Difficile de passer à côté de Stand Still, publié par Delcourt. L’objet attire (par sa taille, son format, son coffret), le concept accroche, et l’ensemble donne immédiatement l’impression d’un comic book qui veut en imposer. L’idée est limpide : un homme met la main sur un dispositif capable de figer le temps… et s’en sert de la pire manière possible. Dit comme ça, c’est presque imparable. Genre, une œuvre de Mark Millar, tant ça en a le parfum mais aussi les ressorts, à savoir des débuts en fanfare et ensuite un essoufflement évident, qui vient doucher les premières espérances. Et oui, dans les premières pages, ça fonctionne très bien. Le récit de Lee Loughridge va droit au but, sans détour inutile. Un type dangereux, un pouvoir absolu, et une série de dérapages qui installent rapidement une tension malsaine. Le dispositif est simple, mais redoutable. Chaque apparition du porteur de la machine devient un moment où le lecteur salive, une scène où tout peut arriver sans conséquence immédiate. De surcroit, avec ce sentiment de vengeance sur une société qui marche sur la tête et écrase les plus faibles, pour une fois domptée par un type sans foi ni loi, qui a sa propre déontologie et ose tout, face aux pires criminels endurcis, ou dans des situations de vie beaucoup plus banales. En face, un scientifique tente de réparer son erreur. Deux trajectoires, deux rythmes, une mécanique lisible : action d’un côté, compréhension et modération de l’autre. Avec l'envie de tenir pour le premier, et de considérer que le second est trop pusillanime, trop chiant, pour résumer, pour attirer notre sympathie. Pendant une bonne partie de l’album, Stand Still donne alors le change. Le récit progresse vite et sait produire des séquences qui marquent. Il y a même une forme de plaisir coupable à suivre ce chaos organisé, tant le concept permet des débordements spectaculaires. Stand Still en ferait de trop, vous pensez ?
À partir du moment où le scénario commence à expliquer, tout se dérègle. Le mystère s’efface, les intentions deviennent plus prévisibles, et le récit perd ce qui faisait sa singularité. On bascule alors vers quelque chose de beaucoup plus convenu. Ce n’est pas raté, mais c’est nettement moins intéressant. Stand Still n’échoue pas, il se banalise. D'autant plus qu'on n'y comprend pas toujours tout, soyons honnêtes. Le personnage central illustre parfaitement cette limite. Au départ, c’est une force brute, incontrôlable, presque abstraite. Nemesis en plus fréquentable, pour faire simple (et en revenir à Mark Millar). Ryker Ruel fascine parce qu’il échappe aux notions de bien et de mal, et la modération n'est pas son fort. En face, Colin, son antagoniste, est un savant qui manque cruellement de présence. Il remplit sa fonction, mais ne pèse jamais vraiment. Il a mis au point un mécanisme futuriste hautement improbable, en a parlé à des potes (!) sans tenir compte du caractère secret de son invention, l'a reproduit avec des pièces détachées sous la forme d'un bracelet moins puissant qu'il faut activer par la volonté (le moment où j'ai commencé à ne plus trop saisir). Le problème vient aussi des règles établies. Dès qu’on touche à un concept comme l’arrêt du temps, il faut être rigoureux. Ici, ce n’est pas toujours le cas. Certaines idées sont exposées puis oubliées. Certaines contraintes apparaissent quand ça arrange, puis disparaissent aussitôt. Le coup de l'eau qui peut devenir mortel quand un corps y est plongé, et le temps figé, est vraiment très mal exploité et élucidé. Bon, tout n’est pas à jeter. L’album a du rythme, de l’allure, et un vrai sens du spectacle. On sent une envie de cinéma dans la mise en scène, dans la manière de jouer avec les corps figés, jusque dans la format horizontal (improprement défini à l'italienne) qui est choisi pour développer le tout. Par contre, dur de lire correctement certaines pages, tant l'ordre des vignettes et des bulles est surprenant, à plusieurs reprises. Là encore, ne m'en demandez pas plus, je ne sais pas quoi ajouter. Stand Still, c'est donc un bon divertissement, mais qui prend des allures de coitus interruptus. Un très bel objet, adrénalinique, avec un concept fort, les dessins ultra mordants et dynamiques d'Andrew Robinson (et un dépannage express d'Alex Riegel bien moins convaincant), la couleur savante et parfaitement à propos de Loughridge, mais qui ne va pas au bout de son sujet, et finit même par céder à une forme de frénésie brouillonne qui nous gâche bien le plaisir.
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