JINX DE BRIAN MICHAEL BENDIS : POLAR FONDATEUR CHEZ DELCOURT


 Lorsqu’il publie Jinx en 1996, Brian Michael Bendis est loin d'être la figure incontournable des comics qu’il deviendra au tournant des années 2000 avec Ultimate Spider-Man. Il a déjà signé plusieurs polars chez Caliber, notamment A.K.A. Goldfish, et chaque projet témoigne de son goût pour les intrigues criminelles chargées de dialogues truculents, qui vont devenir sa marque de fabrique. Mais c’est avec Jinx qu’il attire véritablement l’attention, au point que Joe Quesada est séduit et l’engage ensuite chez Marvel Comics. À l’époque, Bendis est un amateur revendiqué de films "noir" aux dialogues affûtés, et on peut difficilement nier que dans son oeuvre initiale plane l’ombre de Quentin Tarantino : conversations à tiroirs, anecdotes qui s’empilent, échanges parfois vulgaires ou populaires, qui servent à brosser des portraits attachants bien plus qu’ils ne font avancer l’intrigue. Car intrigue il y a tout de même dans Jinx : une chasse à de l’argent volé, des informations fragmentaires détenues par deux protagonistes qui ne se font aucune confiance, et au centre du jeu, une anti héroïne un peu paumée. Jinx Alameda, chasseuse de primes, est marquée par un passé tragique ; Columbia, grande gueule imprévisible (physiquement calqué sur Bendis) est capable d’explosions soudaines et ne brille pas par son intelligence ; Goldfish, plus posé, calculateur, est toujours soucieux de ne pas attirer l’attention et il va… tomber amoureux ! La lecture frappe d’abord par son flot de dialogues. À sa sortie, cette façon de restituer la parole avec des hésitations, des détours et un rythme syncopé, donnait l’impression d’entendre de « vraies » voix dans un comic book. La partie de dés, saturée de bulles, donne le temps d'emblée : Bendis installe Columbia en quelques pages et impose un ton. Les entrées successives de Goldfish puis de Jinx elle-même (dans un grand numéro de fausse amante enceinte) relèvent d’un sens aigu de la mise en scène, presque cinématographique. Tant mieux, car le dessin est souvent brut de décoffrage.



Pourtant, avec le recul, l’enthousiasme peut aussi être facilement douché. Le jeune Bendis privilégie souvent la saveur des échanges à la progression du récit. Certaines longues conversations (tentative de rendez-vous galant lorsque Goldfish veut absolument revoir Jinx), ou quelques excursus hors récit principal peuvent aussi dérouter. Graphiquement, Bendis se montre appliqué mais loin d'être capable de révolutionner le médium. Son dessin, fonctionnel, s’appuie sur des ombres épaisses et des cadrages inspirés de Sin City de Frank Miller. Il répète certaines images pour accentuer un effet, insère des éléments photographiques pour contourner des décors complexes, et adopte un langage visuel proche du cinéma. L’ensemble trahit bien des influences mais révèle aussi une intelligence de mise en scène réelle, qui vient compenser une absence de fondamentaux qu'on perçoit à de multiples reprises (pourquoi croyez-vous que Bendis se contentera du scénario, par la suite ?). Avec le temps, Jinx a perdu une part de sa capacité à surprendre. Les procédés qui paraissaient novateurs sont devenus monnaie courante, tant Bendis a ensuite marqué une génération entière de scénaristes. Reste un polar noir sinueux, porté par trois personnages solidement campés et par une voix déjà singulière. Des ratés, qui se sentent, se rapprochent, se détestent, sont emportés dans un tourbillon de rebondissements absurdes, violents, avec l'argent et la solitude en toile de fond, double motivation corrosive qui fait vriller les vies et les destins à chaque instant. Œuvre encore imparfaite, parfois un poil trop verbeuse et convaincue d'être en train d 'inventer la roue, Jinx demeure pourtant l’acte fondateur d’un auteur qui, quelques années plus tard aller refaçonner en profondeur l’univers Marvel. C'est drôle, c'est prenant, et c'est de surcroit l'occasion de tout relire en une seule fois, avec de nombreuses pages de bonus, chez Delcourt. Amateurs de polars et de comics qui sentent le tabac froid, la sueur, les donuts et la poudre (à canon), c'est absolument pour vous !



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