ESCAPE TOME 1 : LA GUERRE ANTROPOMORPHE DE REMENDER ET ACUNA


 Avec Escape, Rick Remender ne signe pas simplement un récit de guerre progressiste et bourré de bons sentiments comme bien d'autres. Il s’attaque au genre avec une idée/intuition qui fait mouche et la transforme en une expérience d’une intensité rare. Une Seconde Guerre mondiale peuplée d’animaux anthropomorphes pourrait sembler anecdotique. En réalité, l’effet s’estompe en quelques pages, remplacé par une immersion totale dans un conflit brutal, moralement trouble et profondément humain, comme l'impose la réalité de l'Histoire. Milton Shaw, pilote de bombardier, est au cœur du récit. Derrière l’ours, il y a surtout un homme usé, pris dans une mécanique qui le dépasse. Très vite, le vernis du concept disparaît pour laisser place à une question essentielle, presque dérangeante. Jusqu’où peut-on aller pour mettre fin à une guerre ? Et quel est le prix à payer niveau pertes humaines ? Remender ne cherche jamais à rassurer. Il installe au contraire un malaise durable, nourri par des dialogues d’une grande justesse et un sens aigu du rythme. Et comme on l'apprend dans les deux pages de rédactionnel qui ouvre ce tome 1, le récit puise ses racines dans la généalogie familiale du scénariste, qui sait de quoi il cause. Du reste, les trente premières planches impressionnent par leur maîtrise. Tout y est tendu, précis, sans fioritures. La violence des combats frappe, mais ce sont surtout les pertes et leurs conséquences qui marquent. Même les personnages secondaires existent pleinement, esquissés en quelques lignes mais déjà crédibles. On retrouve une intensité que l’on associe parfois aux récits de Garth Ennis, avec ici une approche plus sensible, en tout les cas parfaitement crédible et poignante, dans la manière de traiter la tragédie. 



Le travail de Daniel Acuna participe énormément à cette réussite. Son dessin dense, chargé en textures, donne à l'ensemble une matérialité presque étouffante. Les visages transmettent chaque émotion avec une précision troublante, au point de faire oublier la nature animale des personnages. Les scènes de bombardement sont spectaculaires, mais jamais gratuites. Elles restent lisibles, spectaculaires, toujours au service de l’histoire. Les décors et les machines sont traités avec un soin remarquable, ce qui renforce la crédibilité de cet univers pourtant décalé, tandis que Milton et ses collègues tentent de faire sauter un super canon qui pourrait bien décider du sort de la guerre. Ils sont finalement abattus et là… le deuxième numéro surprend tout le monde par son approche. Après les rafales de mitraillettes et les bombes, Remender ralentit et revient en arrière. Il s’intéresse à l’homme avant le soldat, à ce qui l’a construit et à ce qu’il risque de perdre. Un choix qui aurait pu casser la dynamique mais qui donne au contraire une profondeur supplémentaire au récit. La relation de Milton avec sa compagne, leurs espoirs, leurs difficultés, tout cela installe une forme de douceur fragile, constamment menacée. Ce chapitre est plus calme en apparence, mais il touche au cœur du lecteur, directement. Chaque moment heureux semble déjà condamné. Et quand on revient au temps présent, c'est pour avoir sous les yeux un Milton esseulé en territoire ennemi, blessé, avec une seule arme à disposition et la moitié d'un chargeur à dépenser pour sauver sa peau ! Bref, Escape s’impose comme l’un des projets les plus solides de Remender depuis longtemps. Une série qui trouve immédiatement sa direction, qui ose des choix forts et qui rappelle, sans jamais forcer le trait, que derrière les stratégies militaires se cachent avant tout des existences fragiles, des êtres humains qui servent de pions et de chair à canon pour des haut-gradés qui font joujou avec des cartes d'état major, bien au chaud. La guerre est une engeance. 


Sortie cette semaine chez Urban.

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