Ce décalage n’empêche pas le récit de maintenir une tension intéressante, notamment grâce à l’ambiguïté morale qu’il installe. Peut-on lutter contre ces êtres alors qu’ils restent, au fond, des bébés ? Toute la force du début repose sur cette idée, à la fois absurde et profondément dérangeante. Mais sur la (courte) durée, le scénario montre ses limites. Le format très bref ne permet pas d’explorer pleinement les thèmes esquissés, que sont la parentalité, l’égoïsme humain, ou encore la pression sociale liée à la famille. Certains comportements de personnages manquent de naturel, comme si l’histoire les forçait à agir de manière peu crédible pour aller là où elle veut. On sent que le concept aurait mérité plus d’espace pour respirer. Signalons aussi la présence d'une tierce personne, qui est "embarquée" par la famille au centre de cette histoire, et qui est utilisée à des fins de résolution hâtive, par le truchement d'un coup de baguette qui vient quand même faire drastiquement chuter la tension (même si la dernière vignette ose la promesse d'un nouveau retournement de situation). Pour ce qui est du dessin, Dalibor Talajić fait le job avec une grande efficacité (avec les couleurs de Stjepan Bartolic). Ses personnages sont volontairement dérangeants : des adultes aux gestes maladroits, aux postures improbables, dégingandées, qui créent un malaise immédiat. Il parvient à rendre crédible l'idée de corps qui ne “savent” pas encore exister, qui n'ont pas encore de mode d'emploi, ni de limites clairement affichées. Talajic prouve qu'on peut jouer avec le réalisme, le distordre juste ce qu'il faut pour le rendre personnel, tout en secondant à merveille la folie d'Ennis. Du coup, Kids s'avère être une lecture à la fois intrigante, intelligente et imparfaite. Une bande dessinée qui repose sur une idée très forte, mais qui peine à en exploiter toutes les implications. Une récréation quand même percutante, mais un poil courte sur pattes.
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