GOTLIB OEUVRE COMPLÈTE : 1967 PREMIER TOME D'UNE COLLECTION INDISPENSABLE


 Quand on est né dans les années 1970 et que l’on a été adolescent dans les années 1980, il est presque impossible de ne pas considérer Marcel Gotlib comme l’un des pères fondateurs de la bande dessinée humoristique moderne. Son humour, son sens du décalage, sa manière unique de faire exploser les codes ont hypnotisé toute une génération de lecteurs bien avant que l’on prenne conscience de l’ampleur de son influence. J'ai personnellement le souvenir de longues crampes à la mâchoire, sur les bancs du collège, avec les éditions en albums de ses dingueries érudites. Revenir aujourd’hui à l’année 1967, à travers ce premier volume de son Œuvre Complète qui n'entend pas respecter scrupuleusement la chronologie, c'est comme faire le saumon, remonter à la source, là où tout commence à se mettre en place, quand Gotlib est devenu Gotlib, la consécration, l'émancipation. Bref, l'explosion. Car en 1967 Gotlib n’est pas encore une figure iconique, mais il travaille depuis deux ans à Pilote, épaulé par René Goscinny sur Les Dingodossiers, et bénéficie d’une liberté de ton et de forme encore rare dans la bande dessinée de chez nous. Ce premier tome, concentré sur une seule année, agit comme une loupe : il permet de suivre presque en temps réel l’émergence d’un auteur qui va très vite dépasser le simple cadre du gag pour inventer un langage graphique et narratif profondément personnel. L’album ne se contente pas d’aligner des planches anciennes déjà maintes fois publiées ailleurs. Un véritable travail éditorial a été mené pour restituer au mieux les pages publiées dans Pilote et Vaillant (ancêtre de Pif), parfois desservies à l’époque par des conditions d’impression perfectibles. Les choix chromatiques ont été repensés, certaines pages retravaillées, et l’ensemble est bien plus cohérent et soigné. Avec de surcroit, car ça ne gâche rien, une partie éditoriale en introduction qui permet de resituer le contexte et le vent de fraicheur que représenta Gotlib.



Puisqu'il faut faire des choix, Les Dingodossiers vont donner le ton. Destinées à un lectorat adolescent, ces planches prennent la forme de faux manuels pédagogiques où les meilleures intentions débouchent systématiquement sur le chaos. Comment cuisiner les restes en l'absence de vos parents, tout en transformant la cuisine en un champ de bataille ? Comment présenter le Caméléon, ou tout savoir de l'autruche, sans vraiment rien savoir ? Comment charger le coffre de sa voiture avant de prendre la route des vacances, sans jamais y parvenir ? Sans oublier un discours méta, déjà, avec la manière de faire vivre le héros sur papier, dans une bande dessinée, ou des pages qui convoquent d'autres personnages de collègues complices, comme Achille Talon qui vient ici se plaindre directement à un Greg tyran savamment parodié. Le tout est drôle rien que par le trait, avec des visages hyper expressifs, déformés par le doute ou l’angoisse, qui racontent souvent autant que les gags eux-mêmes (la conversation muette de l'élève Chaprot et son voisin est une leçon du genre, pour l'éternité). Le dessin est nerveux, expressif, capable de condenser dans une posture ou un regard toute la mécanique du rire. Quel génie ! En parallèle, Gai-Luron monte en gamme. Ici, Gotlib est à la fois scénariste et dessinateur, et cela se ressent immédiatement. Le rythme et la stase deviennent des outils comiques à part entière, et l’immobilité placide du héros contraste délicieusement avec l’agitation du monde qui l’entoure. Traversé par des émotions violentes dont il ne laisse jamais rien paraître, Gai-Luron joue la carte du décalage stylistique et émotif avec brio. Son complice Jujube, subit bien des avanies et lui sert de souffre-douleur, au point d'être "rhabillé" en Muzo (de Placid et Muzo) ou d'encaisser coups et vexations gratuites. Ce volume rassemble également une série de dessins annexes : couvertures de Pilote, publicités, jeux, caricatures, poissons d’avril, et les petites planches de Gai-Luron Poche, où les gags sont resserrés et parfois remontés en quatre petites cases. Si vous êtes de ma génération, ces petites publications qui alternent page de jeu et page de gag ont fait vos délices. Et vous savez quoi, quand on atteint le terme des 240 pages de ce premier tome ? Les gags n’ont pas vieilli, l’absurde fonctionne immédiatement, les dialogues témoignent d’un soin extrême apporté à la langue, à ses détours, à ses répétitions, même dans les fotes d'ortograffe de l'élève Chaprot qui prend parfois la plume. L'univers de Gotlib reste indémodable et intouchable, dans le fond et sur la forme. On attend vite la suite, tant cette Œuvre Complète risque de s'avérer comme un des piliers de nos étagères, dans les années à venir.

Chez Dargaud / Fluide Glacial 



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