne laisse jamais rien paraître, Gai-Luron joue la carte du décalage stylistique et émotif avec brio. Son complice Jujube, subit bien des avanies et lui sert de souffre-douleur, au point d'être "rhabillé" en Muzo (de Placid et Muzo) ou d'encaisser coups et vexations gratuites. Ce volume rassemble également une série de dessins annexes : couvertures de Pilote, publicités, jeux, caricatures, poissons d’avril, et les petites planches de Gai-Luron Poche, où les gags sont resserrés et parfois remontés en quatre petites cases. Si vous êtes de ma génération, ces petites publications qui alternent page de jeu et page de gag ont fait vos délices. Et vous savez quoi, quand on atteint le terme des 240 pages de ce premier tome ? Les gags n’ont pas vieilli, l’absurde fonctionne immédiatement, les dialogues témoignent d’un soin extrême apporté à la langue, à ses détours, à ses répétitions, même dans les fotes d'ortograffe de l'élève Chaprot qui prend parfois la plume. L'univers de Gotlib reste indémodable et intouchable, dans le fond et sur la forme. On attend vite la suite, tant cette Œuvre Complète risque de s'avérer comme un des piliers de nos étagères, dans les années à venir.
Chez Dargaud / Fluide Glacial
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