FREDDIE L'ARRANGEUR : GARTH ENNIS ET MIKE PERKINS CHEZ DELCOURT


 Avec Freddie, publié chez Delcourt, Garth Ennis ouvre le bal d’un nouvel univers horrifique estampillé Ninth Circle. Le point de départ tient en une formule efficace : imaginez un polar totalement déjanté, situé dans un Hollywood où les monstres ne sont pas juste des métaphores… mais des vedettes sous contrat. Freddie, Anglais noir installé à Los Angeles, exerce le métier peu reluisant d' « arrangeur». Il efface les scandales des puissants. À ceci près que ses clients ont des crocs, des tentacules ou des griffes. Loups-garous incapables de maîtriser leurs pulsions, vampires amateurs de soirées très privées, créatures amphibies syndiquées, crabes parlants reconvertis dans le divertissement pour adultes, sans oublier une vallée de dinosaures adeptes du méthodisme : Ennis a mis au point un bestiaire délirant avec un sérieux imperturbable. Lorsque la mort suspecte du Croque-Mitaine menace d’éclabousser un grand studio, Freddie accepte donc d’étouffer l’affaire… et s’enfonce dans une enquête qui respecte scrupuleusement les codes du roman noir. Mais avec la voix de Garth Ennis ! Ne nous y trompons pas : Freddie ne cherche pas à effrayer. L’horreur sert surtout de décor. Le véritable moteur du récit, c’est la comédie grinçante. Le scénariste imagine un monde où le cinéma d’exploitation occupe la place des blockbusters super-héroïques de notre réalité. L’idée est excessive, comme souvent avec lui, mais elle permet une avalanche de gags visuels et de situations absurdes. Lorsque des dinosaures débattent de leurs problèmes de dos après avoir trouvé la foi, ou que des crustacés intelligents discutent des contraintes techniques d’un tournage X en direct, l’auteur excelle dans cet art très particulier : traiter l’absurde comme une évidence.



Graphiquement, Mike Perkins adopte une approche radicalement sérieuse. Son trait réaliste, dense, chargé d’ombres et de textures différentes, confère au récit une matérialité sombre, presque poisseuse. Ce contraste entre la gravité du dessin et la folie du scénario crée un décalage qui fonctionne. Là où un style plus caricatural aurait allégé l’ensemble, Perkins ancre chaque extravagance dans une réalité brutale. Le résultat est visuellement impressionnant, mais accentue aussi la rudesse d'un album qui n'est clairement pas à mettre entre toutes les mains. Car Ennis reste fidèle à lui-même. Son goût pour la provocation, la sexualité outrancière et le grotesque ne surprendra personne. Ceux qui apprécient son humour sans filtre y trouveront leur compte ; les autres risquent de décrocher très vite. L’auteur maîtrise parfaitement cette partition, mais il donne parfois le sentiment de rejouer une gamme familière. Là où certaines de ses œuvres dépassaient la farce pour atteindre une véritable satire, Freddie semble avant tout animé par le plaisir de la surenchère, même si l'idée de faire des monstres de la haute société des monstres au sens littéral du terme est assez pertinente, en ces temps marqués par une actualité sordide comme l'affaire Epstein. L'écho est parfois troublant, vous le verrez. On devine au fil des pages qu’une série au long cours pourrait exploiter toutes les possibilités de ce Freddie. En l’état, ce one-shot ressemble davantage à une mise en bouche qu’à une œuvre pleinement aboutie. Mais c'est super drôle, et ça ne prend jamais de gants. Freddie, c'est en réalité une récréation noire et irrévérencieuse. Ennis et Perkins s’y amusent visiblement, et le lecteur avec eux… à condition d’accepter un humour cru et un goût assumé pour l’excès. Les fidèles ont toutes les raisons d'être encore au rendez-vous. 


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