KIDS : FAITES DES GOSSES AVEC GARTH ENNIS ET DALIBOR TALAJIC


Garth Ennis est déjà de retour en VF. Comme souvent, ce qu'on attend chez lui, c'est de l'irrévérence, une manière d'écrire qui manie l'outrance et le troisième degré avec un talent perfide, pour nous parler de choses hautement vraies et actuelles. Avec Kids, publié cette fois chez Delcourt, il part d’un postulat aussi simple que dérangeant : en une nuit, tous les bébés se transforment en adultes… tout en conservant l’esprit et les réflexes des nourrissons qu'ils étaient quelques minutes auparavant. L’histoire s’ouvre sur une scène banale, presque rassurante : une famille, une soirée tranquille, un enfant qu’on vient de coucher. Et puis tout bascule. Le bébé réapparaît, mais dans un corps d’adulte, incapable de se contrôler. Très vite, la situation dégénère à l’échelle d’une ville entière, sans que les parents ne comprennent ce qui se produit, dans un premier temps. Ces “nouveaux venus plutôt que nouveaux-nés” deviennent imprévisibles, mus par des besoins primaires qu’ils expriment de manière brutale, parfois mortelle. L’idée est forte, et Ennis l’exploite comme une sorte de film de zombies actualisé. Car c’est bien à cela que ces créatures font penser : des corps adultes qui se déplacent de manière étrange, qui titubent, se jettent sur les gens, incapables de canaliser leurs impulsions. Et c’est d’ailleurs là que le récit devient un peu curieux. En toute logique, des bébés propulsés dans des corps adultes ne devraient même pas savoir marcher correctement, ni coordonner leurs mouvements. Pourtant, ils se déplacent, attaquent, avancent presque comme des morts-vivants. Une incohérence qui passe, disons, au second plan, mais qui peut surprendre.



Ce décalage n’empêche pas le récit de maintenir une tension intéressante, notamment grâce à l’ambiguïté morale qu’il installe. Peut-on lutter contre ces êtres alors qu’ils restent, au fond, des bébés ? Toute la force du début repose sur cette idée, à la fois absurde et profondément dérangeante. Mais sur la (courte) durée, le scénario montre ses limites. Le format très bref ne permet pas d’explorer pleinement les thèmes esquissés, que sont la parentalité, l’égoïsme humain, ou encore la pression sociale liée à la famille. Certains comportements de personnages manquent de naturel, comme si l’histoire les forçait à agir de manière peu crédible pour aller là où elle veut. On sent que le concept aurait mérité plus d’espace pour respirer. Signalons aussi la présence d'une tierce personne, qui est "embarquée" par la famille au centre de cette histoire, et qui est utilisée à des fins de résolution hâtive, par le truchement d'un coup de baguette qui vient quand même faire drastiquement chuter la tension (même si la dernière vignette ose la promesse d'un nouveau retournement de situation). Pour ce qui est du dessin, Dalibor Talajić fait le job avec une grande efficacité (avec les couleurs de Stjepan Bartolic). Ses personnages sont volontairement dérangeants : des adultes aux gestes maladroits, aux postures improbables, dégingandées, qui créent un malaise immédiat. Il parvient à rendre crédible l'idée de corps qui ne “savent” pas encore exister, qui n'ont pas encore de mode d'emploi, ni de limites clairement affichées. Talajic prouve qu'on peut jouer avec le réalisme, le distordre juste ce qu'il faut pour le rendre personnel, tout en secondant à merveille la folie d'Ennis. Du coup, Kids s'avère être une lecture à la fois intrigante, intelligente et imparfaite. Une bande dessinée qui repose sur une idée très forte, mais qui peine à en exploiter toutes les implications. Une récréation quand même percutante, mais un poil courte sur pattes. 


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