DEATHBRINGER : LA DARK FANTASY ULTRA SOIGNÉE D'ISMAEL LEGRAND


 En ouvrant Deathbringer, on comprend très vite qu’Ismaël Legrand n’a pas l’intention de faire ses premiers pas en douceur. Il arrive avec un noir et blanc massif, presque minéral, qui engloutit la lumière et transforme chaque case en uppercut glacial. En 2025, rares sont les albums qui s’imposent visuellement dès la première page ; celui-ci le fait avec la brutalité d’un marteau d’inquisiteur. Ombres lourdes, matières granuleuses, silhouettes ravinées comme des stèles funéraires : le dessin n’illustre pas, il sanctifie, ou maudit. On est d'ailleurs frappé que Delcourt ait investi sur ce genre de récit (et d'ouvrage, avec un élégant dos toilé). Un pari (presque) fou, qui est loin d'être gagné d'avance, tant la radicalité va être de mise, dans la forme et en partie sur le fond. Legrand situe son récit dans un Moyen Âge rongé par ce qui dépasse l’entendement humain : sorcelleries clandestines, rites archaïques, religions vacillantes, morts qui ne le sont pas forcément. Au cœur de ce monde qui se délite, deux trajectoires s’approchent sans se connaître. D’un côté, un guerrier (Greyd Uth Kalandar) taillé dans la fatigue et la culpabilité ; de l’autre, une jeune femme enrôlée par l’inquisition, dont les pouvoirs troublent autant qu’ils effraient. Leur rencontre n’a rien de romantique : elle relève plutôt du destin qui grince et des dieux qui s’ennuient. Comme quoi, on peut être considérée comme une sorcière mais collaborer avec ceux qui dressent les bûchers, quand les circonstances s'y prêtent. L'hypocrisie, encore et toujours. 



Sur le fond, Legrand joue avec les codes de la dark fantasy comme on peut désamorcer une bombe : il y a du respect, une volonté de passer par toutes les étapes, mais sans trembler. Il ne prétend pas réinventer les mythes, mais il cherche plutôt à en retrouver la racine, ce mélange de sacré perverti et de peur primitive. Le rythme, d’ailleurs, s’en ressent : lent, posé, presque méditatif, comme une procession qui avancerait parmi les ruines. Parfois, c'est un peu confus, on craint d'y perdre son latin. Reste que si Deathbringer se distingue vraiment, c’est dans sa façon de faire du noir et blanc un organisme vivant. Les compositions empruntent parfois au cinéma expressionniste, parfois à la gravure gothique. Les corps semblent sculptés à même la pénombre. Les éclats de lumière, rares, deviennent des révélations presque mystiques. On pourrait croire à une démonstration technique, mais ce n’est jamais gratuit : l’esthétique porte l’émotion, la violence, la foi brisée. Gustave Doré s'est lancé dans le neuvième art, on va en voir de belles ! Certains lecteurs jugeront peut-être le scénario trop fidèle aux canons du genre. Soit. Mais cette “fidélité” devient une force : elle permet au dessin d’occuper pleinement le terrain. La mise en page respire la maîtrise, parfois même la démesure, et transforme ce roman graphique en expérience sensorielle plus qu’en récit linéaire. Avec quelques scènes érotiques qu'il ne faudra pas laisser entre toutes les mains, et qui font de Deathbringer un album qu'il ne convient pas d'offrir au petit neveu en cinquième, qui s'est pris de passion pour la culture gothique en regardant Harry Potter. Deathbringer n’est ni un simple divertissement, ni une démonstration d’érudition graphique. C’est une plongée dans un monde où les ombres ont des choses à dire, et que toutes les oreilles ne sont pas prêtes à entendre. 



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ABSOLUTE MARTIAN MANHUNTER TOME 1 : VISION MARTIENNE


 De toutes les séries de la collection Absolute, celle consacrée à Martian Manhunter est de loin la plus exigeante, la plus ambitieuse, la plus déroutante. On vous prévient tout de suite : si vous aimez les récits linéaires classiques, qui suivent un déroulement rassurant, où les repères sont facilement identifiables, vous allez vous sentir en territoire étranger et abandonner la lecture assez rapidement. Si par contre vous avez décidé de plonger tête la première dans un univers susceptible de vous surprendre à chaque page, alors cet album est clairement fait pour vos mirettes. Deniz Camp et Javier Rodriguez ont décidé de vous en faire voir de toutes les couleurs, de hisser la quadrichromie au rang de délire inspiré, avec d'entrée au menu un attentat-suicide, une crise identitaire et de la fumée multicolore qui révèle des secrets intimes que personne n’est censé entendre. John Jones respire littéralement les pensées des autres, il les absorbe, s'en nourrit, et tant pis pour sa santé mentale et sa vie de famille qui se délite jour après jour ; fallait pas croiser la route d'un parasite martien qui est venu habiter en lui, à moins que ça ne soit que l'effet pervers d'une crise psychotique et un effondrement généralisé. En tous les cas, celui qui fut jusque là un bon flic n'est même plus certain d'être un être humain, à plus forte raison un père et mari conventionnel. John est sorti miraculeusement vivant de l'attentat, mais transformé, habité, dédoublé. Camp bâtit son récit comme un jeu de miroirs psychédéliques : les souvenirs des autres se mêlent aux visions grotesques soufflées par une voix mystérieuse. « Le Martien » semble connaître John mieux que John lui-même. Il lui permet de comprendre, d'excuser, de deviner la généalogie des faits, d'appréhender la folie qui pousse les individus à se faire sauter, à assassiner des clochards, à massacrer des chiens. C'est ainsi que John peut se retrouver à tenter de désarmer un kamikaze en se faisant passer pour un de ses amis d'enfance, en appuyant sur les failles et les douleurs intimes qui poussent l'individu à devenir cette pire version de lui-même. Absolute Martian Manhunter s'intéresse à notre part d'ombre et ne la lâche pas. 



Le récit s’autorise tout de même quelques lenteurs, ou quelques parenthèses qui nécessitent qu'on reste attentif, sur la brèche.  Par chance, tout passe avec Javier Rodriguez, qui se charge de réveiller celui qui pourrait somnoler. Son travail (dessin, encrage, couleurs, la totale en roue libre) fuse dans tous les sens : perspectives impossibles, couleurs explosives qui redéfinissent le sens même de ce qui est psychédélique, personnages stylisés, cartoonesques. C’est un parti pris total qui ne laisse pas indifférent : on adore ou on abhorre. Mais impossible de nier la cohérence entre cette esthétique hallucinée et le vertige mental de John Jones. Camp et Rodriguez choisissent de dissocier le flic et « le Martien » comme deux entités distinctes. Un choix intéressant qui permet d'ailleurs de garder la porte ouverte pour de nouvelles interprétations, d'autres niveaux de compréhension. La dualité est poussée à deux reprises jusqu'à l'utilisation de la transparence du papier : il est demandé au lecteur de placer la page devant une source de lumière pour "activer sa vision de martien" et voir l'envers des choses, ce qui n'est pas accessible à première vue. L'ennemi semble être le « le Martien blanc », qui se nourrit du chaos, sème la discorde. La face sombre (malgré la couleur) de ce que nous sommes, cette tentation de l'autodestruction qui nous pousse à nous enorgueillir du pire de nous-mêmes, plutôt que nous ouvrir à l'autre, son altérité, ses besoins. L'immigré, une religion différente, peuvent ainsi être autant de martiens, de créatures effrayantes à pourchasser, comme Camp le met en scène avec pertinence à un moment donné. On comprend alors pourquoi la mini-série, initialement prévue en six épisodes, a été prolongée jusqu’à douze : cette plongée dans les béances de l’esprit humain a trouvé son public, incroyable mais vrai ! Reste à comprendre s'il s'agit d'un effet de mode porté par une critique dithyrambique, qui risque de s'estomper quand le grand public aura sous les yeux cet album dont l'audace formelle et thématique vise bien plus loin et plus profond que le Batman Absolute de Snyder. Nous vivons une époque où il est si facile de céder à la peur, à l'aliénation, que cette lecture pourrait alors éveiller un écho insoupçonné chez pas mal de lecteurs. Un gros pari en passe d'être remporté avec un brio et un talent évidents. Et il y aurait encore des Cassandre pour dire que les comics sont morts, que c'est du passé ? 



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ABSOLUTE FLASH TOME 1 : DEUX MONDES


Absolute Flash ne nous prend pas en traitre : Jeff Lemire poursuit ce qu’il aime faire depuis Sweet Tooth, c'est-à-dire raconter une histoire où le réel se fissure sans prévenir, avec en guise de protagoniste un adolescent qui va devoir grandir plus vite que prévu. L'heure est venue de s'attaquer à Wally West, adolescent trop rapide pour son époque et trop seul pour son âge, avec une décision artistique capitale pour saisir la nouveauté de cette mouture : la vitesse n'est pas juste un pouvoir standard, un gimmick à appliquer, mais une véritable expérience sensorielle qui vire au cauchemar éveillé. Le résultat : un récit nerveux, instable, presque insaisissable, avec un Wally en fuite de la première à la dernière page. Dans l'univers Absolute, le gamin est fils de militaire et le paternel autoritaire et cachotier est transféré de base en base au gré des missions qu'on lui confie. Lemire joue immédiatement la carte du malaise : on pénètre dans un laboratoire confidentiel aux expériences animales trop étranges pour être honnêtes, introduit par un Barry Allen familier des lieux, qui invite le gamin à visiter des installations « ultra top secrètes » comme s’il l’emmenait au zoo, au grand dam du père qui n'apprécie guère cette familiarité. À partir de là, le temps se met à dérailler. C'est l'accident, c'est le drame ! Lemire a de toute façon choisi de proposer un récit éclaté, fragmenté dans sa succession chronologique. Et pour ne rien arranger, Wally court si vite qu’il se dédouble presque, et flotte dans une temporalité qui nous déroute et doit être reconstruite : tout va très vite, et il faut attendre d'avoir toutes les informations pour recomposer le puzzle. Mais cette confusion est volontaire : le scénariste veut que le lecteur ressente le déraillement intérieur de l'adolescent, son incapacité à rester en un lieu et un moment. Pire encore pour lui, voici que les Lascars de l’Absolute Universe débarquent en meute organisée !



Ici, les antagonistes de Flash sont bien plus disciplinés que leurs équivalents classiques : Captain Cold mène toujours la danse, Boomerang est un parfait mercenaire insupportable doté d'armes technologiques, et les autres ne sont pas en reste, avec ce qu'il faut d'inventivité et de modernité pour redéfinir la dynamique. Mention spéciale pour Grodd, le gorille savant, qui est de la partie également, sous une apparence et dans un rôle absolument imprévisibles, mais finalement géniaux. Du Jeff Lemire dans le texte. Les Lascars dégagent une énergie brute, une dynamique de groupe presque militaire, qui leur donne plus d’épaisseur que Wally lui-même dans les premiers chapitres. Là encore, c’est un choix audacieux : commencer une série centrée sur Flash en laissant ses adversaires voler la vedette… Ma foi, Wally a tout à apprendre, et plus que de parler de Flash, on évoquera juste un gamin victime d'une expérience qui a mal tourné, qui pense avoir foudroyé sur place le scientifique qui l'a introduit dans un complexe interdit, qui est pourchassé par les supérieurs du paternel, pour servir de cobaye à des fins inavouées. Pour un peu de répit, il se réfugie chez Ralph et Sue Dibny (enfin, ceux de l'univers Absolute, vous me suivez toujours ?), tandis que le scénariste s'évertue à tisser des parallèles entre sa situation, son background, et ce qui est arrivé ici à Grodd. Nick Robles dessine tout cela avec une énergie brute et une mise en page fort convaincante. Tout est soigné et inspiré, rien à redire de ce côté-là. Par contre, les deux épisodes confiés à A.L. Kaplan sont assez catastrophiques (les 4 et 5). Le décalage est immense, et le résultat limite immonde. Les yeux des personnages masculins, par exemple, semblent directement tirés d'un manga bas de gamme. Pourquoi cette transition, pourquoi ce choix de doublure ? Voilà comment les comic books se tirent parfois une balle dans le pied. Qu'à cela ne tienne, reste un album sympathique et frais, qui est à conseiller à ceux qui sont sensibles aux thématiques chères à Jeff Lemire, plus encore qu'aux fans hardcore de la radicalité de l'univers Absolute. 



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DEN 3 : LES ENFANTS DU FEU (RICHARD CORBEN CHEZ DELIRIUM)


 En découvrant Les Enfants du Feu, troisième volet de la fresque démente et voluptueuse imaginée par Richard Corben, on comprend d’emblée que l’auteur ne cherche pas à nous faciliter la tâche. En réalité, Corben ne facilite jamais rien et se fiche bien de nos envies de commodité : c’est sa manière de nous prendre par la main, de venir nous chercher, nous cueillir… pour ensuite nous abandonner en cours de chemin, dans l'inconnu, avec l'obligation de nous débrouiller seuls. Cette fois, il remonte aux racines de Nullepart et de son univers luxuriant pour raconter la destinée tourmentée de Kil et Mâl, deux voyageurs interstellaires dont l’atterrissage d’urgence déclenche à peu près tous les ennuis possibles : monstres affamés, pirates en goguette, sorcier sénile et serviteur anthropophage. Autrement dit, la panoplie presque complète des créatures qui hantent les pages de Den, depuis les toutes premières vignettes. Kil et Mâl entraînent dans leurs mésaventures un œuf (unique survivant d’une couvée décimée) qu’il faut protéger à tout prix. Leur mission serait déjà suffisamment périlleuse si, pour parfaire la confusion, Corben n’avait pas décidé de leur faire parler une langue codée pendant une bonne partie du récit. On s’accroche comme on peut, on déchiffre des bribes, et on finit par comprendre que Kil, d’abord perçu comme un(e) athlète sec comme un javelot, devient progressivement… la Reine Rouge de son espèce, avec transformation physique à la clef. Chez Corben, le concept de « genre » est un terrain de jeu qu’on retourne joyeusement pour voir ce qu'on peut en faire. De la guerrière androgyne sculpturale aux mamelles abondantes d'une forme exacerbée de fémininité divinisée, il n'y a qu'un pas que l'artiste franchit, selon la règle établie que la métamorphose fait partie des clés de lecture et des étapes indispensables pour lire et apprécier Den, quel que soit le volume.



Pendant ce temps, sur Nullepart, le vieux sorcier Zeg observe tout cela avec l’indifférence d’un fonctionnaire en fin de carrière, tandis que Zomug (son serviteur simplet et vorace) pense surtout à dévorer tout ce qui passe à portée de dents et mettre les mains sur la cuisinière du domaine de son maître. Quelques pirates avides viennent ajouter une couche de chaos, histoire que personne ne s’ennuie. C’est dans ce maelström que prend forme l’opposition primitive entre Zeg et la future Reine Rouge, conflit fondateur qui, des années plus tard, entraînera Den dans une guerre qui le dépassera largement. Autant dire que ce qui peut être considéré à tous les effets comme une forme de préquelle éclaire des zones d’ombre que les deux premiers volumes laissaient volontairement dans un délicieux brouillard, à la discrétion de l'imagination des lecteurs. Graphiquement, Corben reste Corben : même lorsque son trait se précipite ou quand il expérimente des techniques moins « classiques », la puissance visuelle est intacte. Les premiers chapitres affichent la densité et la précision auxquelles le maître nous a habitués, tandis que la seconde moitié s’aventure vers une approche plus libre, parfois inégale, mais toujours habitée. Les couleurs, elles, continuent de ressembler à des rêves fiévreux peints dans l'urgence . Aucun imitateur n’a jamais véritablement réussi à « faire du Corben » sans terminer carbonisé par le résultat et les pages de rédactionnel traduites dans cette édition chez Delirium nous le confirment. Que ce soit Matt Kindt ou Jose Villarubia, le constant est identique. Aborder la génèse des œuvres de Corben, vouloir en percer les mystères, c'est se heurter à un fait simple : le bonhomme était unique, impossible à résumer, à plagier. Un hasard si Del Toro, Moebius et Alan Moore vénèrent Richard Corben comme un dieu tutélaire ? Je ne crois pas. Alors oui, Les Enfants du Feu n’est pas le volume le plus accessible de la saga, mais il en est l’un des plus intrigants et démentiels, dans le bon sens du terme. En revisitant les mythes fondateurs de son univers, Corben étend encore la carte d’un monde où la sensualité, la violence et l’étrangeté fusionnent et nous interrogent. Au lecteur de recouper, décider, digérer, voire même, s'il a un peu de goût et de curiosité, de s'émerveiller. 


Les chroniques publiées au sujet de 

DEN 1

DEN 2



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MARVEL WORLD 1 : C'EST PARTI POUR LE RÈGNE DE FATALIS




 En fait, Marvel World, c'est un peu l'incarnation moderne de ce que fut autrefois le pilier du super-héroïsme chez Lug puis Semic, l'inoubliable Strange. Sauf que la qualité des séries Marvel, en ce moment, n'est pas toujours à la hauteur des ancêtres glorieux. Toujours est-il que ce premier numéro de la revue phare de Panini propose les débuts de Le Règne de Fatalis, raison suffisante pour s'y coller, et découvrir ce nouveau grand événement tant attendu. Dans l’univers 616, tout finit toujours par tourner autour de Victor von Fatalis. Ici, littéralement, puisque One World Under Doom transforme la planète en annexe de la Latverie, avec hymne martial et sourire crispé obligatoire. Après six mois de retraite mystique, où il avait troqué les lasers pour les grimoires, Fatalis revient donc en Sorcier Suprême convaincu de détenir enfin la solution à tous les problèmes du monde. En quelques pages, Ryan North montre un Victor impérial, sûr de son génie, déroulant son programme politique comme un PDG mégalo : fin de toutes guerres, santé pour tous, éducation gratuite… bref, la dictature éclairée dont beaucoup rêveraient, faute d'avoir accès à ce qui est un privilège pour une grande partie de la planète. On pourrait applaudir, si le tout n’était pas servi avec cette arrogance chère au personnage, entre le despote visionnaire et l’influenceur Linkedin qui n’a jamais eu tort de sa vie. Face à lui, les Avengers hésitent entre l’indignation morale et la perplexité : comment renverser un tyran qui fait mieux qu’eux dans les sondages ? Ils se rapprocheraient même du Baron Zemo, preuve qu’on touche le fond stratégique. North orchestre cette confusion avec une ironie délicieuse : les héros partent en mission sans plan, en espérant que Reed Richards improvisera quelque chose en route. Spoiler, il va se planter. Graphiquement, R.B. Silva est convaincant. Fatalis est vraiment majestueux : un souverain sorcier drapé de sortilèges, présent dans des pages qui débordent d’énergie, de combats inattendus et de citoyens hypnotisés par les discours télévisés du maître. Chez Marvel, cela s’appelle une dystopie ; dans la tête de Victor, c’est le monde parfait. Le Règne de Fatalis frappe surtout par cette question perfide que North glisse entre deux explosions : et si Fatalis avait raison ? Rien de tel qu’un tyran efficace pour replonger les héros dans leurs contradictions. 



Il y a deux autres épisodes essentiels dans ce premier numéro de Marvel World. Tout d’abord, vous assisterez au nouveau départ de Spider-Man, cette fois confié aux bons soins du scénariste Joe Kelly. Il s’agit en réalité d’un véritable petit festival offert par le dessinateur espagnol Pepe Larraz qui, comme vous le savez sans doute, compte aujourd’hui parmi les meilleurs artistes à l’œuvre chez la Maison des Idées. C’est lui qui parvient à transcender cette relance somme toute très classique : Peter Parker cherche un emploi, en trouve un grâce à une ancienne connaissance du lycée, fréquente une nouvelle petite amie et voit de nouveaux ennemis œuvrer dans l’ombre contre lui. Bref, rien que l’on n’ait déjà lu ou relu, mais l’ensemble a au moins le mérite d’être superbement illustré. Du côté d’Iron Man, c’est désormais Spencer Ackerman qui reprend la série. On retrouve un Tony Stark revenu à la tête de son entreprise… pour s’en faire évincer presque aussitôt. Une panne d’armure au beau milieu d’une démonstration, une chute sévère, une blessure grave et le voilà contraint d’entamer une longue rééducation. Ce retour à la case départ débouche sur une nouvelle sorte de « guerre des armures » qui l’oblige à faire un net pas en arrière dans l’utilisation de sa technologie. L’ensemble est plutôt intéressant, voire franchement intrigant, servi par les dessins prometteurs de Julius Ohta. Le reste, en revanche, se révèle nettement moins enthousiasmant. L’épisode des Avengers, directement lié aux événements du Règne de Fatalis, est d’un ennui profond et parfaitement dispensable : une simple transition narrative centrée sur le Captain America version Sam Wilson, sans véritable intérêt. Même constat pour les épisodes consacrés à Thor, ici issus d’Immortal Thor. Le titre souffre d’un handicap majeur : vous devez prendre l’histoire en cours de route et, si vous n’avez pas lu les chapitres précédents, vous risquez d’être complètement perdu face à ce que propose Al Ewing. D’autant plus que chaque planche est réalisée par un dessinateur différent, ce qui exige une attention soutenue et exclut pratiquement tout lecteur novice. Dommage : le Dieu du Tonnerre a connu des jours bien plus passionnants, y compris récemment. Terminons avec une information importante : si Le Règne de Fatalis vous passionne ou vous a simplement convaincu de casser votre tirelire, sachez qu’il existe une autre publication du même type, actuellement disponible chaque mois. Panini y insère un ensemble de séries annexes, comme Doctor Strange, les Avengers Supérieurs ou Doom Academy. Nous n’avons pas encore tenté l’aventure, mais je vous en reparlerai, le cas échéant.



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ULTIMATE SPIDER-MAN DE JONATHAN HICKMAN : LE SPIDEY QU'ON ATTENDAIT


L’histoire de Spider-Man, on la connait tous. Tout commence d’ordinaire par une araignée radioactive capricieuse et un lycéen timide qui découvre que grimper aux murs est plus pratique qu’un abonnement à une salle de sport. Sauf que dans Ultimate Spider-Man, Jonathan Hickman met un grand coup de tatane dans cette fourmilière arachnoïde : et si Peter Parker n’avait jamais été mordu ? Et si une force venue bidouiller la chronologie lui avait volé la vie héroïque qui lui revenait ? Et si, vingt ans plus tard, le destin revenait frapper à la porte, comme si finalement il n'était pas possible de lui échapper, d'une façon ou d'une autre ? Le résultat de ces interrogations, c’est l’un des récits les plus stimulants que Marvel ait offerts à son héros fétiche depuis des années. Hickman s’empare de Peter avec un sérieux qui n’exclut jamais une vraie chaleur humaine, et le transforme en un adulte complet : un mari, un père, un homme heureux… mais pas encore comblé. En 2025, Marvel réinvente un personnage qui, paradoxalement, n’avait jamais autant ressemblé à lui-même que sous cette nouvelle forme bien plus intéressante que l'éternel adolescent empêtré dans des runs de plus en plus fades et répétitifs. Dans cet univers alternatif, Peter a épousé Mary Jane, fondé une famille, et évolue dans un quotidien où responsabilités riment avec gosses à border, devoirs à signer et petits traquas domestiques. La grande réussite de la série, c’est justement d’assumer ce virage. Marvel n'a jamais vraiment osé laisser son Peter traditionnel vieillir (depuis les années 1990), au nom de la jeunesse éternelle et de la sacro-sainte « identification du lecteur ». Ici, enfin, l’éditeur retourne la table : la maturité devient la force du personnage. Renew your wows, mais en dix fois mieux.



Au cœur du récit, on trouve la relation Peter/MJ, écrite avec une finesse rare. Pas de drames artificiels, pas de ruptures tonitruantes suivies de retours de flammes forcés, seulement deux adultes qui conversent (beaucoup, ça parle énormément dans USM), se soutiennent et affrontent ensemble l’irruption tardive d'un destin super-héroïque. Leur duo donne au récit une stabilité émotionnelle étonnante, surtout lorsqu’entre en scène leur fille May, véritable moteur de plusieurs des meilleurs moments de ces épisodes. Richard, le petit frère, attend son tour, mais il est destiné à de grandes choses, de très grandes choses ! Évidemment, Hickman ne serait pas Hickman sans un vaste échiquier en arrière-plan. L'ombre du Créateur plane toujours, héritée d’Ultimate Invasion, mini-série dont dépend en partie ce nouvel univers. La beauté du travail réside dans son accessibilité : un lecteur novice peut tenter Ultimate Spider-Man sans diplôme en hickmanologie, tandis que les plus férus y verront mille échos et clins d'oeil à des trames passées et futures. Graphiquement, ce premier Deluxe est un régal. Marco Checchetto délivre un Spider-Man athlétique, massif, profondément humain dans chaque expression, et ses planches redonnent foi en ces comic books modernes dont le niveau graphique moyen a tendance à déconcerter les anciens. Lorsqu’il laisse la main à David Messina, l’énergie ne retombe pas : certaines de ses pages sont très élégantes, et fichtrement intelligentes. Pas simple de succéder au grand Marco en ne devant dessiner que des scènes statiques dans un restaurant, par exemple. Messina, la force tranquille ! Et puis, il y a les surprises. Le Bouffon Vert en pseudo-mentor ? Voilà une idée qui semblait impossible… jusqu’à ce qu’elle fonctionne. Harry Osborn is back in the game ! Bref, on a l’impression d’avoir retrouvé un Peter Parker qui avait disparu depuis longtemps : un héros qui évolue, qui interroge ses choix, qui n’est plus coincé dans une boucle sans fin de « problèmes d’adulte écrits comme des soucis d’adolescent ». Si vous aimez Spider-Man, lisez cet album. Si quelqu’un que vous aimez aime Spider-Man, offrez-lui cet album. C'est Spider-Man, comme on l'aime, comme on le voudrait encore. 

(En illustration, la variant cover spéciale Noël, parce que… c'est bientôt Noël)


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LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : SILENT JENNY


 Dans le 211e épisode de son podcast, Le bulleur vous présente Silent Jenny, album que l’on doit à Mathieu Bablet, un ouvrage édité chez Rue de Sèvres sous le label 619. Cette semaine aussi, le podcast revient sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :


- La sortie de Women of the west, album choral que l’on doit au scénario de Tiburce Oger, au dessin signé par de nombreuses et nombreux artistes et c’est publié aux éditions Grand angle


- La sortie de l’album Là où tu vas que l’on doit à Étienne Davodeau ainsi qu’aux éditions Futuropolis


- La sortie de l’album Thrillerville que l’on doit à Lerenard pour le scénario, Alex Puvilland pour le dessin et l’album est publié aux éditions Daniel Maghen


- La sortie de France profonde, un album que l’on doit au scénario conjoint de Kris et Swann Dupont, au dessin d’Eliot et c’est publié aux éditions Albin Michel


- La sortie de l’album Que d’os !, adaptation d’un roman de Jean-Patrick Manchette par Max Cabanes, épaulé par Doug Headline, un titre sorti chez Dupuis sous le label Aire noire


- La réédition d’Un léger bruit dans le moteur, album que l’on doit au scénario de Gaet’s, au dessin de Jonathan Munoz et c’est sorti aux éditions Petit à petit.



 
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DEATHBRINGER : LA DARK FANTASY ULTRA SOIGNÉE D'ISMAEL LEGRAND

 En ouvrant Deathbringer, on comprend très vite qu’Ismaël Legrand n’a pas l’intention de faire ses premiers pas en douceur. Il arrive avec u...