COPRA VOLUME 5 : MICHEL FIFFE EN TOUTE LIBERTÉ (CHEZ DELIRIUM)


 Avec ce cinquième volume de Copra, série rigoureusement inclassable publiée en France par Délirium, Michel Fiffe poursuit son projet sans jamais en atténuer l’exigence. Le cinquième round reprend immédiatement après la conclusion explosive du tome précédent, qui voyait l’équipe littéralement disloquée. Logiquement, le récit met du temps à retrouver un centre de gravité. Le noyau de Copra est dans un premier temps aux abonnés absents, tandis que Fiffe préfère s’attarder sur plusieurs personnages dispersés, chacun évoluant dans son propre fragment de cet univers chaotique. Première remarque obligatoire : vous avez déjà vu et lu de nombreux univers parallèles ou autres dimensions de l'étrange, au fil de vos expériences. Vous savez que c'est un excellent prétexte pour que les artistes laissent exploser leur imagination, leur créativité. Appliquez cette règle à Michel Fiffe, et vous comprendrez que l'expérimentation et la réinvention de la manière de raconter une histoire avec des cases et sur la page se poursuit avec brio ! Cependant, cette approche a un prix. Copra ne fait ici aucun effort pour accueillir les nouveaux lecteurs. Les rappels sont rares, les séquences explicatives tardives, et le récit avance sans se retourner. Pourtant, cette opacité relative ne nuit pas totalement à la lecture. Fiffe travaille avant tout sur des figures archétypales, immédiatement identifiables par leur attitude, leur fonction ou leur rapport à la violence. Même sans connaître leur passé, on comprend rapidement ce qu’ils représentent. D'autant plus que ce sont les miroirs déformés de quelques-uns des héros que nous dévorons depuis l'enfance, et que le jeu de pistes, les avatars qui naissent affranchis des liens imposés par les grands éditeurs, donne à l'ensemble cette fraîcheur, cette candeur explosive, jamais rencontrées ailleurs auparavant. En somme, un croisement totalement improbable entre un cahier de brouillon griffonné par le cancre génial du fond de classe, qui rêve de super-héros en cours de latin, et le meilleur de la production américaine grand spectacle dont nous sommes si friands. Artiste inclassable, on vous avait prévenu.



Sur le plan graphique donc, le cinquième tome  confirme la virtuosité de son auteur. Fiffe multiplie les trouvailles de mise en page, joue avec le découpage et le rythme, et exploite l’espace de la planche avec une inventivité constante. Les couleurs, volontairement sourdes (ça s'appelle de la synesthésie, et comme Fiffe joue avec nos sens, c'est pertinent), demandent un temps d’adaptation, mais elles s’avèrent souvent très efficaces, notamment lorsqu’elles accompagnent des séquences d’action ou des moments plus contemplatifs. On sent et respire le trait du crayon de couleur, on repère toutes les imperfections, mais on les aime. C'est un style, c'est un art. Narrativement, cette nouvelle fournée de six épisodes repose sur une réunification progressive de l’équipe. Les rencontres successives, qui pourraient sembler artificielles, s’inscrivent en réalité dans une continuité logique pour qui suit la série depuis ses débuts. Tous les personnages finissent par converger vers un même point, parfois contraints, d'autre fois réticents : ça permet à Copra de renouveler sa dynamique collective et son goût pour le conflit permanent. On quitte ainsi ce qui est la "zone négative" revue et corrigée par Michel Fiffe, pour voir les membres de Copra reprendre forme et fonction, avant qu'une partie ne se retrouve à aider le tyrannique Comte Compota dans sa tentative de reprendre le pouvoir à Mekado, dans le territoire fictif qu'il dirige d'une main de fer. Vous avez dit Fatalis ? Pendant ce temps-là, la Team X est chargée d'intercepter Pasaron, un fugitif international, avant que tout parte de travers et que la formation soit expédiée à Miami, là où précisément les barbouzes de Copra vont atterrir après leur escapade chez Compota.  Le cinquième round se conclut sur un récit centré sur Castillo, l’équivalent du Punisher dans l’univers de Michel Fiffe. C’est peut-être même le sommet du recueil. Plus introspectif, visuellement très travaillé, le personnage bénéficie d’une histoire à la fois simple dans sa structure et riche en images fortes. L’action presque muette et le découpage rigoureux témoignent d’une grande maîtrise formelle, là où la narration suit les grandes heures du Punisher War Journal, avec un anti-héros qui commente sa croisade. Là encore, la conclusion ne prend tout son sens que pour les lecteurs déjà familiers de la série, mais du reste, il est rare d'entamer un titre avec le volume 5. Qui en l'espèce concentre toutes les qualités et toutes les limites de Copra : une œuvre profondément personnelle, inventive, imparfaite, mais portée par une énergie créative rare, si singulière que beaucoup n'ont pas encore trouvé l'élan nécessaire pour s'y plonger. Il faut aimer les comics, leur naïveté, leur puissance évocatrice, il faut vouloir accepter que le dessin et la mise en page soit un défi permanent à nos vieux reflexes, nos attentes, nos limites. Copra n'est pas là pour flatter ou répéter, mais pour aller de l'avant, libre comme peu d'œuvres ont pu l'être ces dernières années. 


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