BATMAN LE DERNIER HALLOWEEN : JEPH LOEB ET UN HOMMAGE CHORAL À TIM SALE


 Revenir à un classique constitue toujours une entreprise risquée. Dans les comics, les suites tardives oscillent souvent entre hommage sincère et opération nostalgique un peu trop calculée ou servile. Batman : Le dernier Halloween n’échappe pas à cette règle. Après Un long Halloween et Amère Victoire, deux récits devenus des références du mythe Batman, Jeph Loeb se retrouve face à un défi redoutable : replonger dans un univers adoré des fans, mais sans la présence de Tim Sale, dont le style graphique avait largement contribué au triomphe passé. Dès les premières pages, l’album tente de renouer avec la mécanique qui faisait la force du récit original : une enquête criminelle qui s’étire au fil des fêtes du calendrier, une galerie de suspects familiers et une atmosphère de polar gothique. L’intention est claire. On retrouve Gotham dans ses habits nocturnes, ses complots, ses familles mafieuses et ses super-vilains aux agendas concurrents. Sur le papier, tous les ingrédients semblent réunis pour prolonger la formule qui avait fait le succès de la série. Mais très vite, quelque chose coince. L’intrigue progresse lentement, parfois même on ne sait pas si elle progresse (!), au point que l’on se demande de quoi il est vraiment question ce coup-ci. Les épisodes accumulent les scènes d’action, les confrontations et les détours narratifs, sans que l’enquête elle-même gagne véritablement en tension. Un long Halloween construisait patiemment un puzzle criminel dont chaque pièce trouvait sa place, Le dernier Halloween donne parfois l’impression de déplacer les pièces sans trop savoir quelle image finale doit apparaître. Holiday supprimait ses cibles, ici le criminel les blesse, grièvement même, mais l'impact n'est pas le même. Le récit privilégie aussi davantage a bagarre que ses prédécesseurs. Les combats de rue ou les incursions musclées à Arkham prennent régulièrement le pas sur les dialogues et la dimension policière du récit. Or, l’une des forces du diptyque original résidait justement dans son approche quasi noire du mythe de Batman, où les affrontements physiques restaient secondaires face aux intrigues criminelles et aux jeux d’influence entre les différents clans de Gotham.



La construction du mystère pose également problème. Le scénario multiplie les suspects et les conspirateurs, mais sans toujours nous expliquer leurs motivations ni leurs rôles respectifs. Là où Un long Halloween proposait une intrigue complexe mais finalement lisible, cette nouvelle enquête finit par devenir confuse, et surtout moins captivante. Les révélations manquent d’impact, et certains rebondissements apparaissent presque prévisibles. Les rappels et les clins d’œil au passé se multiplient : situations familières, personnages réutilisés, motifs narratifs recyclés (Enrico Marini s'en sort avec brio)… À petites doses, ce genre d’écho peut renforcer la cohérence d’un univers. Mais à force de répéter certaines idées, le récit donne parfois l’impression de ressasser ses propres souvenirs plutôt que de raconter une histoire véritablement nouvelle. Le traitement de certains personnages illustre bien cette difficulté à renouveler la formule. Harvey Dent, par exemple, occupait une place centrale dans Un long Halloween. Ici, son rôle paraît étonnamment réduit, presque passif, alors que son évolution criminelle semblait promettre une implication bien plus importante dans les affaires de Gotham. À l’inverse, d’autres figures surgissent, participent brièvement à l’action, puis disparaissent sans laisser de trace. On sera aussi triste pour le commissaire Gordon, dont le fils James Jr; est enlevé très rapidement et sert de premier étage à la fusée narrative, et dont la femme a décidé de le quitter, fatiguée de passer la dernière soirée de l'année à attendre que son mari daigne rentrer à la maison, sans parler de Solomon Grundy ou de justiciers encapés. Reste la partie graphique, qui constitue probablement l’aspect le plus intéressant du projet. La disparition de Tim Sale en 2022 a profondément marqué les lecteurs et le processus de fabrication de la série. Plutôt que de chercher un remplaçant unique, Loeb a choisi de confier chaque épisode à un dessinateur différent : la série devient alors un hommage collectif à Sale. Le résultat est forcément hétérogène, mais rarement décevant. Certains artistes livrent des pages particulièrement marquantes, et chacun apporte sa sensibilité propre, de Marini à Scalera, de Samnee à Sienkiewicz, en passant par Risso, Cloonan, que du bon ! Bref, Batman : Le dernier Halloween laisse une impression mitigée. L’album n’est jamais franchement mauvais, et il contient même quelques moments réussis, mais il peine à retrouver la magie des récits qui l’ont précédé. Par contre, Urban Comics nous gâte vraiment, avec une très belle édition, papier au grammage richissime, et plusieurs dizaines de pages de bonus pour s'immerger dans la réalisation de ces onze numéros. Les 36 euros ne sont pas dépensés en vain et l'objet mérite qu'on l'applaudisse.



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