GOLDFISH : RETOUR SUR UN POLAR "DE JEUNESSE" DE BRIAN BENDIS


 À la fin des années 1990, bien avant de devenir l’un des architectes majeurs de l’univers Marvel, Brian Michael Bendis cultivait déjà une obsession presque maladive pour le polar urbain, les losers magnifiques et les dialogues qui tournent autour du vide comme des vautours autour d’une carcasse dans un bon vieux Lucky Luke. Goldfish appartient précisément à cette époque-là. Une période où Bendis écrivait, dessinait, expérimentait, bricolait parfois aussi, avec l’énergie fébrile d’un auteur indépendant persuadé que le comic book pouvait rivaliser avec le cinéma noir le plus nerveux. Convaincu qu'il était destiné à percer et y effectuer une brillante carrière (en quoi, il a eu raison d'insister !). Il faut reconnaître une chose : Goldfish ressemble effectivement à un film. Un film de gangsters bavard, poisseux, rempli de fumée, de regards en coin et de petites frappes persuadées d’être les héros de leur propre légende. Impossible de ne pas penser au cinéma de Quentin Tarantino, tant Bendis adore les conversations interminables, les silences lourds et les personnages qui parlent beaucoup pour cacher qu’ils sont déjà condamnés. Ou n'ont plus rien à dire. L’histoire suit David Gold, escroc fatigué surnommé Goldfish (logique), qui revient dans sa ville natale après dix ans d’absence. Mauvaise idée, évidemment. Son ancien entourage a changé, les vieux amis sont devenus policiers ou gangsters, et Lauren Bacall, son ancienne amante, règne désormais sur le crime local depuis sa boîte de nuit au nom délicieusement ironique : Cinderella. Entre règlements de comptes, trahisons et manipulations, tout le monde semble préparer un coup de couteau dans le dos de quelqu’un d’autre. Dans cet univers morbide, même les poignées de main donnent envie de vérifier si l’on possède encore son portefeuille ou ses cinq doigts. Ce qui frappe immédiatement, c’est la façon dont Bendis construit ses scènes, donc. Les dialogues s’étirent, les cases respirent à peine, le récit avance par tension accumulée plutôt que par explosions spectaculaires. Par moments, cela fonctionne admirablement. Certaines conversations possèdent une vraie musicalité, un rythme hypnotique qui happe le lecteur. On comprend déjà pourquoi Bendis deviendra plus tard l’un des scénaristes les plus identifiables des comics américains.



Mais Goldfish reste aussi une œuvre de jeunesse, avec tout ce que cela implique de fascination un peu excessive pour ses propres effets ou tours de manche. Les personnages parlent énormément, parfois pour ne rien dire du tout. Certains échanges donnent l’impression que chacun tente désespérément d’obtenir le prix du gangster le plus cool de la soirée. À petite dose, c’est savoureux. Sur la durée, cela peut devenir légèrement redondant. Le lecteur finit parfois par chercher la sortie de secours entre deux monologues existentiels et trois cigarettes écrasées dans le cendrier. Graphiquement, Bendis affiche clairement son admiration pour Frank Miller et son Sin City. Noir profond, contrastes violents, silhouettes découpées à la hache dans l’obscurité : tout semble conçu pour transformer chaque page en affiche de polar indépendant projeté dans un cinéma de quartier à deux heures du matin. Certaines planches possèdent une vraie puissance visuelle. D’autres trahissent davantage les limites du dessinateur, encore en pleine recherche de son style. Le découpage devient parfois confus, certaines expérimentations paraissent un peu artificielles, comme si Bendis espérait qu’une mare d’encre noire puisse masquer quelques hésitations narratives. On peut s'inspirer de Miller, tout en restant largement à distance du maître, installé plusieurs marches au-dessus des copieurs. Pourtant, malgré ses maladresses, Goldfish reste pertinent, même en 2026, avec cette réédition chez Delcourt. Parce qu’on y voit naître tout ce qui fera plus tard la force de Bendis : son amour du crime organisé, des anti-héros cabossés, des conversations absurdes et des intrigues construites comme des parties d’échecs où tout le monde triche. Ce comic book ressemble à un laboratoire créatif dans lequel l’auteur teste déjà ses obsessions futures. Ce n’est sans doute pas son œuvre la plus aboutie. Jinx ou Torso affineront bien mieux cette approche du noir américain. Mais Goldfish possède déjà une rugosité attachante, presque artisanale, qui lui donne un charme particulier. 



UniversComics, c'est aussi sur X/Twitter : abonnez-vous ICI

Et sur Facebook, bien sûr :


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vous nous lisez? Nous aussi on va vous lire!

GOLDFISH : RETOUR SUR UN POLAR "DE JEUNESSE" DE BRIAN BENDIS

 À la fin des années 1990, bien avant de devenir l’un des architectes majeurs de l’univers Marvel, Brian Michael Bendis cultivait déjà une o...