Akim, mais qui es-tu donc, jeune homme en slip exotique, perdu dans une jungle qu'on devine asiatique ? Inspiré par les romans d’aventure de Salgari et de Kipling, et bien sûr par Tarzan de Burroughs, Akim est à la base un aristocrate, dont le véritable le nom est Jim, tout comme le jeune orphelin qu’il adoptera plus tard. Fils du consul britannique Frederick Rank, il est le seul survivant, avec sa mère, d’un naufrage au grand large. Cette dernière est cependant rapidement tuée par une panthère, tandis qu’une tribu de singes, dirigée par l’orang-outan Arab, recueille l’enfant et l’élève comme l’un des leurs. Jim grandit dans la jungle, il apprend à communiquer avec tous les animaux (littéralement, il leur parle et ils répondent, le lecteur peut comprendre leurs conversations, mais pas les personnages secondaires) et devient leur roi, respecté par toutes les espèces, quitte à nourrir des relations tumultueuses avec les rhinocéros. Impossible de situer géographiquement les aventures d'Akim. Seul un indice nous est laissé clairement : la ville ou le royaume de Marataï, le centre civilisé le plus proche, dans lequel notre héros se rend parfois, où il a des relations amicales et utiles avec le chef de la police locale, là où se situe la source du pouvoir économique et politique. On a même l'occasion de voir un jour Akim y débarquer avec des lunettes de soleil et un blouson de cuir, pour tromper les apparences et suivre la trace des ravisseurs du fils d'un des chefs de tribu de la jungle. Un voyage qui se poursuit à New York et place Akim dans un contexte qui est loin d'être le sien, en temps normal. Dans des histoires conçues pour le public français (nous sommes face à un titre qui a la particularité d'avoir, à un moment donné, conservé plus de prestige et de lecteurs en France, plutôt qu'en Italie, là où il est né), les auteurs revisitent quelque peu l’origine du personnage : cette fois, un avion en difficulté s’écrase dans la jungle et s’enflamme. Un enfant est sauvé par le gorille Kar, fils d’Udug, qui l’adopte et le nomme Akim. Tous les deux vont vite devenir inséparables. Si Akim semble, de prime abord, très proche de Tarzan, le personnage se distingue pourtant par un ensemble de traits originaux. Les différentes espèces animales qu’il rencontre dans ses aventures sont souvent très anthropomorphisées, et la série montre une sensibilité écologique marquée, qui rappelle fréquemment la nécessité d’un équilibre harmonieux entre l’homme et la nature. Le tout avec un ton, une approche assez naïfs, compte tenu de l'époque de la publication. Autour d’Akim, plusieurs personnages secondaires apparaissent, certains de manière récurrente : le gorille Kar et les guenons espiègles Zig et Ming (qui se chamaillent souvent mais tombent d'accord pour aller manger des bananes) forment son entourage immédiat. À leurs côtés, on trouve aussi parfois Rita, la compagne d’Akim, et Jim, l’orphelin adopté par celui qui se définit comme le Roi de la jungle. La faune de cette jungle inclut également quelques "monarques" parmi les animaux : l’éléphant Baroi, le lion Rag et l’ours Brik, en particulier, viennent compléter cette fresque animalière et lui apporte une touche solennelle et une hiérarchie plus définie. Il existe aussi des animaux punis ou dissidents, qui sont considérés comme des super-vilains à quatre pattes, à l'instar de Farg, une panthère noire qu'on aperçoit à de multiples reprises. D'ailleurs, en grand pacifiste, Akim n'emploie pas de fusil ou d'autres armes à feu. Quand la situation est trop complexe pour qu'il puisse s'en sortir à l'aide de ses poings ou de son ingéniosité, ce sont les animaux qui viennent à son secours et répondent à son appel, avec en particulier les lions, éléphants et gorilles, comme représentants les plus actifs de cette faune interventiste. Pedrazza était de son côté soumis à un rythme de production assez dingue, pouvant atteindre les cent pages d'Akim par mois. En conséquence, le dessin n'est pas toujours fignolé à l'extrême, notamment quand il s'agit de mettre en scène toute cette ménagerie. Mais peu importe, l'essentiel dans Akim n'est pas à trouver au niveau de la virtuosité des illustrations (qui restent, compte tenu des cadences infernales, de tout respect).
Akim, c'est surtout la folie de l'écriture. C'est assez récurrent à l'époque d'aller puiser dans la culture populaire, dans l'histoire, les films de série B (ou de série A ; nous verrons même apparaître une sorte de Dark Vader dans un épisode précis), les mythes, pour plonger le héros dans des décors fabuleux ou des aventures improbables. Zagor, écrit par Sergio Bonelli (Guido Nolitta est le pseudo), est l'exemple le plus marquant et le plus réussi, dans cette catégorie. C'est pourquoi Akim peut rencontrer des légionnaires romains, des mayas, des aliens, des sorciers, sans que cela ne semble jeter le moindre doute sur la crédibilité d'une série qui avance toujours à mille à l'heure. Sans oublier des scientifiques aux idées un peu nébuleuses, qui peuvent régulièrement être amadoués par l'exemple : tout comme son charme naturel agit parfois sur les belles mais sombres créatures qui le menacent (la figure récurrente de la reine despote et cruelle), Akim n'est pas toujours obligé de se battre jusqu'au bout de la nuit. Il inspire, il est force de persuasion, c'est un exemple, même pour ceux qui le qualifient de sauvage, une appellation qui revient systématiquement dans la bouche de ceux qui croisent sa route. Pas le temps de sombrer dans le doute et l'effroi, Akim agit et triomphe, les retournements de situation sont moins dictés par la cohérence ou la mesure que par l'envie d'étonner, de faire vivre des émotions à un public qui se laisse prendre au jeu du roman feuilleton traduit au format bande dessinée de poche. Et le public français a adoré les aventures de ce jeune homme en slip léopard, publié deux fois par mois pour une somme modique, sur du papier très bon marché, lui aussi, aux éditions Aventures et Voyages. Au point qu'en 1967, lorsque s'arrête la production de récits originaux en terre italienne, la France devient le refuge du fils de la jungle. La France, mais aussi l'Allemagne, avec un artiste du nom de Hansrudi Wäscher, qui va produire des dizaines d'histoires, aussi bien au format des strisce italiennes, que celui du magazine à la française. Son Akim est d'ailleurs un poil plus soigné, avec des planches truffées de détails, plus en tous les cas que dans celles de Pedrazza, véritable machine à illustrer, comme nous l'avons déjà mentionné. Akim a des besoins modestes pour ce qui est de son habitation : un simple bungalow installé en haut d'un des plus grands arbres de la forêt fait office de quartier général. C'est aussi l'endroit idéal pour passer les moments tendres avec Rita, sa compagne, bien que nous soyons face à une bande dessinée populaire des années 1960, c'est-à-dire d'une pudibonderie à la limite du ridicule. Pas d'effusion de sentiments entre les deux amants (encore moins de scènes explicites, passez votre chemin) et même… pas de lit matrimonial dans lequel dormir, mais à plusieurs reprises, la vue claire et éloquente de deux petits lits dans la même pièce. Rien avant le mariage ?
Roberto Renzi, le créateur de la série, est un scénariste versatile qui a laissé sa trace sur plusieurs séries importantes. Son plus grand succès est italien, avec Tiramolla, un bonhomme en caoutchouc qui vit des aventures comiques et pour jeune public, quasiment inconnu en France (Elastoc) mais qui fait l'objet d'un culte chez les connaisseurs, de l'autre côté des alpes. Chez Aventures et Voyages, c'est probablement Antares qui est l'autre titre notable de Renzi. On lui doit aussi presque cent épisodes de Brik, l'homme invincible, 49 épisodes de Pecos Bill (dessinés par Franco Donatelli, un des grands artistes de Zagor), de nombreux numéros de Blek le Roc (après le départ du trio Essegesse). En réalité, Roberto Renzi et Augusto Pedrazza se sont rencontrés dès l’enfance. Ils grandissent dans la même rue à Milan et fréquentent la même école primaire. Leur amitié, solidifiée par des passions communes comme la lecture des livres de Tarzan d’Edgar Rice Burroughs et leur amour pour le cinéma, les pousse très jeunes à explorer la création artistique. À dix ans, ils réalisent leur première histoire illustrée, inspirée de Tarzan mais adaptée avec une touche originale. Renzi insiste alors pour que leur héros ne soit pas une copie, mais plutôt un personnage unique, influencé par les écrits de Rudyard Kipling, qu'il baptise Akim. Nous savons ce qu'il en sera par la suite, à l'âge adulte ! Oui, notre héros en slip léopard est né de l'imagination fertile de deux enfants milanais. Après la guerre, alors qu’ils sont dans leur vingtaine, Pedrazza s’engage comme dessinateur pour une petite maison d’édition et introduit Renzi dans ce milieu. C’est le début de la carrière de ce dernier comme scénariste, une vocation qu’il nourrit depuis toujours. Le duo travaille pour plusieurs éditeurs, y compris Tomasina, un imprimeur indépendant qui leur permet de produire une vingtaine de personnages. Parmi eux, Akim, lancé en 1950, devient rapidement leur plus grand succès. D’abord publié en Italie dans un format hebdomadaire, Akim trouve une seconde vie en France grâce à Madame Ratier des Éditions Aventures et Voyages. Pendant 33 ans, Renzi écrit inlassablement les scénarios, tous illustrés par Pedrazza, pour un total impressionnant de plusieurs centaines d’épisodes. Leur production se distingue par sa constance et sa qualité, un exploit rare dans le monde de la bande dessinée. Akim est également traduit en plusieurs langues et rencontre un grand succès en Allemagne, comme nous venons de voir tout cela dans les pages précédentes. Parallèlement à sa carrière de scénariste, Renzi mène une vie de journaliste, devenant rédacteur puis directeur de publication. Observateur avisé, il analyse le déclin des bandes dessinées pour enfants, qu’il attribue à des scénarios moins inspirés et des dessins trop complexes, éloignés de la simplicité qui faisait le charme des œuvres classiques. Akim reste cependant un modèle intemporel, à la croisée des récits d’aventure et des thématiques modernes. Ce héros, ancré dans une vision respectueuse de la nature et des valeurs morales, incarne le meilleur de la créativité de Roberto Renzi et d’Augusto Pedrazza, et il survit aussi longtemps, probablement pour sa capacité à unir la naïveté de la lecture adolescente avec les exigences un peu plus pointues des adultes, qui reconnaissent les qualités artistiques et la constance des deux auteurs. Notons aussi que Pedrazza n'était pas qu'un dessinateur fiable, mais aussi un grand passionné de musique classique. Régulièrement présent à la Scala pour les concerts les plus importants, il était aussi doté d'une voix de baryton appréciée, qui lui a permis de monter sur scène à l'occasion de plusieurs spectacles. Pedrazza est décédé en 1994, le 23 décembre, tandis que Roberto Renzi nous a quittés le 23 octobre 2018.
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