OLDIES : LES ÉTRANGES X-MEN ET LES JEUNES TITANS


 Les (étranges) X-Men et les Jeunes Titans demeure l’un des crossovers les plus emblématiques des années 1980, et sans doute l’un des plus ambitieux (et réussis). À la manœuvre, deux poids lourds : Chris Claremont au scénario et Walter Simonson au dessin. Autant dire que la rencontre entre les mutants de Marvel et les protégés de DC ne relevait pas du simple gadget éditorial, mais d'une envie d'épater les lecteurs. L’album s’ouvre aux confins du cosmos, près du Mur Source, où le mystérieux Metron disparaît après avoir tenté de percer l’énigmatique barrière. Son absence laisse le champ libre à Darkseid, qui met aussitôt en œuvre un plan d’envergure. Grâce à de l’énergie psychique qu’il siphonne à distance, il cherche à matérialiser une puissance bien précise : celle du Phénix. À l’Institut Xavier, les X-Men sont alors confrontés à des visions troublantes de Jean Grey, morte à ce stade de leur histoire. Cyclope, Tornade, Wolverine, Colossus, Diablo et Kitty Pryde partagent les mêmes rêves inquiétants. Au même moment, à New York, les Jeunes Titans vivent une expérience similaire : Raven est hantée par l’image d’un oiseau de feu cosmique, tandis que Starfire reconnaît immédiatement la signature du Phénix. Peu à peu, le récit confirme une idée pas si bizarre à l'époque : les deux équipes évoluent dans le même univers, sans jamais s’être croisées auparavant. C'est le même principe quand Superman croise Spider-Man, aventure bientôt rééditée chez Urban Comics, par ailleurs. Ici, la rencontre n’a rien d’une bataille rangée. Claremont évite habilement l’écueil du combat gratuit entre héros, à l’exception d’un affrontement éclair provoqué par un malentendu (là encore, un classique du genre). La véritable menace vient des Parademons et de Deathstroke, encore souvent appelé le Terminator à l’époque. Son duel avec Wolverine constitue d’ailleurs l’un des sommets du volume : brutal, nerveux, efficace. Ils ne sont pas là pour vider une bière, mais pour en découdre sans pitié.



Lorsque Darkseid parvient à invoquer le Phoenix en exploitant l’énergie des X-Men, l’enjeu prend une ampleur cosmique. Le tyran d’Apokolips, massif et pierreux comme rarement, ambitionne de transformer la Terre en une nouvelle version de son monde infernal avant de s’attaquer à New Genesis. L’idée d’associer deux entités dominées par la noirceur est bien vue et place les héros dans une situation périlleuse et émotivement assez problématique (Scott Summers risque de vriller, et les parents de Jean aimeraient qu'on cesse de les tourmenter avec le destin de leur fille). L’album, assez généreux par rapport à un simple fascicule de passage, multiplie les péripéties sans toujours laisser à chaque personnage l’espace nécessaire pour exister pleinement. Claremont parvient néanmoins à offrir à presque tous un moment significatif. L’amitié spontanée entre Kitty Pryde et Beast Boy apporte une touche de fraîcheur (et suscite la jalousie de Colossus), tandis que quelques interactions plus légères, comme le baiser improvisé de Starfire pour comprendre la langue de Colossus (dans tous les sens du terme), détendent l’atmosphère. La résolution du problème repose sur une idée simple mais cohérente avec l’esprit des deux séries : unir les forces psychiques de Xavier et de Raven pour submerger le Dark Phoenix sous un flot d’émotions positives. L’influence de Cyclope sur l’entité cosmique s’avère décisive, et le retournement final, qui voit Darkseid précipité vers le Mur Source, offre une conclusion spectaculaire, qui n'est bien entendu pas un clap de fin définitif pour celui qui reviendra, encore et encore, ennuyer les héros DC.  Graphiquement, Walter Simonson livre une prestation impressionnante. Il orchestre une distribution pléthorique avec une grande lisibilité. Son trait énergique s’adapte aussi bien aux mutants qu’aux Titans, et l’on perçoit çà et là l’influence de George Pérez sur les séquences consacrées aux jeunes héros. Les scènes cosmiques, en particulier, bénéficient d’une ampleur visuelle remarquable, avec un lettrage et des effets sonores qui sont également typiques des œuvres de ce bon Walt. En gros, l’album séduit surtout par son parti pris narratif. Il ne cherche ni à justifier longuement la coexistence des deux univers ni à multiplier les clins d’œil appuyés et le fan service à volonté. Il raconte une histoire dense, animée par une vraie conviction touchante. L’apparition du Phoenix déchaîné, encore chargée du poids émotionnel de sa disparition, confère au récit une dimension presque tragique. L'ensemble conserve une énergie communicative. Ce one-shot n’a pas vocation à fonder une continuité durable, et c’est sans doute ce qui fait sa force. On y retrouve deux éditeurs majeurs qui ont envie de partager leurs mythologies, pour le simple plaisir des lecteurs, et engranger tout de même un petit paquet de dollars, au passage. En France, le grand format chez Lug, 20 francs pour 64 pages, représente une bouffée de nostalgie capable de terrasser les plus sensibles des collectionneurs ou lecteurs au long cours. 


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DAREDEVIL PAR CHARLES SOULE : UN OMNIBUS POUR TOUT RELIRE


 Pas facile de prendre la relève sur Daredevil, quand le scénariste qui a précédé s'appelle Mark Waid. Mais bon, Charles Soule s'y est collé, avec plus ou moins de réussite. On peut relire tout cela, dans un bon gros omnibus, disponible cette semaine chez Panini. Le Diable Rouge (et noir, en l'occurrence ici) est de retour à New-York, et il n'est pas seul ici, puisqu'associé à une sorte de jeune side-kick d'origine asiatique, Blindspot, à savoir Samuel Chung au civil. Celui-ci possède des talents avérés en arts martiaux, et il est doté d'une combinaison qui le rend invisible, d'où le choix de son nom de code. Pour ce énième redémarrage, l'histoire nous emmène du coté de Chinatown, quartier mystérieux et dangereux s'il en est, dans l'imaginaire collectif tout du moins. Là-bas un nouveau chef de la pègre a fait son apparition, en la personne de Tenfingers, qui chapeaute une organisation de malfrats, mise en danger par le précieux témoignage de Billy Li. Le jeune homme est détenteur d'informations compromettantes et pour le protéger et lui sauver la mise, rien de mieux que d'avoir Daredevil comme garde du corps. Mais aussi Matt Murdock comme avocat, appelé à le défendre et le soutenir devant la cour. D'ailleurs, comment se fait-il que plus personne ne se rappelle que sous le masque se cache l'avocat aveugle, Matt Murdock ? La question est réglée, notamment lors d'un duo formé avec Spider Man, sur l'île de Macao, pour une doublette d'épisodes qui nous plonge dans une ambiance proche de Ocean's Eleven. Matt Murdock utilise en effet ses hyper sens pour remporter des parties de cartes aux enjeux colossaux, dans un des casinos les plus huppés du monde. Le véritable enjeu est de récupérer une valise contenant des documents compromettants. Régulièrement le scénariste fait donc allusion à un gros changement qu'il va expliquer rétroactivement. L'ancien associé de Matt, Foggy Nelson, est lui toujours au courant de la double vie de son collègue, mais tous les membres de la communauté super héroïque, camarades ou ennemis, ont eu leurs souvenirs effacés. Cela concerne aussi la belle ninja Elektra par exemple, qui a de surcroît une autre raison d'être profondément énervé contre Daredevil : elle lui reproche en effet la disparition de sa fille ! Une nouvelle déroutante car jusque-là nous n'étions pas au courant qu'Elektra avait eu un enfant. En plus, selon ses dires et l'âge de la possible gamine, Matt pourrait bien être le père… Qui a bien pu jouer avec son esprit pour lui mettre en tête de telles idées ?



Bon, on ne va pas se mentir, le run de Charles Soule, c'est aussi l'apparition d'un nouveau criminel qu'on a aussi vu durant la première saison de Daredevil Born Again. La presse l'a surnommé Vincent Van Gore, lui même préfère se faire appeler Muse, en référence à ses talents d'artistes. Un peintre spécialiste de l'art moderne, dont les œuvres sont réalisées avec le sang des victimes, ou leurs corps démembrés, selon l'inspiration du moment. Un cas d'école inédit qui remet en question le rôle, le sens même de l'œuvre d'art, et questionne les limites de la décence dans une société moderne qui tourne tout en spectacle, en source de profit. Pensez donc, le propriétaire de l'appartement où est produite la première fresque homicide est transformé en musée, et les curieux se pressent pour donner dix dollars et voir un tableau qui suinte la mort. Ne riez pas, ce genre de chose pourrait bien arriver dans la vraie vie, le frisson ressenti par beaucoup serait le même. Un ennemi au look d'enfer, au modus operandi original et qui amène bien des interrogations, mais qui conserve aussi une grosse part de mystère pendant plusieurs épisodes. Une bonne intuition, quoi. Et cerise sur le gâteau… la vérité ! Daredevil avait fini par révéler au monde entier sa double identité, avant Soule, et il semblait filer le parfait amour - ou presque - avec la procureure adjointe Kirsten McDuffie, à San Francisco. Après beaucoup de patience, on finit par comprendre. Matt Murdock et Kirsten ne sont plus ensemble, et il semblerait que tout le monde ignore à nouveau qui se cache sous le masque de Daredevil. Si je vous dit "pourpre", ça vous évoque quelque chose ? On retrouve également Bullseye, le tireur impitoyable, qui pour autant va vite déchanter, et un Murdock qui comme à son habitude aime se faire du mal, et ne dédaigne pas scier la branche sur laquelle il est assis. Du côté du dessin, nous avons de quoi être satisfaits; Ron Garney choisit de donner au titre une ambiance urbaine sombre, crade, avec des couleurs volontairement éteintes (le job est confié à Matt Mila) qui ne laissent éclater que le rouge et le noir du nouveau costume de Daredevil. Les personnages évoluent dans l'ombre, et pour aussi loin que je me souvienne, même si le style était radicalement différent, j'y perçois quelques réminiscences des ambiances instaurées par Scott McDaniel. Nous trouvons aussi Matteo Buffagni. Vous l'avez peut-être déjà aperçu sur d'autres séries Marvel, mais pour ma part c'est sur les aventures du célèbre cambrioleur transalpin, Diabolik, que je me suis familiarisé avec cet artiste dont les progrès sont évidents, année après année. Ici le découpage et la mise en place sont limpides et permettent de suivre avec une grande facilité de lecture. Même remarque pour Goran Sudzuka, qui est à la fois un dessinateur très fiable et un tipe très chaleureux, avec qui nous avions eu le privilège de partager une édition du Mangame Show à Fréjus, l'année du naufrage pour la manifestation, malheureusement. En somme, même si cet Omnibus n'est pas la sortie star du genre en 2026, ce ne sont pas les raisons qui manquent pour s'en procuer un exemplaire ! 



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LE PODCAST LE BULLEUR PRÉSENTE : LA PASSE-MIROIR


 Dans le 218e épisode de son podcast, Le bulleur vous présente Les fiancés de l’hiver, premier épisode de La passe miroir, adaptation par Vanyda de l’oeuvre de Christelle Dabos, un ouvrage édité chez Gallimard. Le podcast revient sur l’actualité de la bande dessinée et des sorties avec :


- La sortie de l’album Le visage du créateur que l’on doit à Laurent-Frédéric Bollée pour le scénario, Christiano Spadoni pour le dessin et c’est publié aux éditions Rue de Sèvres


- La sortie de l’album Eldorado que l’on doit à Marcello Quintanilha et aux éditions Le Lombard


- La sortie de l’album Sois femme et tais-toi que l’on doit au scénario de Nina Almberg, au dessin d’Arianna Melone ainsi qu’aux éditions Steinkis


- La sortie de l’album Printemps à la charité que l’on doit à Philippe Pelaez pour le scénario, Alexis Chabert pour le dessin pour un album édité chez Grand angle


- La sortie de la première partie de Terre ou lune que l’on doit à Jade Khoo et à la jeune et prometteuse maison d’édition Morgen


- La sortie de l’ouvrage accordéon Instants d’années, un album que signe Alfred édité à l’occasion des 40 ans de la maison Delcourt.



 
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LA MORT DU SILVER SURFER : C'EST VRAIMENT LA FIN POUR NORRIN RADD ?


 Avec La mort du Silver Surfer, publié par Panini Comics, le héraut cosmique de Marvel revient sur le devant de la scène dans une histoire qui ressemble à une parabole morale et à un clap de fin (rires). L’intention est louable. Le résultat, plus discutable, comme nous allons le voir. Le récit s’ouvre comme une variation familière de la mythologie du personnage. Norrin Radd contemple les ravages dont il fut jadis l’instrument, puis il croise la route d’un soldat agonisant qui le supplie pour être sauvé (ce qu'il ne mérite pas forcément). Le Surfer sait bien qu'il n'est pas, lui non plus, exempt de tout reproche. Culpabilité, rédemption, compassion universelle : nous sommes en terrain connu. Depuis l’époque de Stan Lee et Jack Kirby, le personnage oscille entre grandeur cosmique et introspection quasi mystique. Ici, il sauve un homme, un insecte, puis décide de mettre fin à une guerre, tout simplement. Cette volonté de bien faire l'amène à détruire les armes des deux camps de belligérants. L’idée pourrait être forte. Elle s’avère surtout attendue. Les gouvernements n’aiment pas qu’on interfère, les forces de l’ordre tirent avant de réfléchir, la peur l’emporte sur la raison. L’humanité, dans son ensemble, est présentée comme violente, soupçonneuse, incapable d’accueillir l’Autre sans hostilité. La démonstration est limpide, peut-être trop, d'autant plus que ça ressemble quand même bien à une caricature lourdingue. Greg Pak a laissé la subtilité dans les tiroirs. Face à cette méfiance généralisée, le scénario introduit Kelly Koh, agente d’un bureau chargé de neutraliser les menaces extraterrestres. Son supérieur (complétement dingue, et on s'étonne que Kelly ne soit pas capable de repérer la série incroyable de red flags qui tendent à démontrer que le type est un croisement entre Lex Luthor et Elon Musk) rêve de s’approprier le pouvoir cosmique afin d’égaler, voire de dépasser, les méta-humains liés aux gouvernements. Derrière cette intrigue affleure une métaphore politique transparente : l’étranger perçu comme danger, l’alien réduit à une ressource exploitable ou à une menace à abattre. Le propos n’est pas dénué d’écho contemporain, mais ça manque singulièrement de nuance.



Le contraste est d’ailleurs répété avec insistance. D’un côté, des humains cupides, arrogants ou dominés par la peur ; de l’autre, un Surfer presque christique, qui sauve même celle qui tente de l’abattre. Lorsqu’il protège Kelly après qu’elle lui a tiré dessus, il confirme sa posture sacrificielle. Norrin pardonne. Norrin endure. Norrin continue d’aimer une humanité qui ne le comprend pas. La figure est noble, mais ça en devient vraiment lassant, et ça ne fait même qu'empirer : le Surfer aide un enfant coincé dans un arbre, pendant que ses adversaires entendent piller des ressources cosmiques inimaginables, avec notamment le sang de Galactus (ne me demandez pas d'explications scientifiques, je cale). Le montage parallèle fonctionne, mais c'est de la rhétorique creuse : altruisme contre cupidité, lumière contre avidité. On avait compris, depuis des décennies. Pour ne rien arranger, Skaar, le fils de Hulk, et ses anciens compagnons de guerre (durant Planet Hulk) sont eux aussi capturés, alors qu'enfin (ce n'est pas trop tôt) Kelly commence à douter du bien fondé d sa mission. Visuellement, l’album propose de belles séquences cosmiques, dont la simple présence impose une forme de majesté tragique. Le trait de Sumit Kumar est soigné, les planches très lisibles, mais on sent, dès le troisième épisode, quelques baisses d'attention (dans les visages notamment), qui trahissent l'éternel problème de la manière de produire les comic books américains, à savoir travailler vite, à la chaîne. La mort du Silver Surfer (la vraie, cette fois, pas dans une réalité alternative comme Requiem) n’est pas un album désagréable. Il y a du rythme, des enjeux clairs, et la dimension tragique du Surfer demeure intacte. Mais en revenant à cette vision très binaire du monde, le scénario donne le sentiment de répéter une leçon déjà entendue, sans rien inventer de neuf. Le Surfer mérite sans doute mieux qu’un rôle de saint incompris face à une humanité uniformément fautive. Quant à la finalité de cette opération, je ne souhaite pas vous spoiler la conclusion, mais si vous êtes un peu malin et que vous suivez l'actualité Marvel, vous n'aurez aucune peine à deviner… 



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JUDGE DREDD FUREUR PRIMITIVE : LE NOUVEAU DREDD EST EXCELLENT


Oubliez la fameuse "zone de confort". Judge Dredd quitte le temps d'un album les tours et l'asphalte de Mega-City One, pour des atmosphères et des paysages beaucoup plus sauvages et naturels, peut-être même encore plus dangereux. Rob Williams nous invite à la visite, mais c'est le dessinateur qui nous frappe la rétine dès la première approche. R.M. Guéra impressionne sans forcer. Son trait rugueux, charbonneux, colle à Dredd comme la poussière radioactive aux bottes du justicier sur la piste d'un perp qui s'enfuit. Il excelle dans la narration, cisèle ses visages, soigne ses décors, orchestre ses pages avec une science implacable du rythme. Chaque case fourmille de détails sans jamais sombrer dans la surcharge gratuite. Et puisque Giulia Brusco pose ses couleurs savantes sur cette matière dense, le lecteur en saisit toutes les aspérités, et vibre sans vergogne. Mais résumer l’album à sa seule beauté visuelle serait injuste. Rob Williams oblige Dredd à quitter Mega-City One pour une mission secrète, dans les étendues glacées des Terres Irradiées du Nord. Il compose son équipe et y inclut au dernier moment un cadet (la jeune Moon, qu'on découvre dans le tout premier épisode), avant que tout dérape. L’appareil qui transporte les juges est abattu, les survivants se retrouvent isolés dans un désert blanc où la technologie ne vaut plus grand-chose. La nature n’a que faire de "La Loi". Elle impose une règle unique, brutale, archaïque : survivre. C'est désormais sa Loi. Bon… titulaire de la série oblige, nous savons que Dredd survivra. L’enjeu consiste donc à instiller le doute, à fissurer l’armure d'un mythe qui se révèle plus sensible au temps qui passe et à la relève que d'habitude. Moon est ici l'avenir, un peu plus qu'une recrue, et c'est sur elle que reposent les enjeux dramatiques véritables. L’irruption d’un ours (gigantesque, implacable, presque une caricature des créatures de films d'horreur, que rien ne peut stopper) déclenche une traque haletante où l’on sent, l’espace de quelques pages, que même l’incarnation de la Loi pourrait finir dévorée dans la neige. D'autant plus que le temps fait son effet. Pas au sens météorologique, mais au sens des années qui s'accumulent, avec un Dredd qui a besoin de récupérer, qui commence à sentir les articulations et les poumons qui flanchent. Un Dredd humain, plus que jamais.



Après ces épisodes au cordeau, Rob Williams transporte Dredd à Ciudad Barrancuilla, pour un récit qui transpose la violence du narcotrafic et de la jungle criminelle sudaméricaine dans l'univers de la série. On y oppose le pragmatisme des autorités locales, prêtes à composer avec la pègre pour maintenir une paix relative, à l’intransigeance absolue de Dredd. Avec au menu un ancien Juge qui est désormais devenu l'instrument d'un groupe de rebelles antifascistes et criminels, et un trafiquant repenti qui vit isolé dans sa villa surprotégée, en échange de bons tuyaux à livrer aux autorités. Sauf que ces petits accords entre amis ne sont valables qu'à condition d'accepter la politique du compromis, ce qui pas exactement la manière dont le Judge Dredd envisage le monde. Là encore, Guéra et Brusco déploient des décors somptueux, d'une moiteur presque tangible. L’ensemble prend parfois des allures de western dans la jungle. Dredd y devient shérif solitaire, figure eastwoodienne arpentant un territoire hostile, accroché à une manière de faire et de voir crépusculaire, face à des rebelles qui s'enhardissent et comprennent que le pouvoir vacille. C'est moderne, pertinent, comme toujours. Et on termine avec une histoire plus brève, où le Judge Dredd vieillissant et fragilisé se retrouve impliqué dans l'arrestation d'un dingue qui précipite des corps dans le vide, depuis une tour de Mega-City One. Lesté d'une bombe, il gaze les Juges qui interviennent avec une mixture mortelle, qui frappe Dredd. Mais même à l'article de la mort, La Loi reste La Loi. Du Dredd décliniste mais solide dans le propos et les convictions. Bref, cette parution nous rappelle à quel point Judge Dredd fonctionne lorsqu’on le confronte à des environnements où son autorité vacille. Dredd n’est plus seulement le symbole d’un système, dans ces conditions. Il redevient un homme sous l’armure. Un homme avec ses limites, destiné à être rattrapé par le temps, hanté par l'idée de transmission, mais au service inflexible et éternel de la loi. Fascinant. Sortie la semaine prochaine (à ne pas manquer !) chez Delirium. 



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JINX DE BRIAN MICHAEL BENDIS : POLAR FONDATEUR CHEZ DELCOURT


 Lorsqu’il publie Jinx en 1996, Brian Michael Bendis est loin d'être la figure incontournable des comics qu’il deviendra au tournant des années 2000 avec Ultimate Spider-Man. Il a déjà signé plusieurs polars chez Caliber, notamment A.K.A. Goldfish, et chaque projet témoigne de son goût pour les intrigues criminelles chargées de dialogues truculents, qui vont devenir sa marque de fabrique. Mais c’est avec Jinx qu’il attire véritablement l’attention, au point que Joe Quesada est séduit et l’engage ensuite chez Marvel Comics. À l’époque, Bendis est un amateur revendiqué de films "noir" aux dialogues affûtés, et on peut difficilement nier que dans son oeuvre initiale plane l’ombre de Quentin Tarantino : conversations à tiroirs, anecdotes qui s’empilent, échanges parfois vulgaires ou populaires, qui servent à brosser des portraits attachants bien plus qu’ils ne font avancer l’intrigue. Car intrigue il y a tout de même dans Jinx : une chasse à de l’argent volé, des informations fragmentaires détenues par deux protagonistes qui ne se font aucune confiance, et au centre du jeu, une anti héroïne un peu paumée. Jinx Alameda, chasseuse de primes, est marquée par un passé tragique ; Columbia, grande gueule imprévisible (physiquement calqué sur Bendis) est capable d’explosions soudaines et ne brille pas par son intelligence ; Goldfish, plus posé, calculateur, est toujours soucieux de ne pas attirer l’attention et il va… tomber amoureux ! La lecture frappe d’abord par son flot de dialogues. À sa sortie, cette façon de restituer la parole avec des hésitations, des détours et un rythme syncopé, donnait l’impression d’entendre de « vraies » voix dans un comic book. La partie de dés, saturée de bulles, donne le temps d'emblée : Bendis installe Columbia en quelques pages et impose un ton. Les entrées successives de Goldfish puis de Jinx elle-même (dans un grand numéro de fausse amante enceinte) relèvent d’un sens aigu de la mise en scène, presque cinématographique. Tant mieux, car le dessin est souvent brut de décoffrage.



Pourtant, avec le recul, l’enthousiasme peut aussi être facilement douché. Le jeune Bendis privilégie souvent la saveur des échanges à la progression du récit. Certaines longues conversations (tentative de rendez-vous galant lorsque Goldfish veut absolument revoir Jinx), ou quelques excursus hors récit principal peuvent aussi dérouter. Graphiquement, Bendis se montre appliqué mais loin d'être capable de révolutionner le médium. Son dessin, fonctionnel, s’appuie sur des ombres épaisses et des cadrages inspirés de Sin City de Frank Miller. Il répète certaines images pour accentuer un effet, insère des éléments photographiques pour contourner des décors complexes, et adopte un langage visuel proche du cinéma. L’ensemble trahit bien des influences mais révèle aussi une intelligence de mise en scène réelle, qui vient compenser une absence de fondamentaux qu'on perçoit à de multiples reprises (pourquoi croyez-vous que Bendis se contentera du scénario, par la suite ?). Avec le temps, Jinx a perdu une part de sa capacité à surprendre. Les procédés qui paraissaient novateurs sont devenus monnaie courante, tant Bendis a ensuite marqué une génération entière de scénaristes. Reste un polar noir sinueux, porté par trois personnages solidement campés et par une voix déjà singulière. Des ratés, qui se sentent, se rapprochent, se détestent, sont emportés dans un tourbillon de rebondissements absurdes, violents, avec l'argent et la solitude en toile de fond, double motivation corrosive qui fait vriller les vies et les destins à chaque instant. Œuvre encore imparfaite, parfois un poil trop verbeuse et convaincue d'être en train d 'inventer la roue, Jinx demeure pourtant l’acte fondateur d’un auteur qui, quelques années plus tard aller refaçonner en profondeur l’univers Marvel. C'est drôle, c'est prenant, et c'est de surcroit l'occasion de tout relire en une seule fois, avec de nombreuses pages de bonus, chez Delcourt. Amateurs de polars et de comics qui sentent le tabac froid, la sueur, les donuts et la poudre (à canon), c'est absolument pour vous !



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X-MEN L'ÈRE D'APOCALYPSE AU FORMAT COMICS POCHE DE PANINI (1/3)


 Petit format signifie aussi petit prix. L'occasion, pour ceux qui (re)découvrent quelques grands classiques de la Maison des Idées, d'investir dans le dernier grand crossover de la grande période des X-Men, l'Ere d'Apocalypse. Ceux qui savent, savent. Mais les autres? Ont-ils conscience de quoi il s'agit véritablement ? La base de ce récit est simple et entend refaire l'histoire. Lorsque Legion, le fils psychotique de Charles Xavier, remonte dans le passé pour assassiner Magneto, il finit par échouer lamentablement, et tuer son propre père. Un évènement imprévu, qui a de lourdes conséquences, puisque la ligne temporelle classique s'en trouve à jamais bouleversée. Le monde tel que nous l'avons connu n'existe plus. Désormais, ce sont les mutants qui ont pris le pouvoir, sous l'égide du tyrannique Apocalypse. Les humains comme vous et moi (je dis cela, mais peut être y a t'il des mutants parmi les lecteurs) sont soumis, torturés, affamés, voire simplement supprimés. C'est un massacre organisé par le dictateur tout puissant, bien aidé il est vrai par des affidés cruels et avides de pouvoir, comme Sinistre (qui complote à son insu), Holocauste, ou encore les prélats Summers (oui, ce sont bien Alex et Scott). Tous les mutants n'ont pas suivi cette voie radicale, et il existe encore des poches de résistance, notamment grâce au travail de l'ombre de Magneto, qui est à la tête de ce qui reste des X-Men. Le maître du magnétisme est marié avec Malicia, et le couple a même eu un petit garçon. Un bonheur familial tout relatif, dans un monde en décomposition. Une fiction atroce, qui commence à se lézarder le jour où un inconnu débarque (en fait, c'est Bishop, alors sur la voie du succès) et tient des propos décousus. Grâce au toucher de Malicia, qui absorbe toujours pouvoirs et psyché, Magneto apprend la vérité, sur ce que le monde aurait du être, mais qu'il n'est plus. Dès lors, son approche de la lutte va changer, tandis que la question se pose : comment et pourquoi Bishop est-il le seul à se rappeler l'univers Marvel classique, tel qu'il était avant le geste fatal de Legion ? 



C'est parti pour la réédition en petit format de l'Ere d'Apocalyspe, un immanquable, on vous dit ! Au menu de ce rendez-vous initial, les premiers épisodes de la longue saga. Rappelons nous bien qu'alors tous les titres mutants avaient changé de nom. C'est ainsi que nous trouvons au sommaire le premier numéro d'Astonishing X-Men, ou encore celui de Gambit and the X-Ternals, qui narre la lutte du cajun aux cotés de Magneto, pour rétablir la réalité de base. Pour ce faire, il lui faudra embarquer son petit groupe de rebelles dans l'espace, à la recherche du cristal M'Kraan, le nexus de toutes les réalités, justement. Ce premier volume est en fait une véritable anthologie de ce que pouvait être un comic-book Marvel dans les années 1990. Aussi bien au niveau des auteurs au travail (Lobdell, Nicieza, Dodson, et la relève très en vogue alors, comme Madureira, Cruz, Tony Daniel) qu'à celui des tics et trucs narratifs et graphiques (personnages stéroïdés aux mâchoires continuellement crispées, langage relâché à tendance argotique rétro), il vaut mieux ne pas être allergique à cette décennie maudite. Les couleurs et les combats explosent de partout, il n'y plus le moindre centimètre carré d'espace pour un peu de blanc, de vide, tout est occupé par le mouvement, les formes extrêmes, la vitesse emphatisée et la douleur exprimée. Et c'est là qu'on se rend compte que finalement, tout cela n'a pas toujours bien vieilli. Gambit and the X-Ternals est presque illisible par moments, tant le scénario manque de finesse et de nuance. Mais bon, c'est un document, un vrai, sur un des derniers grands tournants dans l'existence des X-Men tels que nous les connaissions, avant le chant du cygne de Morrisson (les New X-Men, que j'adore) et le lent et inexorable déclin qui va suivre. Je suis comme tout le monde, j'ai des crises de nostalgie, moi aussi, et en dépit des ans qui passent et des défauts visibles aujourd'hui, ce fut une telle claque de lecture que j'oublierai jamais.  


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OLDIES : LES ÉTRANGES X-MEN ET LES JEUNES TITANS

  Les (étranges) X-Men et les Jeunes Titans demeure l’un des crossovers les plus emblématiques des années 1980, et sans doute l’un des plus ...