LES ÉVADÉS D'ALCATRAZ : FUITE IMPOSSIBLE ?


En 1962, trois hommes s’évadaient de la prison la plus célèbre des États-Unis, et disparaissaient aussitôt dans les brumes de la baie de San Francisco. Depuis, le mystère n’a jamais cessé d’alimenter les fantasmes. Avec Les Évadés d’Alcatraz, publié chez Delcourt, Christopher Cantwell et Tyler Crook prennent ce point de départ bien connu et choisissent une voie autrement plus intéressante que la simple reconstitution : et s’ils avaient survécu ? Dès les premières pages, le ton est donné. Frank Morris et Clarence Anglin ne sont pas des héros romantiques, mais des fugitifs épuisés, méfiants, et déjà rattrapés par une liberté qui ressemble bizarrement à une autre forme d’enfermement. Recueillis sur le continent, ils dépendent d’une mystérieuse intermédiaire, aussi opaque que déterminée, qui les entraîne dans une fuite en avant où chaque kilomètre parcouru semble les rapprocher un peu plus du désastre. Fuir, est-ce une si bonne idée ? Christopher Cantwell confirme ici son talent pour les récits tendus et psychologiques. Il privilégie les silences, les regards en coin et les dialogues sous pression. Les échanges entre Frank et Clarence, contraints de coopérer sans jamais réellement se faire confiance, constituent le cœur battant du récit. L’un est froid, calculateur, presque clinique ; l’autre conserve une forme de naïveté qui confine à l’inconscience. Une dynamique fragile, toujours au bord de l’implosion. D'autant plus que le frangin de Clarence est mort noyé durant l'évasion… du moins, c'est ce qu'on nous raconte, dans un premier temps.



La vraie réussite du scénario tient dans son idée directrice : sortir d’Alcatraz ne signifie pas être libre. Traqués par les autorités, hantés par leurs propres choix, les personnages évoluent dans un monde où chaque rencontre peut devenir fatale. L’enquête menée en parallèle par les forces fédérales, discrète mais méthodique, renforce cette tension constante. Ici, le danger ne surgit pas seulement des armes ou des poursuites, mais aussi du doute, de la fatigue, et des erreurs humaines. Les limiers ont eux aussi leurs propres problèmes : ils sont homosexuels, dans un contexte professionnel et historique où la chose est loin d'être banale et acceptée. Ils se cachent également, à leur manière. Plus on avance dans le récit, plus les événements s'emballent et deviennent inéluctables. Une cavale, un cadavre dans un coffre, un frère que l’on croyait mort et qui refait surface : Cantwell densifie son intrigue sans jamais perdre de vue ses personnages. Chacun porte donc sa propre prison. Qu’il s’agisse d’une femme contrainte de naviguer dans une société hostile, d’un amour impossible à vivre au grand jour, ou d’un homme incapable d’échapper à sa propre violence, tous semblent condamnés à tourner en rond, même en plein air. Graphiquement, Tyler Crook livre un travail remarquable. Ses planches, baignées de teintes sourdes et mélancoliques, restituent avec finesse l’atmosphère poisseuse de cette Amérique des années 1960. Les visages sont marqués, les regards lourds de non-dits, et chaque case est chargée d’une tension latente (avec un petit côté Brubaker/Phillips agréable). La mise en scène, toujours lisible, privilégie l’immersion et laisse respirer les moments les plus silencieux. Ce qui, dans un récit pareil, revient à laisser monter l’angoisse. On pourra reprocher à cette mini série un rythme parfois contemplatif, voire légèrement étiré, mais ce serait passer à côté de son ambition. Les Évadés d’Alcatraz n’est pas un comic book d’action spectaculaire : c’est une fuite intérieure autant que géographique, un thriller où l’essentiel se joue dans les regards et les hésitations. Bien fichu et intelligent.



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