LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : TOURNER LA PAGE


 Dans le 222e épisode de son podcast, Le bulleur vous présente Tourner la page, album que l’on doit à Zep, un ouvrage édité chez Rue de Sèvres. Et revient aussi sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :


- La sortie de l’album L’homme qui vendit la Tour Eiffel que l’on doit au scénario de Stéphane Marchetti, au dessin de Joseph Falzon et c’est publié aux éditions Dargaud


- La sortie de l’album Colette que l’on doit à Séverine Vidal pour le scénario, Kim Consigny pour le dessin et l’album est publié aux éditions Delcourt dans la collection Encrages


- La sortie de l’album Frankenwood que l’on doit au scénario de Darko Macan, au dessin d’Igor Kordey pour un ouvrage sorti aux éditions Dupuis


- La sortie de l’adaptation du roman d’Ernest Hemingway Pour qui sonne le glas que l’on doit au scénario de Jean-David Morvan, au dessin de Pierre Dawance pour un titre paru aux éditions Sarbacane


- La sortie de l’album L’homme - chevreuil que l’on doit au scénario de Vincent Zabus, au dessin de Jean-Denis Pendanx au dessin, une bande dessinée adaptée d’un ouvrage de Geoffroy Delorme et c’est paru aux Arènes BD


- La sortie de l’album Avila que l’on doit au duo Teresa Radice au scénario, Stefano Turconi au dessin et c’est publié dans la collection Treize étrange des éditions Glénat.



 
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PIF & HERCULE : SÉRIE ANIMÉE ET CAMPAGNE SUR ULULE


 Il y a des campagnes participatives qui passent relativement inaperçues, et d’autres qui réveillent une mémoire collective. Celle lancée autour du retour de Pif et Hercule version dessin animé appartient clairement à la seconde catégorie. En quelques jours à peine, la mobilisation sur Ulule a transformé la sortie de leur animé en véritable événement, porté par une communauté aussi fidèle qu’enthousiaste. L’objectif initial atteint, les créateurs voient déjà plus loin : un cap symbolique fixé à 200 %. À la clé, un clin d’œil irrésistible à l’histoire du journal Pif Gadget : le retour du mythique parachute Pif. Réédité pour l’occasion, accompagné d’un mode d’emploi présenté par Rahan, ce gadget culte (autrefois sublimé par une couverture signée Mandryka) viendrait récompenser tous les contributeurs si ce nouveau palier est franchi. Mais la campagne ne se résume pas à une opération nostalgie. Elle s’accompagne d’une sélection soignée de fac-similés, goodies et objets de collection, pensés pour séduire autant les amateurs de bande dessinée que les curieux. Derrière ces contreparties, on retrouve une exigence de fabrication et un vrai souci du détail, fidèle à l’esprit du titre.



Car l’ambition est bien plus large : offrir une nouvelle vie animée à des figures emblématiques de la BD populaire française. Diffusée sur Canal+, cette série marque le retour à l’écran de Pif et Hercule, après plusieurs incursions depuis les années 1980, dont une série télévisée et un long métrage au début des années 1990. Cette fois, le projet assume une approche résolument contemporaine. Animation 3D intégrée à des images réelles en 4K, écriture portée par une nouvelle génération d’auteurs, tonalité ludique et pédagogique : la série entend conjuguer héritage et modernité. L’esprit originel n’est pourtant pas oublié, notamment dans sa dimension éducative, héritée des collaborations passées avec des figures scientifiques comme Hubert Reeves ou Haroun Tazieff. Pensé pour les jeunes publics sans exclure les lecteurs historiques, le programme revendique un équilibre entre divertissement et éveil à la science, dans la lignée des grandes émissions pédagogiques françaises. Le casting vocal, lui, mêle nouvelles voix et énergie contemporaine, avec notamment le vidéaste/créateur de contenus Roman Doduick. Au-delà du dessin animé, cette campagne Ulule se présente comme un véritable levier pour l’avenir de la licence : nouvelles séries, long métrage, contenus dérivés… Les ambitions sont affichées, et le public est invité à y prendre part. Plus qu’un simple financement participatif, l’opération se veut un passage de relais entre générations. Une manière de rappeler que, dans le paysage de la bande dessinée française, certains héros ne disparaissent jamais vraiment : ils attendent simplement le bon moment pour retomber… en parachute.


Lien vers la campagne : cliquez ici


PIF GADGET, on le répète pour la énième fois, vous attend en kiosque dans sa nouvelle incarnation. Et Rahan aussi est de l'aventure.





GOTLIB : OEUVRE COMPLÈTE 1968 (GAI-LURON ET LA RUBRIQUE-À-BRAC)


 Les œuvres complètes de Gotlib arrivent donc au rendez-vous du deuxième volume, qui couvre toute l’année 1968. Les planches ont été nettoyées, certaines pages sont inédites et, fidèle au principe de cette réédition, l’ensemble est publié dans un ordre chronologique rigoureux, de manière à mettre en évidence les ponts qui existent entre les différentes séries de l’artiste. Pour ce tome, elles sont au nombre de deux et se croisent régulièrement : les aventures de Gai-Luron et la Rubrique-à-Brac, lancée quelques semaines avant le début de ce volume. On retrouve ici ce chien aussi placide qu’un éditorial sans opinion, mais à qui il arrive désormais de vivre des aventures structurées par un véritable fil rouge. On pense par exemple à la création d’un robot à son image, censé résoudre bien des problèmes, notamment les tâches fastidieuses. Évidemment, chaque mise en marche tourne court : la créature n’en fait qu’à sa tête, ou ne fonctionne pas du tout comme prévu. À ses côtés, Jujube, le faire-valoir, est désormais devenu un animal esthétiquement irréprochable (une transformation amorcée dans le volume 1967) avant de peu à peu s’effacer pour laisser davantage de place à Belle Lurette, que l’on pourrait présenter comme la fiancée potentielle de Gai-Luron. Ce dernier l’a rencontrée alors qu’il cherchait un modèle pour une campagne de publicité. Belle Lurette, particulièrement autocentrée et exaspérante au plus haut point, se révèle pourtant immédiatement séduite par la beauté (disons… discrète) de celui qui l’a engagée. Les deux personnages se rapprochent progressivement au fil des gags, où le pauvre protagoniste ne parvient jamais à ses fins. Même lorsque, un jour de l’an, il reçoit enfin une invitation à pénétrer dans la chambre de sa promise, c’est pour déplacer un meuble, et non pour ce que le lecteur malicieux aurait pu imaginer. D’ailleurs, lors d’une crise de somnambulisme, Gai-Luron était déjà parvenu à se glisser dans le lit de la belle sans que rien ne se passe. Une constante, en somme. Gai-Luron, c’est aussi un concours organisé auprès des lecteurs pour élire son plus beau costume, mais également une période mystico-identitaire durant laquelle le personnage admet sa nature canine et décide de renouer avec ses instincts animaliers. D’abord pour défendre son habitation contre d’éventuels cambrioleurs, ensuite dans le cadre d’un échange particulièrement savoureux avec Jujube.



Et bien évidemment, parler de Gotlib, c’est évoquer la Rubrique-à-Brac, où les sujets les plus divers sont traités de manière absurde, pour le plus grand plaisir des lecteurs en quête d’érudition décalée. Il s’agit souvent d’un regard porté sur le monde animal, avec la présentation des caractéristiques et modes de vie d’espèces variées (comme le paresseux, le pélican…) commentées par l’inénarrable professeur Burp. Mais Gotlib ne s’arrête pas là. Il propose également des rubriques plus artistiques : comment réaliser un poster de star de cinéma, comment concevoir une bande dessinée, ou encore comment cadrer une scène lorsqu’on est réalisateur. Sans oublier le running gag de la pomme et d'Isaac Newton, une marque de fabrique légendaire. À travers ces pages, on perçoit aussi la manière dont les plus jeunes voient le monde, et combien le passage à l’âge adulte peut s’avérer d’un prosaïsme redoutable. On suit également les exploits (façon de parler) de l’élève Chaprot, cancre absolu, qui, dans ses rêveries les plus folles, imagine une sorte d’entreprise où ses camarades deviennent des cobayes à son service, le tout durant une interminable heure de retenue. Ce sont peut-être ces pages qui se révèlent les plus touchantes : derrière l’humour corrosif, on découvre un auteur sensible, dont les idées semblent inépuisables et teintées de nostalgie. Inépuisables… pas tout à fait. En 1968, Gotlib abandonna brièvement la Rubrique-à-Brac, convaincu qu’il ne pourrait pas tenir le rythme et craignant la panne sèche. Heureusement, il reprit rapidement le travail avec le talent et la réussite que l’on sait. Raison pour laquelle, lorsqu’on referme ce volume de ses œuvres complètes, une seule pensée s’impose : vivement le prochain. Il devrait arriver pour les fêtes de fin d’année. C'est in-con-tour-na-ble.



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SUPERGIRL WOMAN OF TOMORROW : DE RETOUR CHEZ URBAN COMICS


 Il est forcément un peu plus difficile de susciter la considération et le respect, voire la crainte, quand on est une agréable jeune fille aux cheveux blonds, portant la jupette, d'aspect menu et engageant, plutôt qu'un type ultra musclé chargé en testostérone. D'ailleurs, Kara Zor-El a beau être "super", elle n'en reste pas moins une girl là où son cousin est lui présenté comme un man et non pas un boy ; une petite différence sémantique qui démontre bien que l'héroïne a toujours dû mettre les bouchées doubles pour trouver sa place au sein de l'univers DC comics. Notons qu'il en existe différentes incarnations, et que sa carrière éditoriale est pour le moins chaotique. À première vue, on pourrait la croire plus faible, et d'ailleurs certains ennemis de Superman n'hésitent pas à s'en prendre à elle pour se venger, lorsqu'ils la croisent dans l'espace. Mais ce serait une erreur. C'est ce que nous montre assez rapidement Tom King dans cette désormais célèbre mini série en 8 volets, qu'Urban Comics représente aujourd'hui dans une belle version augmentée et une autre en noir et blanc. L'histoire démarre sur une lointaine planète, dans une ferme de roche, où une jeune fille (Ruthye) assiste au meurtre de son père, des mains de Krem des collines d'ocre, un assassin impitoyable, qui laisse son épée enfoncée dans le poitrail de sa victime.  Commence ainsi une vengeance personnelle contre Krem, avec l'idée d'enrôler un mercenaire pour obtenir réparation dans le sang, en se servant de la fabuleuse épée abandonnée par l'assassin, comme monnaie d'échange pour la transaction. Mais rien ne se passe comme prévu pour la pauvre jouvencelle. Fort heureusement, dans le même bar où se déroule la négociation, nous retrouvons Supergirl, bien occupée à fêter son 21e anniversaire (c'est-à-dire selon la loi américaine celui de sa majorité, autrement dit elle a désormais le droit de consommer de l'alcool) en se mettant minable grâce à la bouteille. Et quand une demoiselle en détresse rencontre une super héroïne en proie au doute et à la recherche de son destin personnel, les conditions sont réunies pour mettre sur pied une petite épopée spatiale attachante et fantasmagorique, qui va nous emmener rencontrer des mondes singuliers et interroger ce qui constitue notre humanité, à des années lumières, au fin fond du cosmos.



On embarque donc avec Tom King pour un voyage merveilleux. À travers les mondes, le cosmos, pendant de longs mois. Supergirl et sa protégée vont affronter toute une série d'aventures qui seront autant de jalons vers l'acceptation et la compréhension de soi. Ne croyez pas que la toute-puissance de la charmante blondinette lui permette de faire face à tout et n'importe quoi ; tout d'abord parce qu'une partie de ce périple va se dérouler sur une planète baignée d'un soleil vert qui se révèle être hautement toxique pour qui vient de Krypton, et c'est cette fois au contraire Ruthye qui va devoir protéger l'héroïne. Mais aussi parce que cette poursuite à travers les étoiles, pour mettre la main sur Krem et obtenir réparation, constitue une preuve de force intérieure : est-il nécessaire de tuer quand la magnanimité permettrait d'opter pour un autre châtiment ? C'est là que tout le génie de Tom King frappe le lecteur, avec deux dernières pages absolument splendides qu'il est impossible d'aborder concrètement sans spoiler l'histoire, mais qui ne correspondent pas forcément à tout ce à quoi vous pouvez vous attendre en lisant ce qui précède. Cette histoire au demeurant fort belle et poétique est rythmée par un phrasé et une langue soignée, excellemment traduite en français par Jérôme Vicky. Le dessin est de Bilquis Evely, et s'il peut surprendre notamment pour ce qui est du visage de Supergirl (assez anguleux, voire caricatural, avec le bleu des yeux qui mange ou illumine le reste) le côté féerique de l'ensemble compense largement cet aspect un peu moins gracieux que d'habitude. Les planches sont vivantes, truffées de petits détails, et surtout elle ne se ressemblent pas ou tout du moins leurs différences finissent par s'accorder, pour orchestrer un ensemble de mondes, ce qu'on appelle un univers graphique. Un long voyage, une quête personnelle, presque un récit légendaire comme on le comprend en fin de parcours : nous sommes là face à une bande dessinée qui échappe à la norme, l'envie de convoquer la surenchère et le bain de sang, pour donner la parole à un personnage aussi fort que fragile, aussi sous-évalué que potentiellement magnifique, et qui l'espace de huit longs épisodes nous enchante régulièrement. Woman of tomorrow a donc tout pour être également woman of the summer, le temps que nous y sommes, avec un film derrière la porte. Woman, on a dit, et pas juste girl.



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DC K.O. TOME 1 : LA BATTLE ROYALE COMMENCE ICI !


Vous êtes désormais habitués et vous le savez, les comic books américains vivent d'événements réguliers qui essaient à leur façon de bouleverser l'équilibre super-héroïque qui règne chez l'éditeur qui décide de les publier. Ainsi, chez DC Comics, place à quelque chose d'assez spectaculaire et singulier : DC K.O. Le principe est simple (c'est en tout cas ce qui est annoncé dans les intentions de départ), une sorte de Battle Royale qui va permettre de déterminer, enfin, qui est le plus fort entre tous. Et tout ça à cause de Darkseid, le mal incarné, qui cette fois encore a fait des siennes. Il faut dire que sa dernière incursion sur Terre a été la bonne. Cette fois, le tyran d'Apokolyps a vraiment triomphé, il n'est pas possible d'en venir à bout, l'univers lui appartient. D'autant plus qu'au cœur de notre planète, une sorte de noyau, de coeur de matière Omega (n'allez surtout pas me demander des explications scientifiques plausibles) ne fait que confirmer sa puissance et son inéluctabilité. La seule manière de l'arrêter, ce serait alors de stopper l'activité de ce noyau, un peu comme si on voulait le rebooter, et par la même lui offrir un champion capable de canaliser et d'incarner toute la puissance Omega pour défaire et prendre la place de Darkseid. Comme le projet est plutôt risqué et ne tient pas debout, expliqué comme cela (vous le savez, dans le monde des super-héros, les règles de la physique sont très différentes), il faut tout de même préparer un plan B, c'est-à-dire l'évacuation de la Terre ! Tenez-vous bien, la Justice League et leurs amis ont vraiment l'intention d'emmener les habitants sur d'autres plans d'existence ou mondes lointains, le temps que les choses se calment, si cela est possible. Le pire c'est que ce plan complètement dingue semble fonctionner et que le nouveau champion ne va pas être désigné par hasard, mais au terme d'une sorte de grand tournoi à élimination auquel vont prendre part 32 personnages parmi les plus puissants ou influents de DC Comics. Le premier tour consistera en une sorte de quête aux artefacts propres à certains de ces héros, tandis que par la suite, tout le monde va devoir taper sur tout le monde et mettre de côté les concepts d'empathie, d'entraide et de gentillesse. Même Superman ramène avec lui des poings américains dans lesquels sont incrustés des mini soleils ! Subtilité, quand tu nous tiens.



C'est presque une évidence : un scénario aussi dingue, avec des implications aussi faramineuses, c'est forcément l'œuvre de Scott Snyder ! Du côté du dessin, Javi Fernandez et Xermanico s'en sortent à merveille et permettent d'assister à une sorte d'apocalypse jouissive, où le lecteur, page après page, s'attend à voir certains personnages éliminés, tandis que d'autres vont continuer leurs courses vers le succès. Et à priori, les super-vilains ne sont pas invités et devaient être mis hors de l'équation, mais c'était compter sans Lex Luthor, qui au dernier moment est parvenu à pénétrer avec effraction dans la compétition, accompagné par quelques autres gros calibres des forces du Mal. Urban Comics publie l'événement sous la forme de trois tomes (le dernier prévu fin juin) ; autrement dit, vous allez pouvoir y découvrir non seulement la série mère mais tout un tas d'épisodes annexes, les fameux tie-in, avec par exemple ceux qui sont insérés dans la série des Titans, où nous allons pouvoir mieux comprendre comment fonctionne cette évacuation fantastique dont nous parlions ci-dessus. Mais aussi des épisodes du titre Superman où nous allons en apprendre plus sur le destin de Loïs Lane, qui a brièvement obtenu des supers-pouvoirs au point de devenir Superwoman et qui va ici tout simplement les récupérer. Notons également dans ce premier volume les deux premiers épisodes de DC K.O. Knightfight, où il est question de s'intéresser à que ce devient le grand absent du tournoi, celui qui n'est pas parvenu à se qualifier, à savoir Batman. Du coup, le chevalier noir va vivre ses propres aventures en parallèle, entre fantasmes, vérités distordues et versions très singulière de Gotham, et avec les dessins de Dan Mora pour magnifier l'ensemble. On est toujours preneur tant cet artiste est vraiment doué. DC K.O. c'est donc une véritable orgie super héroïque, au-delà de ce qu'on peut croire ou raisonnablement accepter. Il faut vraiment se laisser porter par la vague mainstream et voir ça comme une espèce de vaste récréation frappadingue, la Coupe du monde avant l'heure, où les équipes de football sont en fait remplacées par quelques-uns des personnages iconiques de chez DC Comics. Qui va se qualifier, qui va être éliminé, les paris sont ouverts !



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LA SIMULATION (DE LOIC HECHT) : ET SI NOUS VIVIONS DANS UN MONDE QUI N'EXISTE PAS ?


La question est proprement vertigineuse, raison pour laquelle nous avions tant envie de découvrir La simulation, enquête réalisée par Loïc Hecht sur une théorie qui fascine la Silicon Valley, comme le dit la couverture. Et si notre monde n’existait pas ? Pour entrer dans les détails : et si nous n’étions que des programmes, des pions, des personnages occupés à vivre une existence qui n’est, en réalité, non pas le réel, mais le fruit d’une immense simulation ? À un tel niveau que tenter d’appréhender la chose a de quoi nous filer la migraine pour toute la soirée. Pour parvenir à répondre à cette question (spoiler : aucune réponse tranchée n’est en réalité possible), il faut donc aller rencontrer ceux qui se sont penchés sur le sujet, c’est-à-dire traverser l’océan Atlantique et aller converser avec des physiciens, ou tout simplement les amis de ces milliardaires qui se passionnent pour la question, ceux qui sont en train de refaçonner notre monde et la manière dont nous nous y connectons. Hecht réalise tout cela avec un brio certain et un style capable d’alterner une écriture léchée et, à d’autres moments, plus complice (et intime, comme lorsqu'il réalise que sa relation sentimentale est en train de se déliter lentement), ce qui rend la lecture extrêmement agréable. Les cent premières pages défilent à un rythme soutenu, jusqu’à ce que l’enquête se focalise plus particulièrement sur un individu : Tom Campbell, ancien de la NASA. Et là, La simulation, qui jusque-là prenait en compte tout un ensemble d’hypothèses qui avaient tendance à nous ramener du côté d’une forme d’interprétation digitale du monde, comme si toute notre réalité avait été encodée par des programmateurs dont nous ne soupçonnons pas l’existence (à moins que ce ne soit nous-mêmes et que nous ne soyons que nos propres avatars) se met dès lors à définir ce qu’est la conscience. De Matrix à Bouddha, en quelque sorte. Car ce bon vieux Campbell, qui à bien des égards nous semble quand même un type extrêmement perché, à mi-chemin entre le gourou et le maître des arts mystiques dans un film Marvel, affirme être capable de sortir de son corps, d’opérer ce que l’on appelle le remote viewing, c’est-à-dire identifier des scènes ou des objets à distance, voire même d’entrer en contact avec d’autres entités et d’accompagner les morts au moment où ils quittent notre plan d’existence. C’est quand même bien difficile à croire, même si l’auteur, qui va assister en distanciel à un séminaire d’une semaine organisé par le type, fait tout son possible pour rendre ces informations accessibles au lecteur, tout en conservant un indiscutable recul critique qui permet de ne pas crier à la supercherie ou au complotisme.


Reste le fait que je suis un indécrottable sceptique et que cet ouvrage (il faut le signaler avant que vous ne vous précipitiez en librairie pour l’acquérir) est davantage pensé pour ceux qui sont disposés à réfléchir au caractère mystique et transcendantal de l’existence. Autrement dit : savoir si l’existence est définie par la conscience ou si c’est la conscience qui définit l’existence. Peu importe, finalement. Plutôt que pour les fans de science-fiction à la Matrix, prêts à déceler les failles de la machine comme on interpréterait des pixels défaillants sur un écran d’ordinateur. La méthode de Loïc Hecht n’est d’ailleurs pas scientifique en soi : il participe à des séminaires où il est question de sortir de soi, ingère des substances psychotropes, dont il a, de toute manière, déjà l’habitude de faire usage. Bref, nous sommes davantage sur un terrain à la Jack Kerouac que dans les élucubrations d’un Elon Musk ; plutôt que les champignons, lui, ce serait une orgie de kétamine. Et puis, le problème avec ce genre d’enquête, c’est qu’elle repose essentiellement sur des témoignages, ou plutôt des assertions : quelqu’un vient vous expliquer qu’il a fait ceci ou cela, et vous devez y croire, autrement tout l’édifice s’effondre. On vous explique que des expériences secrètes ont été menées dans des laboratoires appartenant à des agences gouvernementales : vous devez partir du principe que c’est vrai, même s’il vous est impossible, là, maintenant, à l’instant, d’en contrôler les résultats d’une manière suffisamment claire et honnête pour chasser le moindre doute. Bien entendu, beaucoup des faits rapportés sont troublants. Mais on peut se demander si toutes ces expériences de sortie du corps, ces capacités à deviner des images à distance, ou même à entrer en communication avec des morts et à se balader sur une sorte de plan astral, ne relèvent pas, finalement, d’une vaste supercherie reposant sur un effet de logique : si cela était possible, plus personne ne pourrait réellement disparaître de la surface de la planète, et il serait alors envisageable d’anticiper toutes les grandes problématiques, voire d’en trouver un remède en ayant recours à ce paranormal bien pratique. Ou pas ? La Simulation est donc un livre tout aussi fascinant que bancal, et c’est bien pour cela qu’il est attachant. Il tente de remettre en cause la réalité, tout d’abord en essayant de la définir, mais aussi en l’attachant à une forme extrême de subjectivité, c’est-à-dire en la faisant dépendre de notre conscience, de nos états de conscience. Dès lors, la conclusion nous ramène, presque logiquement, dans le domaine de la machine : l’intelligence artificielle. ChatGPT, par exemple, est-il une entité que l’on peut qualifier de consciente, ou simplement un instrument que l’on pourrait maltraiter à l’envi ? Là encore, il n’y a pas de réponse, si ce n’est celles que le lecteur pourra se forger au terme d’un livre qui ouvre beaucoup de portes sans jamais les refermer. Un voyage des plus divertissants et perturbants, mais qui apporte encore davantage de questions que de réponses. Disponible aux éditions Les Arènes. 



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CORUM TOME 1 : LE CHEVALIER DES ÉPÉES (CHEZ GLÉNAT)


 Avec Corum : Le Chevalier des Épées, premier tome d’une trilogie publiée chez Glénat, David Chauvel s’attaque à un chantier délicat. Adapter l’univers de Michael Moorcock, ce n’est jamais une promenade de santé, surtout lorsqu’il s’agit de faire vivre en bande dessinée un personnage aussi chargé que Corum (Jhaelen Irsei). Le genre de tâche qui a de quoi filer le vertige, rien qu'à y penser. Dès l’ouverture, cette nouvelle tentative annonce la couleur. Ici, pas de montée en puissance progressive ni de parcours héroïque classique. Corum revient de mission pour découvrir son peuple anéanti, et la suite s’enchaîne avec une brutalité presque sèche. Sa vengeance tourne court, il est capturé, mutilé, puis sauvé de justesse pour être aussitôt embarqué dans une quête qui le dépasse complètement. Le message est clair, Corum n’est pas vraiment aux commandes de son destin. Une marionnette, dans le meilleur des cas. C’est d’ailleurs ce qui fait le sel de ce premier tome. Chauvel choisit une narration rapide, parfois même un peu précipitée (les enchaînements entre certaines scènes sont un poil abruptes), qui peut donner l’impression que les informations et noms à enregistrer sont plus que ce que le lecteur moderne est en mesure d'assimiler. Mais cette urgence sert aussi le propos. Le monde décrit ici est instable, violent, dominé par des forces qui échappent à toute logique humaine. Les dieux manipulent, les peuples s’entretuent, et au milieu de tout ça, Corum tente simplement de survivre, sans jamais vraiment comprendre les règles du jeu. D'ailleurs, le récit dépasse peu à peu la simple vengeance. Il installe une ambiance plus sombre, tendance fataliste, où le héros avance davantage contraint que volontaire. Impossible de ne pas penser à Elric de Melniboné, autre figure emblématique de Moorcock, avec qui Corum partage cette fragilité et ce rapport compliqué au pouvoir (à lire chez Delirium, pour la plus belle version). Cette dimension tragique donne au récit une épaisseur bienvenue, une forme de solennité que les dialogues inspirés renforcent clairement.



Visuellement, c'est la fête ! Luca Merli signe un travail remarquable et généreux. Son dessin est riche, parfois chargé, mais toujours au service de l’ambiance. Les décors donnent de l’ampleur, les créatures impressionnent, et surtout, les visages traduisent bien la dureté de ce que traverse le personnage. Les scènes d’affrontement sont de véritables tableaux dramatiques, grâce à une mise en page dynamique, et certaines compositions flirtent avec un imaginaire onirique déviant, qui souligne l’étrangeté d'un monde où le danger et la duplicité sont partout. Corum, lui, finit donc par se mesurer à Arioch. Dans l’univers imaginé par Michael Moorcock, le Chevalier des Épées n’est pas un simple adversaire qu’on croise au détour d’un chemin. C’est une entité divine, une puissance du Chaos qui joue avec les mortels comme d’autres manipulent des figurines sur un échiquier. Corum, déjà bien amoché physiquement (mais "réparé" de manière mystique), va surtout découvrir qu’il est embarqué dans une partie qui le dépasse largement, où Arioch semble récrire les règles qu'il fixe au détriment des joueurs. Tout cela, Luca Merli s'en empare, le malaxe, lui donne corps et une vitalité brute. Excellent. Il existe aussi une magnifique version en noir et blanc de ce premier tome, pour ceux qui voudraient encore plus s'enivrer du trait brut de l'artiste italien. Cela dit, les couleurs sont aussi de son fait, l'ensemble est cohérent et maîtrisé de bout en bout, c'est vous qui voyez, vraiment ! Je vous le rappelle et promets, ce premier tome va à l’essentiel. Il pose les bases, installe son héros et son monde, sans chercher à tout développer immédiatement. Cela peut donner une impression de densité, risque de perdre le lecteur distrait (Corum se lira dans un canapé, au calme, pas aux toilettes pour passer le temps), mais l’ensemble est clairement efficace et accrocheur. Le démarrage est solide, sombre comme il faut, et suffisamment intrigant et sanguinolent pour donner envie de voir où tout cela va mener. La fantasy ne meurt jamais, et avec une doublette comme Chauvel/Merli, a encore de bien beaux jours devant elle (la suite fin août, si tout va bien).



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