MOON KNIGHT : LES DEUX POINGS DE LA VENGEANCE (MARVEL DELUXE)


 Il était difficile d’imaginer que la sortie de la série Moon Knight sur Disney Plus ne s’accompagne pas, en amont, d’une nouvelle incarnation du personnage au format comic book chez Marvel. C’est précisément ce qu’ont proposé Jed McKay et Alessandro Cappuccio, en réussissant un exercice délicat : apporter du sang neuf à un héros au passé chargé, mais dont le parcours a alterné sommets vertigineux et passages à vide particulièrement cruels. Premier point essentiel : le dieu Khonshou est tombé en disgrâce. Marc Spector, alias Moon Knight, agit désormais comme coupé de sa figure tutélaire. Il a recentré sa mission sur un territoire plus modeste et plus humain, au service des habitants de son quartier, en particulier ceux qui sortent la nuit et arpentent des rues rarement accueillantes lors des soirs de pleine Lune. Sa nouvelle vocation prend la forme d’un lieu d’accueil, un refuge où l’on vient chercher de l’aide, un havre de réconfort ouvert à tous, y compris à ceux que l’on n’attendrait pas forcément… comme des vampires. Des vampires qui, en théorie, sont des ennemis ancestraux de la Lune, et qui constituent les premiers adversaires de Moon Knight dans cette histoire aujourd’hui republiée en Marvel Deluxe. Avant de croiser la route d’un individu parfaitement banal en apparence, mais dont la sueur permet de contrôler ses victimes à distance et de les pousser aux pires exactions. Puis vient le Docteur Badr, égyptien, qui se revendique lui aussi comme le « poing de Khonshou ». Après tout, un dieu a sans doute deux mains, donc deux poings. Hunter’s Moon apparaît alors comme une sorte de frère de Moon Knight, même si leurs intentions et leurs méthodes divergent sensiblement. Cela se ressent jusque dans leur apparence, leurs costumes formant presque des négatifs l’un de l’autre. Pourtant, le véritable antagoniste n’a pas encore montré son visage. Il tire les ficelles dans l’ombre, sans jamais s’exposer inutilement. Zodiac est de retour, tout comme Tigra, dans le rôle d’une relation sentimentale aussi inattendue que bienvenue pour Marc Spector.



McKay prend son temps avec une série qui s’impose comme l’une des bonnes surprises récentes de Marvel. Les épisodes, pris isolément, se lisent comme des aventures autonomes, presque des chroniques nocturnes indépendantes, tandis que le drame de fond se construit sur la durée pour former un ensemble cohérent, encore en cours à l’heure actuelle. Cette structure permet à Moon Knight d’évoluer sur un terrain largement vierge, de se réinventer sans renier ce qui fait son identité, et d’offrir au lecteur des repères familiers. Le personnage du Docteur Badr est à ce titre une excellente trouvaille. D’abord présenté comme un adversaire acharné, il devient un allié précieux lorsque la situation l’exige. Un protagoniste qui s’impose avec une évidence naturelle, sans que le scénario ait besoin de forcer le trait. McKay multiplie d’ailleurs les bonnes idées en apparence discrètes. Les séances chez la psychiatre sont portées par des dialogues souvent très justes, qui renforcent le caractère énigmatique d’un héros à la croisée des chemins, contraint de se redéfinir après avoir perdu l’essentiel de ses attaches affectives, victime de choix malheureux et d’un comportement erratique. Le scénariste enrichit alors sa galerie de personnages secondaires, et le retour de Nelson Greer, alias Tigra, ancienne partenaire de Moon Knight à l’époque des Vengeurs de la Côte Ouest, s’avère particulièrement savoureux. L’évocation de la judéité de Marc Spector, et de son renoncement partiel à ses racines au profit de la mission d’un autre dieu, est également traitée avec finesse et intelligence. Une preuve supplémentaire que McKay a parfaitement compris le personnage dont il a hérité. Au dessin, Alessandro Cappuccio, jusque-là surtout remarqué en VF chez Shockdom avec le premier volume de Timed, et depuis confirmé sur Ultimate Wolverine, accomplit un véritable tour de force en imposant « son » Moon Knight. Oubliez l’élégant costume blanc immaculé ou le spectre lunaire classique. Ici, Moon Knight est urbain, sombre, presque englouti par l’obscurité qu’il épouse. Son costume devient parfois une sorte de carapace souple, tant l’artiste insuffle une rigueur et une puissance physique impressionnantes aux poses, aux combats et aux apparitions surgies de nulle part. Plutôt que par le blanc, c’est par le noir que se dessine la silhouette du justicier. La blancheur éclatante n’apparaît souvent que sous forme de reflets, ce qui le rend encore plus inquiétant. Un choix visuel fort, particulièrement efficace. Ce Moon Knight se rapproche presque du Punisher : peu de subtilité, aucun goût pour les états d’âme, et des remords qui semblent avoir déserté depuis longtemps. Un relooking et un nouveau départ qui comptent parmi les meilleures réussites récentes de Marvel. Une excellente raison de s’y remettre, ou de replonger, grâce aux beaux volumes Marvel Deluxe.



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IMPERIAL : JONATHAN HICKMAN ET LE NOUVEAU SPACE OPERA MARVEL


 Avec Imperial, Jonathan Hickman signe un retour plein d'ambition au grand space opera Marvel, et Panini en propose aujourd’hui les trois premiers chapitres (avec un épisode consacré à la Panthère Noire, en bonus) dans une revue en deux numéros, dont le premier vient tout juste de paraître. Le décor est planté d’emblée : l’espace, le pouvoir, la mort, les trahisons et, surtout, une guerre qui ne demande qu’à éclater. Autrement dit, Hickman en terrain (presque) conquis. Le point de départ a quand même de faux airs d’un thriller politique. Bruce Banner, Jennifer Walters et Amadeus Cho se rendent sur Sakaar En Nevo, planète jadis libérée par Hulk et dirigée jusqu’à récemment par Hiro-Kala, le fils de Banner. Ils découvrent un monde au bord du chaos et apprennent que le jeune souverain a été assassiné par un poison d’origine inconnue. Dans le même temps, au cœur de la galaxie, J’Son de Spartax fait face à une tragédie similaire : sa fille a subi le même sort. Et d'autres monarques ont vécu une mésaventure du même ordre. L’enquête pour découvrir le ou les responsables se met en place, les soupçons circulent, les alliances se crispent… jusqu’à ce que tous les indices semblent désigner le Wakanda. Car oui, les lecteurs les plus distraits qui sont entrés après avoir vu de la lumière doivent savoir que désormais, il existe un empire intergalactique du Wakanda, qui bénéficie de ressources précieuses en vibranium pour concevoir des portails à travers l'espace et des boucliers de protection fort utiles. Des ressources que tous rêvent de piller ou juste posséder. Sur le plan conceptuel, Imperial fonctionne admirablement. Hickman se lâche complètement côté science-fiction : poisons intelligents, assassinats ciblés, conseils interstellaires, civilisations extraterrestres aux logiques politiques bien distinctes. On est clairement plus proche de la SF “pure et dure” que du récit de super-héros en collant, et cette ambition fait plaisir à voir. Le problème, c'est comment assembler tout cela et coller à ce qui a déjà écrit précédemment. Le récit pioche dans Planet Hulk, Annihilation, Empyre ou encore l’Empire intergalactique du Wakanda dont nous venons de parler, sans toujours donner l’impression d’un ensemble rigoureux et cohérent. Le monde est vaste, riche, mais parfois un peu bricolé. Hickman s'en fout, il est là pour tout repenser à sa façon. Et de toute manière, les vrais responsables, les vrais cerveaux de l'opération, restent dans les coulisses, apparaissent de temps en temps, juste suggérés, avant que tout soit révélé un peu plus loin.



Le deuxième épisode accélère ainsi brutalement le tempo et offre ce que beaucoup attendaient : une guerre spatiale d’ampleur démesurée. Les batailles s’enchaînent, les races s’affrontent et T’Challa s’impose comme l’un des personnages les plus impressionnants jamais écrits par Hickman. Froid, stratège, inébranlable, cette Panthère cosmique rappelle celle de New Avengers et ne s'embarrasse pas de remords ou de petites hésitations. Le revers de la médaille ne tarde pas à arriver, aussi : une multitude de personnages, d’intrigues parallèles et de retournements de perspectives, qui peuvent perturber même quelques lecteurs aguerris, alors pour ce qui est du novice complet, ça risque de coincer. Graphiquement, la série frôle l’irréprochable. Iban Coello et Federico Vicentini livrent des planches spectaculaires, parfois surchargées mais toujours lisibles, magnifiées par les couleurs de Federico Blee. Chaque page respire la démesure et donne à cette guerre cosmique une ampleur rare. J'ai juste plus de mal, à titre personnel, avec ces pages où les vignettes horizontales format cinémascope s'empilent. Un rythme que je ne goûte guère et qui tend à se retrouver trop souvent, ces temps derniers, dans les comic books qui me tombent sous la main. Reste une question essentielle : l'émotion, le plaisir, est-il vraiment au rendez-vous (on parle de Hickman, la question doit être posée) ? Deux personnages perdent leurs enfants, et pourtant l’émotion reste étonnamment distante. Puis l'un des deux tombe à son tour, et un troisième larron (Nova, pour ne pas le nommer) fait son grand retour et décide d'exploiter tout ce qui reste de la mémoire collective du corps des Nova de Xandar, au risque de faire disparaître à jamais cet héritage s'il commet un impair. Hickman privilégie les enjeux politiques et stratégiques au détriment de l’intime, et il faut un peu se forcer pour ressentir, l'artiste étant beaucoup plus doué pour les cathédrales narratives structurées que pour susciter l'empathie directe. Imperial impressionne, fascine même, mais peine parfois à toucher. C'est ce qu'essaie de faire l'épisode consacré à T'Challa, qui vient boucler ce numéro (avec de superbes dessins de Cafu), mais ici le problème est différent : c'est une redite de ce qu'on a lu juste avant, et ça n'apporte qu'une faible valeur ajoutée à l'ensemble. Des objections nécessaires, mais qui ne changent rien à la conclusion finale : oui, vous devriez vraiment miser sur Imperial, parce que l'avenir du cosmique Marvel se joue ici, et maintenant, entre janvier et février, dans deux numéros où le cosmos se déchire et se recompose. 



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OLDIES : LA RENCONTRE ENTRE BATMAN ET HULK (1981)


 En 1981, DC Comics et Marvel Comics scellèrent l’un de ces accords aussi improbables que légendaires dont l’histoire des comics a le secret. Deux maisons rivales, deux univers que tout semblait opposer, mais une même envie de confronter leurs personnages les plus emblématiques. Après avoir déjà fait se rencontrer Superman et Spider-Man quelques années plus tôt, les deux éditeurs choisirent cette fois un duo plus sombre et plus tourmenté : Batman et Hulk. Et un scénariste très expérimenté : Len Wein. Le format retenu en dit long sur l’ambition du projet. À une époque où le pompeux roman graphique n’était pas encore une évidence éditoriale, la Treasury Edition offrait un écrin prestigieux à ce type d’événement. Qui semblait tomber à pic : Hulk bénéficiait encore de la popularité de la série télévisée incarnée par Bill Bixby, tandis que Batman poursuivait son lent mais déterminant retour vers une ambiance plus grave, loin de l’esthétique foutraque des années 1960. La rencontre fait preuve d’une remarquable économie narrative. Plutôt que de multiplier les rappels pesants, l'histoire s'ouvre sur une double page qui pose les bases. Bruce Wayne a vu ses parents mourir dans une ruelle, impuissant, avant de consacrer son existence à devenir Batman. Bruce Banner a survécu à une exposition aux radiations gamma et se transforme depuis en Hulk dès que la colère ou le stress prennent le dessus. Tout le monde le sait déjà. Deux traumatismes fondateurs, deux trajectoires radicalement différentes, et un détail savoureux : un même prénom, comme un écho ironique entre deux destins brisés. Bruce, pas simple à porter tous les jours. L’intrigue révèle dès lors une Gotham City en proie à des cauchemars collectifs d’une inquiétante intensité. En parallèle, le Joker conclut une alliance obscure avec une entité invisible, dont les intentions ne présagent rien de bon. Ces pistes se rejoignent rapidement chez Wayne Enterprises, où un nouvel employé discret, répondant au nom de "David Banks", attire l’attention. Sous ce pseudonyme se cache évidemment Bruce Banner, attiré par un prototype expérimental aussi dangereux que fascinant : un canon à radiations gamma.



Lorsque le Joker et ses hommes passent à l’action pour s’emparer de l’arme, Banner agit avec sang-froid, et il se protège du gaz hilarant avant d’être violemment maîtrisé. L’erreur est classique et fatale. En le brutalisant, les hommes de main déclenchent la transformation en Hulk et perdent instantanément le contrôle de la situation. C’est ici que le travail de José Luis García-López commence à faire la différence. Son Hulk, massif et furieux, est à la fois terrifiant et tragique, et compte sans peine parmi les plus belles versions du personnage. L’arrivée de Batman (après tout, un simple puny human) ne fait qu’aggraver le chaos. Le Joker, fidèle à son génie manipulateur, exploite la naïveté presque enfantine de Hulk pour retourner sa rage contre le Dark Knight. Le combat qui s’ensuit est brutal et profondément déséquilibré. Batman tente d’abord de contenir son adversaire, puis essaie la stratégie, avant de comprendre que ni la science des points nerveux ni l’intelligence tactique ne suffiront à l’emporter. Il ne s’en sort qu’au prix d’une ruse chimique, neutralise temporairement le géant vert, tandis que le Joker, comme toujours, profite de la confusion pour s’échapper avec le canon gamma. Derrière l’affrontement spectaculaire, Batman vs. Hulk fonctionne avant tout comme un jeu de contrastes. L’un incarne le contrôle absolu et la maîtrise de soi, l’autre la perte totale de contrôle et la violence de l’émotion brute. L’un pense avant d’agir, l’autre agit avant de penser. Leur opposition dépasse largement le simple choc physique et prend une dimension presque philosophique. Aujourd’hui encore, cet album reste un témoignage d’une époque où DC et Marvel savaient se rencontrer sans cynisme excessif. Batman vs. Hulk rappelle qu’il fut un temps où les frontières entre les univers pouvaient s’effacer, le temps d’un récit sincère, efficace, et d’un affrontement aussi improbable que mémorable. Batman / Deadpool a tenté de remettre tout ceci au goût du jour, ces mois derniers, et on attend énormément du duo Superman / Spider-Man en 2026. Pour en finir avec notre album du jour, il existe, à ce jour, les versions de Sagédition et de Semic. On attend une nouvelle mouture chez Urban Comics, bien sûr. 



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GOTLIB OEUVRE COMPLÈTE : 1967 PREMIER TOME D'UNE COLLECTION INDISPENSABLE


 Quand on est né dans les années 1970 et que l’on a été adolescent dans les années 1980, il est presque impossible de ne pas considérer Marcel Gotlib comme l’un des pères fondateurs de la bande dessinée humoristique moderne. Son humour, son sens du décalage, sa manière unique de faire exploser les codes ont hypnotisé toute une génération de lecteurs bien avant que l’on prenne conscience de l’ampleur de son influence. J'ai personnellement le souvenir de longues crampes à la mâchoire, sur les bancs du collège, avec les éditions en albums de ses dingueries érudites. Revenir aujourd’hui à l’année 1967, à travers ce premier volume de son Œuvre Complète qui n'entend pas respecter scrupuleusement la chronologie, c'est comme faire le saumon, remonter à la source, là où tout commence à se mettre en place, quand Gotlib est devenu Gotlib, la consécration, l'émancipation. Bref, l'explosion. Car en 1967 Gotlib n’est pas encore une figure iconique, mais il travaille depuis deux ans à Pilote, épaulé par René Goscinny sur Les Dingodossiers, et bénéficie d’une liberté de ton et de forme encore rare dans la bande dessinée de chez nous. Ce premier tome, concentré sur une seule année, agit comme une loupe : il permet de suivre presque en temps réel l’émergence d’un auteur qui va très vite dépasser le simple cadre du gag pour inventer un langage graphique et narratif profondément personnel. L’album ne se contente pas d’aligner des planches anciennes déjà maintes fois publiées ailleurs. Un véritable travail éditorial a été mené pour restituer au mieux les pages publiées dans Pilote et Vaillant (ancêtre de Pif), parfois desservies à l’époque par des conditions d’impression perfectibles. Les choix chromatiques ont été repensés, certaines pages retravaillées, et l’ensemble est bien plus cohérent et soigné. Avec de surcroit, car ça ne gâche rien, une partie éditoriale en introduction qui permet de resituer le contexte et le vent de fraicheur que représenta Gotlib.



Puisqu'il faut faire des choix, Les Dingodossiers vont donner le ton. Destinées à un lectorat adolescent, ces planches prennent la forme de faux manuels pédagogiques où les meilleures intentions débouchent systématiquement sur le chaos. Comment cuisiner les restes en l'absence de vos parents, tout en transformant la cuisine en un champ de bataille ? Comment présenter le Caméléon, ou tout savoir de l'autruche, sans vraiment rien savoir ? Comment charger le coffre de sa voiture avant de prendre la route des vacances, sans jamais y parvenir ? Sans oublier un discours méta, déjà, avec la manière de faire vivre le héros sur papier, dans une bande dessinée, ou des pages qui convoquent d'autres personnages de collègues complices, comme Achille Talon qui vient ici se plaindre directement à un Greg tyran savamment parodié. Le tout est drôle rien que par le trait, avec des visages hyper expressifs, déformés par le doute ou l’angoisse, qui racontent souvent autant que les gags eux-mêmes (la conversation muette de l'élève Chaprot et son voisin est une leçon du genre, pour l'éternité). Le dessin est nerveux, expressif, capable de condenser dans une posture ou un regard toute la mécanique du rire. Quel génie ! En parallèle, Gai-Luron monte en gamme. Ici, Gotlib est à la fois scénariste et dessinateur, et cela se ressent immédiatement. Le rythme et la stase deviennent des outils comiques à part entière, et l’immobilité placide du héros contraste délicieusement avec l’agitation du monde qui l’entoure. Traversé par des émotions violentes dont il ne laisse jamais rien paraître, Gai-Luron joue la carte du décalage stylistique et émotif avec brio. Son complice Jujube, subit bien des avanies et lui sert de souffre-douleur, au point d'être "rhabillé" en Muzo (de Placid et Muzo) ou d'encaisser coups et vexations gratuites. Ce volume rassemble également une série de dessins annexes : couvertures de Pilote, publicités, jeux, caricatures, poissons d’avril, et les petites planches de Gai-Luron Poche, où les gags sont resserrés et parfois remontés en quatre petites cases. Si vous êtes de ma génération, ces petites publications qui alternent page de jeu et page de gag ont fait vos délices. Et vous savez quoi, quand on atteint le terme des 240 pages de ce premier tome ? Les gags n’ont pas vieilli, l’absurde fonctionne immédiatement, les dialogues témoignent d’un soin extrême apporté à la langue, à ses détours, à ses répétitions, même dans les fotes d'ortograffe de l'élève Chaprot qui prend parfois la plume. L'univers de Gotlib reste indémodable et intouchable, dans le fond et sur la forme. On attend vite la suite, tant cette Œuvre Complète risque de s'avérer comme un des piliers de nos étagères, dans les années à venir.

Chez Dargaud / Fluide Glacial 



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FAR SECTOR DANS LA COLLECTION URBAN COMICS NOMAD


 Far Sector est déjà de retour, cette fois au format de poche proposé par Urban Comics (Nomad). Il s'agit de l'une des lectures les plus novatrices consacrées à l'univers des Green Lantern. L'occasion pour nous de vous en (re)parler en long, en large, et en travers :

Une des meilleures séries consacrées à l'univers des Green Lantern met en scène un personnage que l'on pourrait qualifier de "pas tout à fait canonique" à ce petit monde. Far Sector est un album publié aux States dans l'étiquette Young Animals, autrement dit des récits qui s'affranchissent des personnages traditionnels pour tenter d'écrire autre chose, sans s'embarrasser d'une continuité pesante, le regard tourné vers l'avenir. L'écriture est confiée à N.K. Jemisin, une romancière de science-fiction lauréate du prix Hugo, recrutée intelligemment par Gerard Way. Et cela se devine tout de suite avec la création d'un microcosme foisonnant et parfaitement structuré, qui comprend notamment une planète sur laquelle doivent cohabiter trois races différentes, qui ensemble unissent le végétal, l'organique et la technologie. Un conflit a autrefois ravagé les terres de ces populations, et aujourd'hui elles doivent vivre ensemble pour survivre.  Le meilleur moyen qu'elles ont trouvé pour assainir leurs nombreuses divergences est de se couper de toute forme d'émotion, quitte à opérer des modifications génétiques dès la naissance. Et ceux qui refusent de suivre ce précepte peuvent toujours prendre une substance comparable à de la drogue, le Proxy, pour ressentir quelque chose et se placer en conséquence sous le coup de la loi. Bienvenue donc dans la Cité Eternelle, une métropole de 20 milliards d'habitants où le corps du Green Lantern a envoyé sa dernière recrue terrienne en date, Sojourner “Jo” Mullein, pour une enquête des plus délicates. Là-bas, si loin de tout que nous sommes aux confins du dernier secteur recensé de l'univers, un meurtre a été commis pour la première fois en cinq siècles et personne ne semble en mesure d'en expliquer les motifs. Le premier impact avec cette histoire est très positif. Un travail de world building riche et cohérent, et une héroïne au look d'enfer, une parfaite Lantern des temps modernes, aussi bien dans son identité personnelle (Sojourner est noire, elle apprécie également les femmes, elle a connu le racisme, la pauvreté, les coups bas de la vie et des institutions, sa silhouette n'est pas exactement longiligne…) que dans son look de super héroïne. Une coiffe délicieusement moderne et rétro dans le même temps, des lunettes virtuelles grand format qui ornent son joli minois, un uniforme seyant et rigoureux qui expriment parfaitement son rôle, sa mission. Et la Cité dans laquelle elle évolue a bien besoin d'ordre et de décision, car les enjeux politiques vont vite prendre le dessus, au risque que couve une véritable implosion. La Révolution ! 



Le point fort de cette aventure est donc l'incroyable représentation de ce monde étrange et futuriste, qui est faite par la  scénariste N.K.Jemisin. Trois espèces différentes qui doivent cohabiter sur une même planète, après s'être entretuées durant des années. La palme revenant à des symbiotes cybernétiques capables de se matérialiser dans le monde réel, et qui dans l'espace virtuel qu'ils occupent normalement, se nourrissent de mème, avec une préférence pour ceux venant de la Terre et qui mettent en scène des petits chats. Les Keh-Topli sont aussi particulièrement gratinés : ce sont des plantes sociales carnivores qui aiment dévorer leurs victimes, non sans auparavant leur demander leur consentement. Le Protocole émotionnel lui n'est pas du goût de tout le monde, et la population commence à protester et à se soulever. Là où le lecteur est surpris, c'est devant la féroce réaction du gouvernement, qui décide de tirer dans la foule, ce qui a le don de faire sortir notre "Jo" de ses gonds. Elle va devoir composer avec un élément politique et diplomatique qu'elle ne maîtrise pas, ainsi qu'avec une culture très différente de la sienne. Seule, abandonnée dans un secteur du cosmos où personne ne va jamais, prise entre l'enclume et le marteau, son enquête tourne également à la recherche personnelle d'un Moi profond, les raisons pour lesquelles on en vient à endosser ce genre de responsabilité, quand on en a pas encore tout à fait l'expérience. Notre Lantern bénéficie d'un anneau qui ne nécessite pas d'être rechargé régulièrement (il le fait tout seul) mais qui est moins spectaculaire en terme de puissance. L'ensemble est bien entendu magnifié par le travail de Jamal Campbell, qui s'il peut sembler un peu froid et artificiel par moment, est d'une grande beauté et d'une grande efficacité quand il s'agit de représenter le fantastique et le cosmique. Il est l'instigateur d'une partie de la réussite de Far Sector, c'est évident.  Un album qu'on recommandera toutefois à ceux qui savent bien ce qu'ils vont acheter et qui aiment ce type d'aventure sociopolitique, capable d'échafauder tout un univers complexe, à base de races et de castes différentes, voire antagonistes. Même au fin fond du cosmos, certaines dynamiques sont si proches de nos tares si terriennes… Si c'est votre délire, cet album est même carrément indispensable !



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OMNIBUS X-FACTOR : DES OMNIBUS À PRIX BRADÉ POUR DÉCOUVRIR LA SÉRIE DE PETER DAVID


 En janvier 2026, on économise. Panini Comics propose en ce moment son troisième omnibus consacré à X-Factor, par Peter David. Pour l'occasion, le premier voit son pris ramené à 50 euros (au lieu de 80) et le second à 60 (au lieu de 90). Bref, c'est le moment pour s'y mettre ! Et pour vous convaincre, on vous reparle ici des débuts de la série (du premier omnibuis, donc).

À l'origine, la série X-Factor, scénarisée par Bob Layton en 1986, permet de réunir les X-Men originaux et de leur faire vivre de nouvelles histoires. Entre le retour de Jean Grey, la mutilation subie par Angel, qu'Apocalypse transforme en Archangel, son cavalier de la mort, ou la grande saga Inferno, ce ne sont pas les événements tragiques et marquants qui manquent. Toutefois, au terme de la saga de l'île de Muir en 1992, le titre va vivre une seconde jeunesse qui reste encore aujourd'hui comme un des souvenirs les plus jouissifs de l'univers Marvel de cette décennie là. Ceci grâce à un scénariste de génie, capable d'écrire les super-héros comme nul autre, Peter David. Le concept est simple : une équipe totalement dysfonctionnelle, de l'humour savamment dosé à chaque épisode et des rebondissements inattendus. La nouvelle formation est au service de Valérie Cooper, qui est une sorte d'agent de liaison entre nos héros et le gouvernement américain. Elle sera remplacée par la suite par Forge. Les deux leaders choisis sont Havok et Polaris. Le premier, le frère de Scott Summers, va enfin avoir l'occasion de s'émanciper de son aîné, qui lui a fait jusque-là beaucoup d'ombre. Mais il va devoir mettre au point ses capacités de gestion et de commandement et apprendre à composer avec des caractères parfois très différents du sien. Par chance, sa compagne (Polaris, donc) est une femme aussi puissante que patiente, capable d'apporter une aide concrète et de jouer le rôle de collant dans une formation toujours sur le point de se désagréger. L'Homme multiple (Jamie Maddrox) est pour sa part en proie à de véritables crises d'identité; impossible de déterminer qui est et où est vraiment l'original par moments, avec ce personnage complètement décalé, irritant, mais qui peu à peu va gagner en profondeur. Le clown de l'équipe, c'est Guido, alias Malabar/Strong Guy, l'ancien chauffeur de Lila Cheney. S'il est extrêmement puissant et semble totalement insouciant, il cache au fond de lui une incertitude dévorante, qui l'oblige à faire le pitre pour compenser. Felina/Wolfsbane (Rahne Sinclair) est une jeune fille très pieuse et pudibonde, capable de se transformer en loup-garou. Elle aussi va traverser de rudes épreuves, notamment sur l'ile de Genosha, où une intervention génétique va la lier tragiquement à son leader, Alex, pour qui elle va nourrir alors une réelle fixation.



Ajoutons à cette fine équipe l'imbuvable Vif-Argent. Pietro n'est pas aimé des autres, sa présence est loin de faire l'unanimité et son comportement n'aide en rien dans l'affaire. Mais on sent également un homme désireux de mieux faire, de réparer certaines erreurs du passé, même si de façon totalement maladroite. Les deux dessinateurs principaux qu'on retrouve dans cet omnibus sont Larry Stroman et Joe Quesada. Le premier offre une indéniable touche expressionniste, parfois caricaturale, à des planches qui privilégient l'explosivité au réalisme des anatomies ou des situations. Si j'avais été un peu dérouté à l'époque de la première parutions dans les minces fascicules VF qu'on appelait Version Intégrale, j'ai fini par m'y faire et même apprécier énormément cette audace, rupture avec ce qui avait été produit avant. Le second allait vite devenir un des grands pontes de Marvel. Lui aussi mise clairement sur l'effet spectaculaire de son travail, au détriment du respect servile de la réalité, mais le trait agile, truffé de trouvailles réjouissantes, la mise en page toujours bondissante, en font un artiste d'exception à qui nous devons des épisodes mémorables. Jae Lee pointe le bout de son nez le temps du crossover Le chant du bourreau, pour une parenthèse magnifique, des pages orageuses et sombres, tout un univers soudain torturé, retravaillé, avec une classe démente. Pour ce qui est des histoires en soi, le véritable début de la troupe de Val Cooper est éloquent. Il y est question du meurtre de l'Homme Multiple, sans qu'on sache vraiment qui a été tué (lequel ?), au point que le pseudo original revient revendiquer son identité, en pleine conférence de presse, où serait donc présent un simple double émancipé. Mister Sinister aussi rentre dans la partie et Guido se retrouve impliqué dans un combat face à Slab, un autre gros bulldozer génétique, certes musclé à l'extrême mais laid comme un pou. X-Factor croise la route de Hulk, le temps d'un mini crossover (orchestré par Peter David et ses deux casquettes de scénariste) aux ramifications géopolitiques, avant que Stryfe fasse surface. Le double génétique de Cable étant appelé, nous l'avons dit, à être le pivot du grand récit choral que sera le Chant du Bourreau. Que ce soit face à Cyber, le Crapaud, une adversaire capable d'enchanter et maîtriser les autres par la musique, X-Factor enchaîne les rencontres, les adversaires, toujours avec un effet double-face évident. On sourit franchement, surtout quand la dynamique du groupe est mise à mal par des individualités qui n'aiment guère se reposer sur les autres, mais on sent poindre le drame, ce qui ne manquera pas d'arriver et de marquer l'équipe au fer blanc. Les apparences sont trompeuses, comme l'enseigne Random, un mercenaire ultra violent et dont le corps devient toute sorte d'armes, qui cache en fait une personnalité et une identité bien plus fragiles et pathétiques qu'il ne paraît au premier regard. Inutile de préciser que cette série est indispensable pour tous les lecteurs nostalgiques des années 1990, même si les Omnibus sont un produit que seuls les plus fortunés et motivés d'entre vous parviennent à acquérir régulièrement. D'où l'idée de sauter sur l'occasion, quand les prix sont tout à coup abattus, pour vous pousser à investir dans un titre qui en vaut la peine !


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SUPERMAN : PAIX SUR TERRE (SUPERMAN CONTRE LA FAMINE)


 À sa sortie, Superman : Paix sur Terre s’imposa d’emblée comme un ouvrage à part. Couronné par un Eisner Award l’année suivante, l’album réunissait deux noms appelés à marquer durablement l’imaginaire DC et des comics tout simplement : Alex Ross, déjà célébré chez la distinguée Concurrence pour Kingdom Come, et Paul Dini, dont le travail sur les séries animées Batman et Superman des années 1990 avait profondément redéfini les personnages. Le choix d’un format géant, dans la nouvelle ligne DC Treasury, qui a l'avantage de magnifier les peintures de Ross, est clairement un petit cadeau de la part d'Urban Comics, pour une collection qui va vite rallier des fidèles autour de sa chapelle (mais trouve difficilement sa place sur nos étagères). Plutôt que de céder à la tentation du spectaculaire, Dini adopte ici une approche plus risquée, presque délibérément désarmante. Il confronte Superman à un problème sans visage, sans coupable unique, et surtout sans solution simple : la faim dans le monde. La question sous-jacente est aussi ancienne que le personnage lui-même. Si Superman peut tout faire, pourquoi ne met-il pas fin à la misère une bonne fois pour toutes ? Interventionnisme super-héroïque, au nom du bien (j'essaie de coller à l'actualité, maladroitement). Le scénariste évite toutefois le piège du conte moralisateur. L’élan initial du héros se heurte rapidement aux réalités politiques, aux frontières, aux rapports de force et aux intérêts économiques. Nourrir aujourd’hui ne garantit pas que tous auront la panse pleine demain, et la bonne volonté se fracasse souvent contre des systèmes bien plus solides qu’elle. Du reste, le contexte géopolitique actuel nous montre que c'est l'ambiguïté qui domine, dans toutes les situations.



L’ouverture du récit donne le ton avec une délicatesse presque désarmante. Superman installe le sapin de Noël au cœur de Metropolis, rituel annuel chargé de symboles. Dans les airs, il se remémore les paroles de son père, la patience nécessaire pour semer correctement, l’idée que chaque graine mérite une chance de pousser (c'est cela, grandir dans une ferme du Kansas). Ce souvenir simple, presque banal, ancre le personnage dans une humanité tangible. La fête, la générosité affichée, l’effervescence médiatique masquent pourtant une vérité plus sombre, celle d’une misère invisible, présente au milieu même de la foule. À partir de cette prise de conscience, le récit quitte le registre du symbole pour affronter une réalité bien plus inconfortable. Graphiquement, Paix sur Terre est une suite d’images iconiques qui marquent durablement. Ross compose ses pages comme autant de tableaux, il multiplie les contre-plongées qui placent le lecteur dans la position de ceux qui lèvent les yeux vers Superman. Il n’y a ni super-vilain ni déferlement d’action, mais une iconographie puissante, presque sacrée, où chaque geste du héros semble peser plus lourd qu’un combat. Même les détails les plus quotidiens, comme le Daily Planet encore encombré de dossiers papier (avant l'ère du digital déshumanisant), contribuent à ancrer l’album dans une époque précise, à la lisière d’un monde en mutation. C’est précisément là que l’album peut diviser. Car cette sincérité assumée, ce refus du cynisme et cette foi presque candide en la capacité de l’humanité à faire le bien pourront paraître, pour certains lecteurs, trop appuyés, voire franchement mièvres. La symbolique est parfois lourde, l’émotion frontale, et le Superman de Dini et Ross flirte ouvertement avec une figure quasi christique qui peut filer de l'urticaire. Mais c’est aussi ce qui fait la force singulière de l’ouvrage. Paix sur Terre ne cherche ni l’ironie ni la distance critique. Il revendique une émotion pure, une bonté sans filtre, ce qui peut rebuter en ces temps de révisionnisme permanent et de violence assumée. Comics et idéologie d'antan, à l'ère de la sinistrose. Promis, l’album conserve ainsi une chaleur et une douceur rares. Il ne prétend pas offrir de solution miracle, mais rappelle que l’espoir, même fragile, demeure un choix. L'humanité et ce qu'elle a de meilleure, à trouver chez un extraterrestre ? 



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